Chapitre 1 Un drame en une seconde
Vêtu d’un élégant complet de sport en flanelle bleue, le milliardaire Todd Marvel, suivait d’un pas allègre, la grande route qui va de Saint-Cloud à Ville-d’Avray, après une longue promenade matinale dans les bois, il regagnait la villa où il était installé depuis déjà deux mois et qui se trouve à peu de distance de la fameuse propriété des Jardies, autrefois habitée par Balzac, puis par Gambetta.
Absorbé dans ses pensées, le milliardaire avançait de la même allure égale et presque automatique sur le trottoir gazonné qui borde la route.
Il allait atteindre les premières maisons de Ville-d’Avray quand une grande auto – une auto de course, peinte en gris foncé, à l’avant effilé comme un obus – arriva du fond de l’horizon avec la vitesse d’un bolide. Ni voiture, ni tramways, n’occupaient en ce moment la large chaussée.
Todd Marvel qui suivait le trottoir gazonné, ne se dérangea même pas.
Sans méfiance, il demeurait immobile lorsque, tout à coup, de façon parfaitement intentionnelle de la part du chauffeur, l’énorme masse fonça sur lui.
En une seconde il se vit perdu.
En ce bref instant, il comprit, comme dans un éclair, qu’il n’aurait pas le temps de se garer, que, cette fois, ses ennemis triomphaient et que c’en était fait de lui.
Mais dans cette même seconde, à l’instant précis où l’énorme masse arrivait sur lui, une poigne d’acier le rejeta brutalement sur le talus. Il était sauvé.
Le formidable engin disparaissait déjà du côté de Saint-Cloud dans une brume de poussière.
Le milliardaire, malgré toute sa bravoure, fut une longue minute avant de recouvrer son sang-froid, il croyait encore sentir le contact du monstre d’acier qui l’avait frôlé dans un souffle d’ouragan.
Ce ne fut que petit à petit que Todd Marvel se remit de l’effroyable secousse, qui, dans la même seconde, l’avait, pour ainsi dire, tué et ramené à la vie, assassiné et ressuscité.
Son cœur battait à coups précipités, il éprouvait cette soif ardente, cette siccité de la bouche et de l’arrière-gorge qui est la conséquence des grandes frayeurs.
D’ailleurs la puissante volonté du détective milliardaire eut vite fait de dompter cette passagère faiblesse.
— J’ai eu peur, s’avoua-t-il, à lui-même loyalement.
« Sans cet inconnu qui s’est trouvé là fort à propos…
« Mais il faut avant tout que je remercie et que je récompense celui qui m’a sauvé.
L’homme dont le geste vigoureux et rapide avait arraché Todd Marvel à la mort se tenait à quelques pas de là, dans une attitude respectueuse, et semblait attendre que le rescapé lui adressât le premier la parole.
Todd Marvel observa que son sauveur – un personnage corpulent, au teint très coloré, qui paraissait âgé d’une trentaine d’années – semblait très intimidé.
Sa physionomie dénotait un mélange de malice et de bonhomie qui fit sourire le milliardaire.
D’ailleurs l’inconnu était vêtu – sans élégance – d’un vieux complet gris à carreaux, chaussé de gros souliers de fatigue et coiffé d’une casquette, taillée dans la même étoffe que le complet.
Todd Marvel – comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire – parlait le français sans le plus léger accent.
Il s’avança vers l’homme, la main tendue.
— Monsieur, lui dit-il, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance pour votre courage et votre présence d’esprit.
« Sans vous, je n’existerais plus !… »
L’inconnu avait salué très bas, en même temps, qu’il faisait disparaître dans sa poche une pipe de merisier qu’il était en train de bourrer.
— Trop heureux, balbutia-t-il, enchanté de vous avoir rendu ce petit service…
Sa face joufflue et rose se fendit jusqu’à ses vastes oreilles, d’un sourire qui voulait être modeste, en même temps qu’il baissait les yeux.
— À quel diable d’individu ai-je affaire ? se demanda Todd Marvel très intéressé.
« Mon cher monsieur, reprit-il à haute voix, croyez que ma gratitude se manifestera envers vous de façon plus efficace que par de vains compliments.
