Chapitre 1 Une consultation
Quoique encore jeune, Me Montrousseau était arrivé à une situation qu’atteignent rarement ses confrères du barreau de Paris. Il gagnait chaque année de cent à cent cinquante mille francs, et, très honnête, très consciencieux, il était universellement respecté. On ne lui connaissait pas d’ennemis.
Il occupait, au premier étage d’un superbe immeuble du boulevard Haussmann, un appartement meublé avec un luxe sévère.
Son seul cabinet de travail comprenait trois grandes pièces, où plusieurs jeunes et charmantes dactylographes et deux secrétaires à la mine grave s’absorbaient dans un labeur incessant.
Le cabinet proprement dit, celui où Me Montrousseau recevait ses clients – et il ne recevait que ceux qui en valaient la peine, abandonnant le menu fretin à ses secrétaires –, était encombré de tableaux, de bronzes précieux, d’objets d’art de tout genre, dont un certain nombre était dû à la gratitude des clients qu’il avait arrachés à la prison, ou même à l’échafaud, ou dont il avait sauvé la fortune.
Presque entièrement chauve, légèrement obèse, comme tous les travailleurs sédentaires, Me Montrousseau montrait un visage au teint blême, aux rides nombreuses, qui portait la trace du labeur acharné auquel il devait son succès.
Ses yeux rougis par les veilles, et protégés par de vastes lunettes à monture d’écaille, offraient ce regard terne et sans chaleur, qui caractérise, dit-on, les gens habitués à réfléchir longtemps avant d’agir.
Ses lèvres pendantes et décolorées exprimaient une immense satiété, et dans le calme et la lenteur de ses moindres gestes, on eût deviné l’état d’esprit d’un homme qui n’espère plus être étonné de quoi que ce soit, et qu’il n’est guère possible d’émouvoir.
L’avocat était honnête, indulgent et bon, autant par tempérament que parce qu’il avait reconnu de bonne heure que la probité et l’indulgence sont pour arriver la plus sûre des habiletés.
Ce matin-là, avant de se rendre au palais de justice où il devait plaider, pour une grande compagnie d’assurances, il s’était plongé dans l’examen d’un énorme dossier, en recommandant qu’on ne le dérangeât sous aucun prétexte.
Il fut donc à la fois surpris et mécontent quand un de ses secrétaires, un avocat stagiaire, nommé Me Lambert, pénétra en coup de vent dans son cabinet, en brandissant une carte de visite.
— Je vous avais prié de ne pas me déranger, dit le maître du barreau avec une certaine aigreur.
— C’est que, balbutia le jeune homme, il s’agit d’un visiteur tout à fait exceptionnel, et j’ai cru de mon devoir…
Me Montrousseau jeta un coup d’œil sur la carte que Me Lambert venait de déposer sur le bureau, et lut :
TODD MARVEL
Cinquième Avenue
New York
— Fichtre ! s’écria l’avocat, en se levant avec une animation tout à fait surprenante de sa part, vous avez parfaitement bien fait de me prévenir !
Et il ajouta avec une gesticulation mouvementée, due à l’habitude du prétoire :
— Vous ferez entrer ce monsieur sans le faire attendre, et aussitôt après, vous irez au palais. Vous verrez le greffier et l’huissier audiencier, et vous leur direz que je suis souffrant et que je demande une remise à huitaine pour l’affaire que j’ai à plaider.
— Mais que pensera-t-on à la Compagnie ? demanda timidement le stagiaire.
— Cela m’est parfaitement égal ! La Compagnie attendra.
« Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’avoir un milliardaire pour client.
— Un milliardaire ? murmura le jeune avocat d’un ton d’admiration et de déférence.
— C’est comme je vous le dis. Allez, Me Lambert, et ne perdez pas de temps !
La minute d’après, Todd Marvel et Floridor étaient introduits dans le cabinet de travail, et d’un geste plein de dignité, mais que tempérait un affable sourire, Me Montrousseau leur désignait ses deux meilleurs fauteuils.
Avec la netteté et la brièveté habituelles à ses compatriotes, Todd Marvel expliqua en quelques mots, le but de sa visite : Il avait appris que MeMontrousseau était l’avocat de Mlle Simone Garsonnet, injustement accusée d’avoir assassiné son oncle ; il s’intéressait à cette jeune fille, qu’il savait innocente, et ferait tous les sacrifices de temps et d’argent qui seraient nécessaires, pour découvrir le meurtrier.
