‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IChapitre 8 sur 32 · Chapitre 1 Un héritage en péril

Chapitre 1 Un héritage en péril

Après un virage savant, une luxueuse Rolls Royce venait de stopper devant les grilles dorées de la villa des Cèdres, une des plus luxueuses maisons de plaisance de la banlieue de San Francisco.

Le détective John Jarvis descendit de la voiture et se rendit directement au cabinet de travail du banquier Josias Horman Rabington, et, sans avoir fait antichambre une seule minute, il fut introduit par un lad vêtu de noir à la mine sévère.

Le banquier – un robuste quadragénaire à la physionomie intelligente et loyale – paraissait préoccupé, mais, à la vue du détective, ses traits se détendirent et il eut un sourire satisfait.

— Mon cher ami, dit-il à John Jarvis en lui désignant un siège, je vous attendais avec une réelle impatience. J’ai de graves inquiétudes au sujet de ma pupille Miss Elsie.

— Vous savez que je suis tout à votre disposition, murmura le détective, sans essayer de dissimuler l’émotion qu’il venait de ressentir en entendant prononcer le nom de la jeune fille.

— Voici de quoi il s’agit : la mère de Miss Elsie avait été autrefois demandée en mariage par Oliver Broom, un des rois de l’acier. Il ne fut pas agréé, et il en demeura inconsolable. Il refusa les plus riches partis, gardant toujours au fond du cœur le culte de celle qui l’avait dédaigné.

« Lorsqu’elle vint à mourir, il reporta une part de cette tenace affection sur la petite Elsie et l’enfant, de son côté, prit en amitié ce vieillard qui aurait pu être son père et qui l’accablait de cadeaux et de gâteries…

— N’est-ce pas chez lui que Miss Elsie va chaque année passer plusieurs semaines.

— Précisément. L’ex-roi de l’acier qui, depuis une dizaine d’années, a quitté le monde des affaires s’est fait construire dans la Louisiane, dans un des plus beaux sites de la vallée du Mississippi, une résidence princière, où il vit en misanthrope, ne recevant à peu près personne. C’est là qu’Elsie se trouve en ce moment.

« Il n’y a pas longtemps qu’elle y avait passé ses vacances habituelles, quand, il y a quinze jours, elle reçut du vieillard une lettre pressante. Il se trouvait, expliquait-il, très affaibli ; la peur de mourir sans avoir revu la jeune fille le tourmentait. Il exigeait qu’elle vînt lui fermer les yeux, sa présence étant d’ailleurs indispensable pour les dispositions testamentaires qu’il voulait prendre en sa faveur.

« Oliver Broom est puissamment riche et il a toujours promis de laisser sa fortune à Elsie. Je n’avais donc aucune raison de m’opposer au départ de ma pupille. En tant que tuteur, il était de mon devoir de ne pas laisser échapper une pareille fortune.

« Puis Elsie, très désintéressée, très affectueuse, adore le vieux roi de l’acier. En apprenant qu’il était à la dernière extrémité, elle fondit en larmes et fit immédiatement ses préparatifs de départ. Voilà quinze jours de cela et, depuis, elle ne m’a pas donné une seule fois de ses nouvelles. En revanche, je viens de recevoir de Betty, la femme de chambre d’Elsie, cette lettre qui me cause la plus vive inquiétude.

Le banquier tendit à John Jarvis un morceau de gros papier d’emballage, sur lequel ces quelques lignes étaient péniblement tracées au crayon :

Venez promptement à notre secours, Miss Elsie et moi sommes séquestrées et nous croyons qu’on est en train d’assassiner Mr Broom. Miss Elsie réclame Mr John Jarvis. Je ne puis vous donner plus de détails. Votre respectueusement dévouée.

Betty Chanler.

Le détective s’était levé brusquement :

— Je comprends vos inquiétudes, je vais partir de suite. Vous savez que j’ai pour Miss Elsie comme pour vous-même le plus entier dévouement.

— Vous m’en avez donné la preuve, murmura Mr Rabington en serrant avec émotion la main de John Jarvis. Mon cher ami, il faut que vous délivriez Elsie, et que vous sachiez au juste ce qu’est cette menace d’assassinat dont Oliver Broom paraît menacé.

— Je ferai ce qu’il faudra.

— Et, fit le banquier qui paraissait maintenant tout à fait rassuré, je sais que du moment où vous vous mêlez de quelque chose, on peut en regarder la réussite comme certaine.

— Quand y a-t-il un train pour La Nouvelle-Orléans ?

— À 16 heures, nous avons donc encore deux heures devant nous.

— Ce ne sera pas de trop, car il y a une foule de détails que j’ai besoin de connaître.

— Je pourrai vous documenter. Je ne suis jamais allé à Isis-Lodge – c’est le nom de la propriété de Mr Broom – mais Elsie me l’a tant de fois décrite que je la connais aussi bien que si je l’avais habitée.