— Vous ne me devez absolument rien, répondit l’homme, en tournant, d’un air embarrassé, sa casquette à carreaux entre ses gros doigts noueux.
« J’étais en service, puis, c’est tellement naturel d’empêcher quelqu’un de se faire écraser.
— En service ? Que voulez-vous dire ?
— Dame oui.
« Vous êtes bien le fameux milliardaire Todd Marvel ?
— C’est exact, murmura celui-ci, assez mécontent de voir son incognito deviné. Et vous qui êtes-vous ?
— Auguste Poutinard, ancien artiste lyrique, pour le moment inspecteur de la Sûreté.
— Et sans doute chargé de m’espionner ? s’écria Todd Marvel, avec une violence qu’il lui fut impossible de réprimer.
— Vous n’y êtes pas ! répliqua l’inspecteur avec son bon sourire, mais, là, pas du tout !
« Je suis simplement chargé par « L’Administration » de veiller sur votre précieuse personne et de faire en sorte qu’il ne vous arrive rien de fâcheux, tant que vous serez en France.
Le milliardaire se repentit du mouvement de colère et d’impatience qu’il avait eu.
— Je viens d’avoir la preuve, répondit-il, que votre administration a fait un excellent choix.
« Permettez-moi de vous faire une question.
« Y a-t-il longtemps que vous jouez ainsi, près de ma personne, le rôle d’ange gardien ?
— Depuis avant-hier.
Todd Marvel réfléchissait.
— Je me demande, murmura-t-il, pour quelle raison, l’administration française fait preuve à mon égard d’une telle sollicitude.
— Je n’en sais absolument rien. Je ne fais qu’exécuter les ordres que l’on me donne.
— Mais, votre opinion personnelle ?
— Est-ce que je sais ? fit le jovial policier, avec un léger haussement d’épaules. C’est peut-être l’ambassade des États-Unis qui est intervenue.
« Peut-être aussi des amis à vous, des amis qui ne veulent pas se faire connaître.
« Quoi qu’il en soit, je toucherai une jolie prime, le jour où vous reprendrez le bateau, sain et sauf, pour retourner en Amérique.
— Je crois qu’il ne me sera pas difficile de découvrir mes protecteurs inconnus…
Auguste Poutinard avait pris une mine effrayée.
— N’en faites rien, supplia-t-il ; vous m’exposeriez à perdre ma place, si on apprenait en haut lieu que je vous ai fait connaître le rôle occulte que je suis chargé de jouer auprès de vous.
« J’ai réfléchi que, pour éviter tout malentendu, il valait mieux que vous soyez informé de ma véritable qualité, mais, c’est à la condition que vous me garderez le secret.
— Soyez assuré de mon silence.
« Je vous ai trop de reconnaissance, pour ne pas faire preuve de la plus entière discrétion. »
Pendant cette conversation, Todd Marvel et son nouvel ami s’étaient engagés dans un sentier du bois où ils pourraient causer sans crainte d’être espionnés.
Le milliardaire, à qui l’inspecteur Poutinard était devenu tout de suite sympathique, prenait un réel plaisir à le questionner sur les menus détails de sa vie privée.
— Tel que vous me voyez, expliqua le policier, avec la mélancolie d’un souverain détrôné, j’ai eu de gros succès au café-concert.
« Mon nom a figuré en vedette sur l’affiche des Ambass, de l’Eldo, de Ba-Ta-Clan et d’autres grandes scènes parisiennes !
« Oui, Monsieur, continua-t-il, une flamme d’orgueil dans les yeux, j’ai connu la gloire !
« Ah ! si vous m’aviez vu dans mon répertoire !
« Je brûlais les planches !
« La salle croulait sous les applaudissements… Ah ! en ai-je reçu des bouquets et des billets doux, et des invitations flatteuses !…
L’ex-cabotin soupira.
— Pourquoi donc, lui demanda Todd Marvel, qui tenait à grand-peine son sérieux, n’avez-vous pas poursuivi une carrière aussi brillamment commencée ?