L’avocat secoua la tête.
— Je ne voudrais pas vous décourager, murmura-t-il, mais je dois vous parler avec sincérité. Nous n’avons, pour ainsi dire, aucune chance de succès.
— Vous ne croyez pas à l’innocence de ma protégée ?
— Eh bien, non ! Les preuves recueillies par l’instruction sont écrasantes. Si par hasard elle n’était pas coupable, il faudrait croire à un enchaînement de fatalités invraisemblables. Puis l’attitude même de la prévenue vient confirmer toutes les conclusions du juge d’instruction.
— Elle a donc avoué ?
— Non, pas précisément, mais c’est tout comme. Elle ne trouve rien à répondre, aux pressantes questions qui lui sont faites. Enfin, elle se défend en racontant des histoires absurdes, des choses qui n’ont pas le sens commun.
— Pourriez-vous me mettre au courant de l’affaire ?
— Très volontiers, mais je suis persuadé que quand vous aurez feuilleté le dossier, vous partagerez entièrement ma manière de voir.
— Je vous écoute.
— La victime, M. Baudreuil, était un ancien colonial. Il avait passé la plus grande partie de sa vie au Congo Belge, où il faisait le commerce de l’ivoire, de la cire, des peaux, et du caoutchouc, très rémunérateur à l’époque où il s’y livrait.
« Il avait amassé une fortune que l’on a évaluée à plus d’un million et dont il ne reste, pour ainsi dire, plus trace ; très défiant et très avare, M. Baudreuil ne recevait personne et vivait d’une façon très modeste dans une propriété qu’il avait acquise dans la banlieue parisienne à Châtenay. Il n’avait pas d’autre domestique qu’une vieille bonne à moitié sourde, et il n’allait guère à Paris qu’une fois ou deux par semaine.
— En somme, c’était un original, interrompit Todd Marvel.
— Vous pourriez dire un vrai maniaque. D’un caractère très bourru, il était en mauvais termes avec tous ses voisins et il ne parlait jamais de ses affaires à personne. On ne lui connaissait pas de famille, sauf son beau-frère M. Garsonnet, avec lequel il était brouillé depuis de nombreuses années.
« Cependant, il continuait à recevoir fréquemment la visite de la fille de ce dernier, pour laquelle il avait une réelle affection. Il avait fait un testament en sa faveur, et Mlle Simone – le seul être au monde envers lequel le vieillard montrât quelque amabilité – allait souvent passer chez son oncle de Châtenay, des périodes de temps qui variaient d’une semaine à un mois.
« C’est au cours d’un de ces séjours que le crime fut commis.
« Un matin, Dorothée, la vieille bonne de M. Baudreuil, trouva son maître mort dans son lit ; le coffre-fort était ouvert et vide, et Simone Garsonnet avait pris la fuite pendant la nuit.
« Le médecin, appelé pour constater le décès, conclut à un empoisonnement, par l’acide cyanhydrique. Précisément, deux jours avant le crime, l’inculpée avait acheté, sous prétexte de photographie, un flacon de cette substance toxique.
« Le flacon fut retrouvé dans sa chambre ; c’était là une preuve presque flagrante. Mlle Garsonnet, qui s’était retirée chez son père, à Ville-d’Avray, fut mise en état d’arrestation.
Todd Marvel réfléchissait.
— Si Mademoiselle Simone était l’héritière de son oncle, objecta-t-il, elle n’avait aucun intérêt à l’assassiner et à le voler.
— Peut-être trouvait-elle qu’il vivait trop longtemps ? D’ailleurs, on a retrouvé le testament intact.
— C’est singulier !
— Tout est bizarre dans cette affaire, surtout l’attitude de la prévenue, qui ne peut, ou ne veut fournir aucune explication.
« Croiriez-vous qu’à moi-même, son avocat, reprit MeMontrousseau, en s’échauffant, elle n’a voulu donner aucun renseignement capable de m’aider dans ma tâche ? Elle n’a répondu à mes questions que par des phrases insignifiantes et vagues.
« On dirait qu’elle est presque résignée à se laisser condamner. Avouez que tout cela ne milite guère en faveur de son innocence.
Todd Marvel demeura silencieux une longue minute.
— Pour mon compte, dit-il enfin, je suis de moins en moins convaincu de la culpabilité de Mlle Simone.
— Les faits sont là, pourtant, répliqua l’avocat avec surprise.
