‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 30 sur 37 · Chapitre 3 À Saint-Lazare

Chapitre 3 À Saint-Lazare

Dans le parloir de l’antique prison, Simone Garsonnet était en conférence avec MeMontrousseau, et un jeune homme de haute stature et de fière mine que le maître du barreau avait présenté comme son secrétaire.

Ce prétendu secrétaire n’était autre que Todd Marvel.

Le milliardaire regardait avec une sincère pitié cette jeune fille, vêtue de noir, et dont le visage amaigri par les soucis et les tortures de tout genre qu’elle avait endurés pendant son emprisonnement, exprimait une résignation et une tristesse infinies.

Ses mains étaient diaphanes comme de la cire ; à ses regards éteints, à son douloureux sourire, le plus indifférent aurait compris que la jeune fille avait perdu tout espoir.

Aux premières paroles d’encouragement que prononça l’avocat, elle secoua la tête mélancoliquement.

— Je vous suis reconnaissante de votre bienveillance, murmura-t-elle, de la pitié que vous me témoignez, tout en me croyant coupable, mais que puis-je espérer ?

— La situation est quelque peu changée, mademoiselle, répondit l’avocat d’un ton plus cordial, que lors de ses précédentes visites. Vous avez, depuis quelques jours, un puissant allié qui s’est juré de faire éclater votre innocence.

Une lueur d’émotion passa dans les beaux yeux de la prévenue.

— Moi-même, ajouta Todd Marvel, un détective américain, qui sans fausse modestie, a en maintes occasions débrouillé des énigmes plus compliquées que celle de la mort de votre oncle.

— M. Todd Marvel, le célèbre détective milliardaire ! murmura l’avocat avec un profond respect.

— Je crains, monsieur, répondit Simone en s’inclinant, que vous vous soyez imposé là une tâche bien ardue. Je suis infiniment touchée de votre initiative, mais je vous avoue que je me demande ce qui a pu vous donner l’idée de vous intéresser à une pauvre fille comme moi.

— Je suis un ami de votre père, répondit tranquillement le détective, et je puis vous dire que, dès maintenant, j’ai découvert certains faits qui peuvent faire prendre à l’instruction une tout autre allure.

— C’est l’exacte vérité, fit MeMontrousseau d’un air admiratif ; aussi je vous conseille, mademoiselle, de ne rien nous cacher de ce qui pourrait faciliter notre tâche.

— Voulez-vous me permettre de vous poser quelques questions ? demanda Todd Marvel de cette voix profondément persuasive et prenante qui était un des dons de son merveilleux tempérament.

— Je tâcherai, balbutia Simone en rougissant, mais je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce que vous savez déjà.

« J’ai quitté mon malheureux oncle vers neuf heures et quart à la suite d’une discussion ; je suis sortie par la petite porte du parc, et de là j’ai gagné à pied la gare où j’ai pris le train de dix heures pour Paris.

— Vous n’avez rencontré personne en vous rendant à la gare ?

— Personne ! À dix minutes de la maison de mon oncle, j’ai failli être écrasée par une auto qui occupait presque toute la largeur du chemin creux, et qui avançait à grande allure, tous phares éteints.

« Cette auto semblait venir de Paris, et se diriger vers la maison de mon oncle.

— Vous n’avez pas vu de façon à pouvoir les reconnaître les gens qui étaient dans la voiture, ni le chauffeur qui la conduisait ?

— J’étais bien trop occupée à me garer, tout ce que je puis dire, c’est que le chauffeur était un homme de haute taille, avec une barbe d’un rouge ardent.

— Voilà qui est intéressant, dit Todd Marvel, en prenant une note. Puis-je savoir maintenant quel était le sujet de cette violente discussion qui a motivé votre départ.

— Il serait inutile d’en faire mystère. Mon pauvre oncle et moi nous ne nous sommes jamais chicanés que pour la même raison ; il voulait me donner un mari ! Il m’a d’abord proposé un riche propriétaire de Châtenay, puis son propre notaire, puis le premier clerc de celui-ci ; enfin, ces derniers temps, son banquier, M. Brysgaloff.

« Je dois d’ailleurs déclarer que tous ces prétendants se sont montrés parfaitement corrects, et que je n’ai absolument rien à dire contre eux. M. Brysgaloff, en particulier, était rempli de prévenances et j’ai dû presque me fâcher pour l’empêcher de me combler de cadeaux.

— Vous n’avez de soupçons contre aucun d’entre eux ?

— Aucun !

— Un des grands arguments du juge d’instruction, c’est que vous n’êtes rentrée chez votre père que par le dernier train de nuit, c’est-à-dire vers une heure et demie du matin. Vous dites être sortie de chez votre oncle à neuf heures et quart. Vous auriez pu regagner la maison paternelle deux heures plus tôt.

« Qu’avez-vous fait pendant ces deux heures ?

« La mort de M. Baudreuil d’après les médecins aurait eu lieu vers dix heures trente. Le juge émet l’hypothèse que vous auriez pu sortir de la gare après avoir pris un billet ou descendre à la station d’après Châtenay et dans les deux cas revenir sur vos pas pour commettre le crime, mettre votre butin en sûreté, et reprendre ensuite à Châtenay le train d’onze heures dix.

— Oui ! reprit l’avocat avec insistance, dites-nous ce que vous avez fait pendant ces deux heures, et toute l’accusation s’écroule !

Le visage de Simone s’empourpra, mais elle répondit d’une voix ferme :

— Il m’est impossible de vous le dire !

« D’ailleurs, ajouta-t-elle, pourquoi aurais-je attenté à la vie de mon pauvre oncle ? N’étais-je pas son unique héritière ? On a retrouvé le testament.

— Le juge dit, reprit l’avocat, que votre oncle allait en faire un autre, que vous craigniez même qu’il n’en eût fait un autre…

Simone demeura silencieuse, et il fut impossible de la tirer de son mutisme. Todd Marvel s’était levé pour prendre congé.

— Au revoir, mademoiselle, dit-il avec un énigmatique sourire. Je crois que nous vous sauverons quand même, et malgré vous…

En regagnant son auto, qu’il avait laissée à quelque distance de la prison, Todd Marvel eut la surprise de voir Floridor attablé dans un bar d’aspect assez louche, en compagnie d’un individu, auquel sa casquette posée sur le coin de l’oreille, ses moustaches noires prétentieusement frisées, et les nombreuses bagues qui ornaient ses doigts, donnaient une allure des plus équivoques.

— Voilà, se dit le milliardaire, mon brave Canadien en grande conférence avec un souteneur de la pire espèce ; ce n’est pas le moment de le déranger, il fait sans doute d’utile besogne.

Et il remonta dans sa voiture en compagnie de son avocat, laissant Floridor poursuivre avec son nouvel ami un entretien qui paraissait confidentiel.

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