— La maladie, monsieur, une fluxion de poitrine compliquée d’une laryngite.
« Après six mois d’hôpital, je me suis trouvé sur le pavé, sans le sou et j’avais perdu ma voix.
« J’avais maigri, on ne me trouvait plus drôle.
« Le public m’avait oublié ; d’autres avaient pris ma place… je n’avais plus d’engagements.
« Finalement, j’ai été trop heureux d’entrer dans « l’administration » où je ne suis pas trop malheureux.
Le milliardaire avait tiré de sa poche un étui d’or curieusement incrusté d’émeraudes.
— Voulez-vous accepter un cigare, monsieur Auguste ? demanda-t-il.
— Merci beaucoup, mais si ça vous est égal, je préfère ma vieille pipe de merisier. La pipe, voyez-vous, il n’y a encore que ça de vrai.
— Comme il vous plaira, dit Todd Marvel en allumant avec une soigneuse lenteur, un blond régalia, bagué d’or.
Il tendit ensuite au policier le briquet dont il s’était servi, un bijou, taillé dans une seule améthyste et rempli d’une essence parfumée.
Auguste Poutinard venait de tirer de sa pipe une première bouffée et tenait encore le briquet lorsqu’un sifflement bizarre se fit entendre.
Auguste jeta un cri de surprise autant que de frayeur ; pipe et briquet venaient de lui être brutalement arrachés.
Effleurant l’épaule de Todd Marvel, un projectile silencieux avait réduit le briquet en miettes(6) et coupé le tuyau de la pipe de merisier presqu’au ras des lèvres de son propriétaire consterné.
Celui-ci demeurait à la même place, en proie à une indicible stupeur.
— Ah ! ça, bégaya-t-il, qu’est-ce que ça veut dire ?
Todd Marvel s’était jeté à terre.
— Faites comme moi, dit-il au policier, ou vous êtes un homme mort !
Auguste se hâta d’obéir et s’étendit à plat ventre sur les feuilles sèches.
Bien lui en prit.
À la place qu’il occupait une seconde auparavant, les feuilles et les menues branches pleuvaient, fauchées à hauteur d’homme par la silencieuse mitraille.
Todd Marvel avait rampé jusqu’aux racines d’un gros châtaignier, puis se relevant rapidement s’était glissé derrière le tronc de l’arbre.
Ainsi abrité, il s’arma du browning de gros calibre qui ne le quittait jamais et se mit à diriger un feu nourri, dans la direction d’où partait le bizarre sifflement qui précédait chaque projectile.
Promptement remis de sa surprise, le policier suivit cet exemple.
Une minute s’écoula.
Leur invisible ennemi avait cessé le feu.
Dans l’épaisseur d’un fourré, il y eut un bruit de branches cassées.
— Il est là ! cria Todd Marvel, je crois que nous l’avons touché !
« Il faut le prendre mort ou vif.
Ils s’élancèrent, insoucieux du danger, et ils distinguèrent bientôt la maigre silhouette d’un homme de petite taille qui fuyait à travers les taillis.
— Nous l’aurons ! répétait le milliardaire, qui, très animé par cette chasse à l’homme, ne s’arrêtait que pour tirer sur le fuyard, chaque fois qu’il croyait celui-ci à bonne portée.
De minute en minute, l’homme perdait du terrain, lorsque, arrivé à la lisière du bois, il sauta sur une bicyclette qu’il avait cachée dans le fossé en bordure de la grande route, et se mit à pédaler avec une énergie désespérée.
— Je l’ai reconnu, murmura le milliardaire avec dépit, c’est Petit Dadd, un redoutable bandit et, cette fois encore il me glisse entre les doigts !
— Ce n’est pas encore certain… je vais téléphoner à Saint-Cloud, à Sèvres, donner son signalement.
— Vous prendriez une peine inutile, regardez !
À cinq cents mètres de là, Petit Dadd abandonnant sa bicyclette était en train de monter dans une auto qui semblait l’attendre.
La voiture se remit aussitôt en marche et disparut bientôt en quatrième vitesse.
Todd Marvel et l’inspecteur assez vexés de cet échec rentrèrent dans le bois et refirent en sens inverse le chemin qu’ils venaient de parcourir.
