‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 16 sur 37 · Chapitre 1 Le piano à queue

Chapitre 1 Le piano à queue

Le cabaret tenu par Mrs Plitch à l’enseigne du Hollandais Volant était un des plus sinistres bouges du quartier de Bowery, le plus ancien, mais aussi le plus mal famé de New York. La clientèle se composait presque exclusivement de tramps, de matelots sans engagement, de dockers, d’émigrants, au résumé, la plus étrange écume sociale que l’on pût imaginer.

Il n’était pas un des clients de Mrs Plitch qui n’eût quelque crime sur la conscience, et on trouvait parmi eux des spécimens de toutes les races humaines et de toutes les positions sociales. Les rixes à coups de couteau et de revolver y étaient fréquentes, si fréquentes que les policemen ne se dérangeaient même pas quand ils entendaient crier au meurtre dans la direction du Hollandais Volant. C’était là une chose courante.

Par une exception assez extraordinaire, à la rigueur des lois contre l’alcool, cette taverne de fâcheuse réputation était un des rares établissements de New York où l’on servît à peu près ouvertement des spiritueux à ceux qui en désiraient.

À quoi pouvait-on attribuer cette anomalie ?

Les uns disaient tout simplement que Mrs Plitch, condamnée cinq ou six fois comme directrice d’une fence(4) avait fini par passer du côté de la police à laquelle elle fournissait des renseignements sur ses anciens complices ; d’autres qui la défendaient chaleureusement, affirmaient qu’elle était incapable d’une trahison et que des sommes assez importantes adroitement offertes à certains hauts fonctionnaires, lui assuraient l’immunité dont elle jouissait.

Quoi qu’il en soit, le fait était là, patent, indéniable : l’alcool coulait à flots chez Mrs Plitch et jamais il ne lui avait été dressé le moindre procès-verbal. La police y opérait bien de temps en temps quelques rafles, mais pas plus souvent qu’ailleurs. Mrs Plitch était en train de faire fortune ; c’était une maîtresse femme, robuste et ventripotente, le teint fortement coloré par l’abus des spiritueux, elle avait le menton de galoche, les oreilles vastes et pointues et ses yeux jaunes semblaient distiller le venin de l’astuce et de la méchanceté ; en outre, elle était assez robuste pour jeter elle-même à la porte, en cas de besoin, les ivrognes récalcitrants, et comme elle se plaisait à le dire, elle n’avait peur de personne.

Parmi ses clients, les plus lettrés – et il s’en trouvait – la comparaient aux sorcières de Macbeth, ou à la Canidie du poète Horace.

Cette redoutable matrone siégeait, comme une reine sur son trône, dans un vieux comptoir en forme de tonneau qui devait remonter à la déclaration de l’indépendance des États-Unis ; ce meuble vénérable était orné extérieurement d’une quantité de pièces en plomb, confisquées pour l’exemple aux gens indélicats qui avaient essayé de les passer, et clouées de façon à former des arabesques. C’était une des curiosités du lieu.

Des cruches et des gobelets d’étain, des jambons entamés, des assiettes contenant des piles de sandwichs, complétaient ce décor, que les fenêtres étroites aux petites vitres brouillées de toiles d’araignées, rendaient sinistre.

Du haut de son comptoir, placé près de la porte d’entrée, Mrs Plitch dominait une longue salle, basse de plafond, et meublée d’un double rang de petites tables, séparées par des cloisons comme les boxes d’une écurie de course.

Dès six heures du soir, cette salle regorgeait de monde, la foule des buveurs refluait jusque sur le trottoir, mais à cette heure de la journée – on était au milieu de l’après-midi – les boxes étaient vides, sauf un seul.

Deux consommateurs d’allure disparate venaient de s’y asseoir et après avoir amicalement serré la main de la patronne s’étaient commandé deux grogs « maigres ».