« Avant tout, sachez qu’Oliver Broom est un des plus curieux excentriques de toute l’Amérique. D’une intelligence extraordinaire, il était regardé comme un des travailleurs les plus acharnés, comme un des hommes d’affaires les plus subtils, de ce monde spécial qu’on a appelé l’empire des affaires et que le milliardaire Carnegie a si bien décrit dans son livre.

— C’est un milieu que je connais à merveille, fit le détective avec un bizarre sourire.

— Arrivé à cinquante ans, le milliardaire liquida brusquement toutes ses parts dans différents trusts et se prit d’une belle passion pour l’archéologie. Son château d’Isis-Lodge est un véritable musée, des millions de dollars ont été dépensés par lui pour y entasser des idoles, des statues, des vases et jusqu’à des tombeaux et des momies. Il vit dans une profonde solitude au milieu de ces épaves du temps passé, et ma pupille est la seule personne au monde qui ait trouvé grâce devant sa misanthropie, à part peut-être un vieux domestique de confiance qui répond au nom de Wilbur Dane et qui est, paraît-il, un très honnête homme, très dévoué à son maître.

John Jarvis ayant griffonné rapidement quelques lignes sur son carnet, le banquier poursuivit.

— En Europe, Oliver Broom passerait pour un fou, ici on le regarde simplement comme un excentrique et, comme en dépit de sa misanthropie avérée, il donne chaque année de grosses sommes aux institutions de bienfaisance, on le regarde comme un bon vieux gentleman tout au plus un peu bizarre.

Il est aussi très orgueilleux. Il s’est fait construire dans son parc un superbe mausolée de granit noir, orné de sphynx copiés en Égypte et enfin il s’est pourvu à l’avance d’un cercueil, le plus coûteux qu’il a pu trouver, un cercueil en platine.

— En platine ! répéta le détective avec stupeur.

— L’affaire a fait en son temps grand bruit dans le monde des milliardaires. Le plus amusant c’est qu’à cause de la hausse du platine, le vieil original se trouve avoir fait un placement de tout premier ordre. S’il revendait son cercueil au cours actuel, il en tirerait aisément trois ou quatre cents mille dollars…

Le banquier fut brusquement interrompu par l’entrée d’un lad qui portait sur un plateau d’or une enveloppe, de gros papier gris, et, comme le détective le reconnut d’un coup d’œil, d’un papier semblable de tout point à celui de la lettre de Betty. Mr Rabington décacheta la lettre d’une main tremblante, et sans un mot, la tendit à John Jarvis. Elle ne contenait que ces mots qui paraissaient avoir été tracés avec du charbon.

Que Mr John Jarvis se hâte, la vie de Miss Elsie est en danger.

Betty.

Le détective s’était levé, très pâle.

— Je n’attendrai pas une minute de plus, déclara-t-il. Mon auto fait au besoin du cent cinquante à l’heure. Je peux gagner du temps sur les trains les plus directs. Je passe seulement chez moi pour prendre mon fidèle Canadien Floridor, dont la collaboration m’est indispensable dans une expédition de ce genre.

Mr Rabington était atterré. Il tournait et retournait entre ses doigts le billet de Betty, sans trouver une parole à dire.

— Pourvu que vous n’arriviez pas trop tard, murmura-t-il enfin. Je suis dans une mortelle inquiétude. Je ne dormirai pas avant d’avoir reçu de vous un télégramme rassurant… Mais, je n’y songeais pas ! Voulez-vous que je vous accompagne ?

— C’est tout à fait inutile. Votre présence là-bas attirerait l’attention et me gênerait plus qu’elle ne me servirait. Vous pouvez être persuadé que je ferai tout ce qui doit être fait. Vous aurez un télégramme dès que je pourrai vous en envoyer un.

Aussi troublés que s’ils se fussent dit un éternel adieu, les deux amis échangèrent un suprême shake-hand au seuil de la villa, puis le banquier regagna tristement son cabinet de travail. Une demi-heure plus tard, l’auto de John Jarvis que pilotait le Canadien Floridor, fuyait à travers les campagnes à la vitesse d’un bolide. À un passage à niveau – dans cette partie de l’Amérique les barrières sont inconnues – la locomotive d’un express effleura la voiture qui fit une formidable embardée et qui eût capoté sans la poigne et l’habileté du Canadien. Un peu plus loin, l’auto culbuta un cheval et le tua, le vaquero qui conduisait le troupeau mit Floridor en joue avec le rifle dont il était armé. John Jarvis pour toute réponse jeta sur la route un paquet de bank-notes. Quand l’homme qui s’était baissé pour ramasser les précieux papiers, se releva, la voiture n’était déjà plus qu’un point noir à l’horizon.

Cette course vertigineuse dura deux jours et deux nuits.

Quand Floridor était fatigué John Jarvis prenait le volant à son tour et le Canadien faisait un somme puis reprenait son poste sitôt qu’il avait pris un repos suffisant.

Il faisait nuit noire quand enfin ils atteignirent le village de Clairmount à trois milles d’Isis-Lodge.

q

Page 1