Tous deux examinaient avec attention les buissons et les halliers.
— Vous avez remarqué, dit tout à coup l’inspecteur, que l’auto que nous venons de voir, n’est pas la même que celle qui a failli vous écraser ?
— Parbleu, fit le milliardaire, l’une est une superbe voiture de course, l’autre une auto très légère, qui peut aisément passer dans les chemins de traverse.
« Il est tout à fait inutile de chercher à savoir ce qu’elles sont devenues.
— Ce n’est pas mon avis…
« Si, par exemple, l’une d’entre elles avait eu une panne ?
Todd Marvel eut un haussement d’épaules.
— Je vois, monsieur Auguste, répondit-il, que vous ne vous faites aucune idée du genre d’ennemis auxquels j’ai affaire. Pour éviter d’être poursuivis, ils abandonneront sans hésitation une voiture qui a pu leur coûter vingt ou trente mille dollars.
— Ils sont donc bien riches ? s’écria l’inspecteur avec étonnement.
— Très riches – de ce qu’ils volent –, je les connais d’ailleurs parfaitement et je vous fournirai sur leur compte tous les renseignements possibles.
— Permettez-moi de vous faire une question.
« Pourquoi vous en veulent-ils ?
— Précisément, c’est ce que je n’ai jamais pu savoir. Ils ont à coup sûr une raison majeure, un intérêt capital à me faire disparaître ou, tout au moins, à entraver mes recherches.
— J’essayerai…
— Je doute fort que vous réussissiez, fit le milliardaire un peu sèchement.
— Cela dépend, répliqua l’ex-cabotin avec aplomb.
« Comme on dit chez nous, je ne suis peut-être pas si bête que je suis mal habillé !
Todd Marvel ne put s’empêcher de sourire.
Cette bonhomie, un peu triviale, le réjouissait infiniment.
— Je vois, répondit-il, en prenant une mine sérieuse, que vous avez une certaine confiance en vous.
« Nous allons voir si vraiment vous êtes un fin détective.
« Je vais vous mettre à l’épreuve.
— Ça va !
— Pourriez-vous me dire, par exemple, de quelle arme s’est servi Petit Dadd, tout à l’heure, dans le bois, pour tirer sur nous ?
Auguste Poutinard se gratta le front.
— J’ai idée, fit-il au bout d’un instant, que ce pourrait bien être une fronde.
« Je ne suis pas un érudit, mais j’ai lu quelque part, que, dans les armées romaines, il y avait des frondeurs baléares qui lançaient des projectiles de plomb, en forme d’olive, qui pesaient à peu près un kilogramme.
« Vous pensez, quand on recevait ça sur le crâne !…
— Vous êtes un savant, monsieur Auguste, et votre explication n’est pas mauvaise…
— Elle n’est pas mauvaise, mais ce n’est pas la vôtre, c’est-à-dire la bonne !
— Je crois, moi, que Petit Dadd a employé un fusil à vent – c’est une arme dont la crosse est munie d’une pompe qui sert à comprimer l’air qui chasse ensuite la balle – si ç’avait été avec une fronde les projectiles auraient été de plus gros calibre ; puis il y a ce sifflement caractéristique.
— Je ne connais pas ça, murmura Auguste, un peu vexé.
— Les fusils à vent sont très anciens.
« Ils furent perfectionnés vers dix-huit cent vingt, par un abbé italien et les sociétés secrètes de Naples et de Sicile en firent grand usage à cette époque…
— Je crois que nous allons être fixés, interrompit tout à coup le policier, en se jetant à quatre pattes sous un buisson.
« Voilà la chose !
Il se releva l’instant d’après en brandissant une sorte de carabine d’aspect bizarre qui, de l’extrémité de la crosse à celle du canon, était recouverte d’une gaine de feutre grisâtre.
Le canon épais et court était renflé à sa partie inférieure en forme d’œuf. Il n’y avait aucune apparence du chien, ni de gâchette.
Ce ne fut qu’après cinq minutes d’un examen attentif que Todd Marvel découvrit un bouton d’ivoire, à peine visible, qui devait commander la détente.