Le premier d’entre eux, un gringalet au nez crochu, aux petits yeux verts remplis de malice, et si jaune, si laid qu’on ne savait si on devait lui attribuer dix-sept ans ou soixante, était vêtu avec une élégance qui faisait tache dans ce mauvais lieu. Des boutons de diamant étincelaient à son plastron, des bagues brillaient à ses doigts, et une grosse chaîne d’or sortait d’une des poches de son gilet, enfin, de temps en temps, il arborait un monocle et regardait autour de lui d’un air de défi et d’insolence qu’il se figurait sans doute être le comble du bon ton.

Son compagnon modestement vêtu d’une combinaison en toile goudronnée, comme en portent les mécaniciens et les dockers, était un véritable athlète, aux vastes épaules, aux poings noueux, mais dont la physionomie, en dépit du proverbe, ne manquait ni d’intelligence, ni de finesse.

Tous deux étaient engagés dans une discussion très animée, bien qu’ils parlassent à voix basse.

— Mr Daddy, répétait l’homme avec obstination, je dis ce que je dis. Je ne demande pas mieux que de vous être agréable ; j’ai besoin de gagner de l’argent comme tout le monde, mais je ne vous le cache pas, ce que vous me demandez là est tout à fait suspect.

— Je vous offre mille dollars, mon vieux Robinson, il me semble que c’est une somme. Ce que je vous demande de faire n’est pas si difficile.

— Justement, c’est ce qui me donne de la méfiance, vous prépareriez un mauvais coup que cela ne m’étonnerait pas.

Mr Daddy assujettit son monocle et se leva d’un air indigné et fit mine de se retirer.

— Ne vous fâchez pas, reprit tranquillement Robinson, il vaut mieux parler franchement, pas vrai ?

— Oui, sans doute, mais vous devez comprendre, mon brave, qu’il n’est guère agréable à un homme de mon rang d’être l’objet de pareils soupçons. Le but de ma proposition n’a rien que de très honnête.

— J’en suis persuadé, pour moi ce n’est pas clair. Vous voudriez vous introduire à bord du yacht de Mr Todd Marvel pour le cambrioler que vous n’agiriez pas autrement !

Cette fois Mr Daddy, tout à fait exaspéré, se leva pour de bon.

— Décidément, Robinson, fit-il d’un air méprisant, vous êtes un âne et de plus un malappris !… Je retire la proposition que je vous ai faite. Tant pis pour vous, vous êtes par trop bête, adieu !

Mr Daddy avait franchi la moitié de la distance qui le séparait de la porte, quand Robinson le rattrapa en lui mettant sa lourde patte sur l’épaule.

— Allons, lui dit-il, ne vous fâchez pas, on a tout de même bien le droit de discuter une affaire avant de s’y engager, que diable ! Pourquoi refusez-vous de me mettre au courant de ce que vous voulez faire. Vous n’avez donc pas confiance en moi ?

Mr Daddy s’était laissé ramener à sa place, et s’était rassis en face de son grog « maigre » avec la mine de quelqu’un qui est en proie à de grandes hésitations.

— Allons, murmura-t-il, comme à regret, je vois bien qu’il va falloir que je vous confie mon secret, puisqu’il n’y a pas d’autre moyen de vous convaincre.

Gravement, il avait tiré son portefeuille de sa poche, puis il fit un geste pour le remettre en place, comme travaillé par une dernière inquiétude.

— Au moins serez-vous discret ? soupira-t-il. Vous pourriez me faire perdre ma place.

— Quelle place ?

— Regardez !

Mr Daddy sortit mystérieusement du portefeuille une carte d’identité, ornée d’une photographie qu’il mit un instant sous les yeux de son interlocuteur.

— Well ! murmura ce dernier en s’inclinant avec une certaine déférence. Vous êtes reporter au New York Herald ?

— Mais oui ! comprenez-vous maintenant ?

— Ma foi, non !

— Vous avez la tête dure, je vois qu’il faut vous mettre les points sur les i. Suivez-moi bien. Vous êtes chargé avec vos hommes de l’embarquement des bagages de Mr Todd Marvel ; dans ces bagages il y a un superbe piano à queue, qui ne doit être déballé qu’en arrivant en Europe. Moi, je vous remets la veille du départ une caisse tout à fait semblable à celle qui contient le piano. Vous substituez une caisse à l’autre, ce n’est pas bien malin.