— Permettez-moi de vous poser quelques questions. Savez-vous quelles étaient les personnes qui fréquentaient chez M. Baudreuil ?
— Je vais vous dire leurs noms, répondit MeMontrousseau en prenant une note dans le dossier. Mais je crois bien que cela ne vous avancera pas à grand-chose. D’ailleurs, je vous ai dit que la victime ne voyait à peu près personne.
« À part le jardinier, quelques fournisseurs, elle ne recevait que le notaire et le banquier qui s’occupaient de ses affaires. Je ne crois pas que ce soit de ce côté qu’il faille chercher une piste sérieuse.
— Permettez-moi de prendre les noms du banquier et du notaire.
— Le notaire est MeBardinet, rue Royale à Paris, le banquier, M. Brysgaloff, rue du Quatre-Septembre, tous deux honorablement connus.
— Pouvez-vous me donner quelques renseignements sur Mlle Simone ?
L’avocat tira du dossier un portrait-carte.
— Voici une de ses dernières photographies, dit-il, jamais on ne soupçonnerait que cette jeune fille à l’air modeste, à la mine timide, et un peu insignifiante, a pu commettre un pareil crime ; mais vous savez qu’il ne faut pas se fier aux apparences.
« Jusqu’alors, la conduite de l’accusée avait été exemplaire. Laborieuse, instruite, réservée et même un peu taciturne, elle réalisait le type de la véritable femme d’intérieur. Couturière habile, elle confectionnait elle-même ses toilettes et ses chapeaux et était excellente cuisinière. Elle n’allait que très rarement au théâtre ou au cinéma et toujours en compagnie de son père ou de son oncle.
Todd Marvel ne put s’empêcher de sourire.
— Le portrait que vous venez de me tracer, cher maître, est celui d’une ménagère accomplie et non pas d’une criminelle.
— Je dis ce que je sais, impartialement, répliqua MeMontrousseau un peu piqué. Puis, ces natures paisibles et silencieuses cachent souvent un fonds effrayant de sournoiserie et de perversité.
Le milliardaire contempla quelque temps en silence la photographie. C’était celle d’une jeune fille d’une vingtaine d’années à la physionomie timide et souriante, et comme l’avait fort bien dit l’avocat « insignifiante » et plutôt craintive. Ses cheveux blonds étaient modestement peignés « à la vierge ». Son visage très régulier avait une expression paisible, reposée et loyale, qui ne concordait guère avec la terrible accusation qui pesait sur elle.
— On ne me persuadera jamais que cette enfant a commis un meurtre, murmura le milliardaire.
— Je le souhaite, repartit l’avocat avec aigreur, croyez que je le souhaite de tout mon cœur ! Malheureusement les preuves sont là !… Tout ce que je puis vous promettre – comme je l’ai déjà promis au père de cette malheureuse – c’est de faire l’impossible pour obtenir des circonstances atténuantes.
— Je pense que nous n’aurons pas besoin de cela, déclara Todd Marvel, avec une assurance et un sang-froid qui stupéfièrent MeMontrousseau.
Le milliardaire s’était levé et avait tiré de sa poche une large enveloppe, qu’il déposa sur le bureau.
— Mon cher maître, fit-il, voici quelques subsides, à titre de provision, n’épargnez pas l’argent pour arriver à la découverte de la vérité. Quand cette somme sera dépensée, n’hésitez pas à faire appel à ma caisse.
« Je vous recommande seulement de ne faire connaître à personne, ni ma présence à Paris, ni mon intervention dans cette affaire.
— Où vous écrirai-je ?
— À M. Joë Johnson, à Ville-d’Avray.
« De mon côté, je vais commencer mon enquête personnelle.
— Vous ? s’écria l’avocat stupéfait.
— Moi-même ; ne savez-vous pas qu’en Amérique, on m’appelle le détective milliardaire ?
— J’ignorais que vous agissiez par vous-même. Au moins, permettez-moi de mettre, à votre disposition, quelques habiles policiers.
— Je vous suis reconnaissant de cette offre, mais je n’ai besoin de personne. Je fais tout par moi-même, avec la collaboration de mon fidèle secrétaire Floridor.
Todd Marvel prit congé, laissant MeMontrousseau très surpris, et un peu ébranlé dans sa croyance à la culpabilité de Simone.
Sitôt qu’il se trouva seul, l’avocat se hâta d’ouvrir l’enveloppe qui venait de lui être remise.
Elle contenait cent billets de mille francs.
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