L’étrange carabine, en dépit de sa cuirasse de feutre, était si froide au toucher que le milliardaire dut la déposer contre un tronc d’arbre. Il se sentait les doigts gelés.
Cette circonstance fut pour lui un trait de lumière.
— Je me suis trompé aussi bien que vous, dit-il à Auguste, ébahi, cette arme – une des plus dangereuses qui soient – est un modèle perfectionné du fusil à air liquide qu’un ingénieur suisse – Raoul Pictet, je crois – offrit de vendre à la France, il y a une vingtaine d’années.
« L’air liquide produit un froid terrible en dépit de l’enveloppe de feutre, intérieurement doublée de cuir, on ne peut se servir de cette arme qu’à l’aide de gants spéciaux.
— Comment ça fonctionne-t-il ? demanda Auguste, respectueusement.
— C’est tout simple, l’air liquéfié, en revenant à son état naturel, produit un volume de gaz assez considérable pour chasser hors du canon un projectile, avec autant de violence que le ferait la déflagration de la poudre ordinaire, et cela, sans l’inconvénient du bruit de la détonation.
— Il y a pourtant le sifflement ?
— C’est peu de chose, mais il est presque impossible aux constructeurs d’éviter le bruit que fait la rentrée de l’air, une fois le projectile sorti du canon.
Todd Marvel consulta son chronomètre.
— Midi et demi, murmura-t-il, il est temps de rentrer.
« J’ai horreur d’être inexact.
« C’est une souffrance réelle pour moi, d’attendre et de faire attendre les autres.
Le milliardaire avait pris le fusil à air liquide, qu’il se proposait de démonter, pour l’étudier en détail, dans son laboratoire.
Auguste Poutinard, la casquette à la main, l’air assez embarrassé, se préparait à prendre congé.
— En voilà une affaire ! murmura-t-il. Ça ne va pas être commode de faire un rapport…
— Vous ne ferez pas de rapport, déclara Todd Marvel, très nettement.
— Mais c’est impossible, je ne puis pas agir autrement…
« C’est mon devoir, c’est mon business, comme on dit chez vous…
— Votre rapport, c’est moi qui l’écrirai, reprit Todd Marvel avec autorité.
— Pas moyen ! Vous me feriez perdre ma situation !…
— Monsieur Poutinard, je vais vous parler en toute franchise. Je vous crois un très honnête homme et j’ai en vous toute confiance.
Sensible au moindre éloge, l’ex-cabotin se rengorgea la casquette sur le coin de l’oreille.
Todd Marvel continua.
— J’ai des raisons de croire que, dans votre administration, mes ennemis ont des complices, ou, sinon, des complaisants, chèrement payés, un rapport de vous renseignerait mes assassins, de façon plus ou moins directe.
— Je n’avais pas pensé à ça, fit Auguste naïvement, c’est entendu, c’est vous qui ferez le rapport, mais… vous me le montrerez ?
— Naturellement, puisque c’est vous qui l’adresserez à qui de droit, s’il y a quelque chose qui vous déplaise, vous le changerez.
— Alors, ça ira comme ça !
Tout en parlant, le milliardaire et son « ange gardien » étaient arrivés en face de la grille de la villa.
Monsieur Auguste salua de nouveau, d’une façon qu’il jugeait à la fois distinguée et gracieuse, comme il saluait son public, naguère, au caf-conc’, quand les applaudissements avaient été particulièrement nourris.
Todd Marvel souriait ; il venait d’ouvrir la grille.
— Entrez donc, monsieur Auguste, dit-il au policier.
« Vous comprenez que nous ne pouvons pas nous séparer comme cela. Il n’y a d’ailleurs aucune raison pour que vous me quittiez.
— C’est que…
— Vous êtes chargé de veiller sur moi ?
— Bien sûr.
— Le meilleur moyen d’y réussir, c’est de rester à la villa, vous aurez d’ailleurs toute liberté de me suivre quand je sortirai.
Et comme Auguste paraissait à la fois indécis et stupéfait.