— Oui, fit le brave Robinson, en se grattant la tête, mais on m’accusera. Que répondrai-je ? Je suis depuis dix ans l’homme de confiance de la maison Gardiner, la célèbre agence de déménagements, je ne tiens pas à être flanqué à la porte !

— Mais on ne vous dira rien. On n’aura pas de reproches à vous adresser. Ce sera une erreur comme il en arrive souvent. Vous rapporterez le piano à queue chez Mr Todd Marvel. Vous ne l’aurez pas volé, on ne pourra rien vous dire.

— C’est pourtant vrai ! Mais qu’est-ce que tout cela peut avoir affaire avec le New York Herald ?

— Comment vous ne devinez pas ? Mais vous êtes bouché, mon garçon ! Je serai installé moi dans la caisse qui sera embarquée à bord du yacht.

— Dans la caisse ? s’écria Robinson avec stupeur.

— Parfaitement ! dans la caisse avec des vivres, du papier, de l’encre, et même une lampe électrique, et pendant tout le voyage, je continuerai mon métier de reporter. Le public est avide de tout ce qui touche au fameux milliardaire.

« Grâce à moi, les lecteurs de mon journal seront renseignés jour par jour, sur les faits et gestes du fameux Todd Marvel.

— Jour par jour ?

— Eh bien, oui ! La T. S. F. n’est pas faite pour les chiens ! Il y a certainement un poste à bord du Desdemona ; je donnerai un bon pourboire au télégraphiste, et pendant la nuit, j’enverrai des nouvelles toutes fraîches au New York Herald.

« Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que Mr Todd Marvel – tous ces types-là adorent la réclame – sera enchanté de moi, et me donnera une belle gratification. Y êtes-vous, vieux zinc ?

L’honnête Robinson était passé de la stupeur à l’émerveillement.

— Il n’y a pas à dire, murmura-t-il, vous êtes un type épatant, Mr Daddy.

— Alors, c’est entendu ?

— Bien sûr ! Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela tout de suite ?

— Parce que je ne tiens pas à ce qu’on me prenne mon idée. Si quelque confrère jaloux pouvait se douter de ce que je vais faire, il essayerait de m’imiter, ou même de m’empêcher de partir. Aussi je vous le répète, mon vieux Robinson, pas un mot là-dessus.

— C’est juré !

— Voulez-vous de l’argent tout de suite ?

— Comme il vous plaira.

— Eh bien, voilà, d’abord cinq cents dollars, vous recevrez le reste le jour où j’entrerai dans ma caisse.

Robinson fourra dans sa poche le bank-note que lui tendait Mr Daddy ; l’on but une dernière tournée, et le reporter et le déménageur sortirent du Hollandais Volant bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis.

Pendant la dernière partie de leur conversation, Robinson et Mr Daddy, avaient, sans s’en apercevoir, élevé le ton de leur voix. Ils parlaient tout bas en commençant, ils criaient presque en terminant. Mrs Plitch au fond du comptoir en forme de tonneau, où elle somnolait vaguement le nez sur un vieux journal, ses yeux de chouette, abrités derrière de vastes besicles, avait à un certain moment dressé l’oreille.

Puis tout à coup, mise en éveil par certains mots, elle avait écouté avec la plus grande attention.

Quand les deux étranges consommateurs se furent retirés, Mrs Plitch décrocha le récepteur du téléphone placé à ses côtés.

— Allô ! fit-elle.

— Allô ! Mrs Plitch ?

— C’est moi, Mr Herbert.

— Il y a du nouveau ?

— Pas grand-chose, mais cela peut vous intéresser.

— Je passerai ce soir.

— Entendu ! Au revoir !…

La tavernière accrocha le récepteur, et se replongea dans sa lecture. Mais elle pliait et repliait machinalement la feuille, elle semblait regarder dans le vide, les yeux absents, un méchant sourire errait sur ses lèvres, visiblement son esprit était ailleurs.

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