— Vous allez tout bonnement annoncer à vos chefs, que, grâce à des prodiges d’habileté et de diplomatie, vous avez réussi à entrer à mon service, sous un déguisement de… de ce que vous voudrez, jardinier, maître d’hôtel, aide de cuisine.
— La cuisine, ça me va, je ne dis pas la grande cuisine, comme vous autres mylords de la haute êtes habitués à en déguster, mais les plats de famille ça me connaît, le ragoût de mouton, la matelote, le pot-au-feu. Ah ! je vous ferai savourer un de ces pot-au-feu comme vous n’en avez certainement jamais goûté en Amérique !
— Eh bien, c’est entendu, répliqua Todd Marvel qui, depuis bien longtemps, n’avait ri de si bon cœur.
« Vous voilà promu sous-chef.
« Nous verrons ce que vous savez faire.
Et appelant d’un geste le noir Peter David, qui sortait de l’aile de la villa où se trouvaient les communs :
— Peter, fit-il, je te recommande tout spécialement monsieur Auguste, un cuisinier français qui consent à nous accorder sa collaboration pour quelque temps.
« Veille à ce qu’il soit confortablement installé.
Puis se tournant vers le policier.
— Venez me trouver à quatre heures, ajouta-t-il à voix basse, si vous voulez remplir de façon efficace la mission dont vous êtes chargé, il faut que nous causions longuement et il est indispensable que je vous donne tous les renseignements possibles sur les ennemis qui s’acharnent après moi.
Et comme Auguste se retirait, enchanté de la tournure que prenaient les événements :
— Encore un mot, s’il vous plaît, dit-il au policier, nous avons un compte à régler, il est de toute équité que je vous indemnise de la perte de votre excellente pipe en merisier.
La face illuminée d’un sourire béat, monsieur Auguste s’attendait à recevoir quelque princière gratification, un billet de cinq cents francs par exemple, ou peut-être même de mille.
Il fut un peu décontenancé lorsqu’il vit Todd Marvel tirer de sa poche un minuscule carnet, dont il déchira une page après y avoir griffonné quelques mots avec un stylographe.
— Voilà, monsieur Auguste, lui dit gaiement le milliardaire en lui tendant le papier plié en deux, déjeunez de bon appétit et ne manquez pas de venir me voir tantôt comme c’est convenu.
Todd Marvel avait disparu dans l’intérieur de la villa que l’inspecteur demeurait encore à la même place, son chèque à la main, littéralement stupéfié de la bonne fortune qui lui survenait.
Curieux comme tous les Noirs, Peter David jeta un coup d’œil sur le chèque.
— By Jove ! s’écria-t-il, vingt mille dollars, cela fait une somme, et, avec le change…
— Combien ? demanda Auguste en proie à une émotion qui le faisait tour à tour pâlir et rougir.
— Cela fait, en monnaie française, à peu près trois cent mille francs(7).
L’énonciation de ce chiffre eut le pouvoir d’arracher Auguste à sa stupeur.
Brusquement, il se mit à exécuter une série de gambades de la plus haute fantaisie, il lançait sa casquette en l’air et la rattrapait au grand amusement du Noir, enfin il se calma.
— Auguste Poutinard n’est pas un mufle, déclara-t-il solennellement ; sous prétexte que je lui ai sauvé la vie, M. Todd Marvel vient d’assurer la tranquillité de ma vieillesse, je ne me montrerai pas ingrat. Désormais c’est, entre lui et moi, à la vie et à la mort !
« Aujourd’hui même, je donne ma démission de « la boîte » et je consacre ma vie à défendre mon bienfaiteur !
« Je jure de ne le quitter que quand je l’aurai débarrassé de tous ses ennemis !
« On verra de quoi je suis capable !…
— Après de pareilles émotions, interrompit Peter David, vous devez avoir besoin d’un cordial, que diriez-vous d’une coupe de vieux porto ?
Auguste accepta sans se faire prier et les deux nouveaux camarades se dirigèrent bras dessus bras dessous du côté de l’office.
Todd Marvel venait de gagner à sa cause un ami dévoué, qui devait, par la suite, devenir pour lui un puissant auxiliaire.
q