Chapitre 1 Le « truc » du métro
La Rolls Royce du milliardaire Todd Marvel, une magnifique 150 H. P., venait d’entrer dans Paris par la porte de Saint-Cloud.
Trois personnes se trouvaient dans l’intérieur de la luxueuse voiture, Todd Marvel, le Canadien Floridor et l’inspecteur de la sûreté, Auguste Poutinard qui, le matin même, avait envoyé sa démission au Préfet de police pour entrer au service du milliardaire.
À la hauteur du pont Mirabeau, le Canadien se retourna pour regarder par la vitre placée au fond de la voiture.
— L’auto grise que je vous ai signalée, quand nous avons traversé Saint-Cloud, nous suit toujours, grommela-t-il d’un air mécontent.
— Es-tu bien sûr de ne pas te tromper ? demanda Todd Marvel.
— Il n’y a pas d’erreur possible, nous sommes filés bien certainement, l’auto grise accélère sa vitesse quand nous augmentons la nôtre, elle ralentit, quand nous ralentissons, de façon à toujours garder sa distance.
— De plus, fit Auguste, après avoir regardé à son tour par le carreau, cette auto grise ressemble comme deux gouttes d’eau à celle qui a failli vous écraser sur la route de Ville-d’Avray.
— Ce misérable Klaus Kristian, murmura le milliardaire avec une sourde irritation, est d’une audace et d’une impudence vraiment stupéfiantes. On dirait qu’il ne cherche même plus à se cacher.
— Il nous brave, il nous défie, s’écria Floridor, il joue son va-tout !
« Jamais, M. Todd, vous n’avez couru autant de dangers que depuis que nous sommes en France.
— Il ne réussira pas à m’intimider, déclara le milliardaire avec fermeté.
« Ses menaces, ses tentatives d’assassinat n’ont eu jusqu’ici pour résultat que de me faire comprendre qu’il a un intérêt puissant à ce que l’enquête que je poursuis n’aboutisse pas.
« A-t-il joué un rôle actif dans le terrible drame dont le souvenir a jeté sur toute ma vie son ombre sanglante ? En a-t-il seulement connu les acteurs ? Est-il lui-même le détenteur des énormes sommes si mystérieusement disparues ? C’est ce que je finirai bien par savoir.
— Si vous ne tombez pas sous les coups des bandits qui sont à sa solde ! répliqua Floridor avec vivacité. Voulez-vous me permettre de vous dire franchement ma façon de penser ?
— Certainement, reprit le milliardaire en souriant. Est-ce que tu n’as pas toujours eu ton franc parler avec moi ?
— Je crois, moi, que vous jouez une partie trop dangereuse et dont votre vie est l’enjeu. Je suis sûr que si vous renonciez à cette maudite enquête – qui, en cas de succès, vous apprendra des choses, que vous auriez peut-être préféré ne jamais savoir – Klaus Kristian disparaîtrait et vous laisserait tranquille.
— Ce n’est nullement certain, mais, est-ce que par hasard tu aurais peur ?
— Oui, j’ai peur pour vous !
Todd Marvel eut un geste d’impatience.
— Comment ! s’écria-t-il d’une voix frémissante, c’est toi qui me conseilles de pactiser lâchement avec des misérables comme le docteur Klaus Kristian et ses bandits ?
— Et s’ils vous tuent ?
— Eh bien, ils me tueront, mais j’aurai accompli, jusqu’au bout, ce que j’estime être mon devoir ! Je sais que je joue une partie périlleuse, et je me rends compte, après tout, que je n’ai pas le droit de t’exposer aux dangers que je cours.
« Laisse-moi continuer la lutte à moi seul… Je ne t’en voudrai pas pour cela. Retourne au Canada…
Le visage de Floridor s’était empourpré.
— Je n’aurais jamais cru, fit-il rudement, que vous me feriez un pareil affront ! Ne suis-je pas tout à vous, corps et âme ? Je vous le disais à l’instant, si j’ai peur, c’est pour vous ! pour vous seul…
« Vous savez bien que je ferais le sacrifice de ma vie, pour sauver la vôtre, ou seulement pour être sûr que vous êtes heureux…
Après le mouvement de colère qui l’avait emporté, le pauvre Canadien avait les larmes aux yeux.
— Vraiment je n’aurais jamais cru cela de vous, ajouta-t-il, vous voulez donc vous débarrasser de moi ?
Todd Marvel était violemment ému. Il prit affectueusement dans ses mains, la main de Floridor.
— Mon cher ami, lui dit-il, pardonne-moi, mes paroles ont été au-delà de ma pensée.
« Je n’ai jamais douté de ton grand cœur et de ton dévouement. Je n’ai pas eu l’intention de blesser ton amour-propre… Je sais que tu m’es tout acquis…
« Si j’ai parlé comme je l’ai fait, c’est que vraiment, je le répète, je ne me reconnais pas le droit de disposer – pour une affaire qui m’est toute personnelle – de l’existence d’un brave homme comme toi.
« Tu ne m’en veux plus j’espère ?
— Non, répondit le Canadien avec un bon sourire, seulement ne parlez plus jamais de me renvoyer au Canada, au moins tant qu’il y aura du danger à courir.
— Eh bien c’est entendu, il ne sera plus jamais question de cela.
Et le milliardaire ajouta gaiement.
— Tant pis pour toi si tu t’obstines à suivre ma mauvaise fortune.
Puis changeant brusquement de ton :
— J’ai vu ce matin Mlle Simone, c’est une jeune fille véritablement héroïque. Elle m’a affirmé qu’aucune menace ne l’empêcherait de demeurer fidèle à notre cause…
— Oui, interrompit Auguste, mais je parierais qu’elle n’a pu vous donner aucun renseignement sur le mystérieux correspondant, qui, au téléphone, a fait si grand-peur à M. Garsonnet !
— C’est exact, le vieillard se renferme dans un mutisme absolu.
« Je ne sais pas quelles menaces on a pu lui faire, mais il est tellement épouvanté qu’il a décidé de quitter sa maison de Ville-d’Avray et de se réfugier à Châtenay, dans la villa de M. Baudreuil, qui est maintenant devenue la propriété de Simone.
« Celle-ci m’a d’ailleurs promis de me tenir au courant de tout ce qu’elle pourrait apprendre qui pût nous intéresser.
— Je crois que vous pouvez compter sur elle de façon absolue, murmura le Canadien. Le seul fait de vous avoir donné l’adresse de l’ancienne femme de chambre de Mrs Alicia est la preuve d’un grand courage…
— Vous savez, interrompit Auguste, après avoir regardé à la vitre, que l’auto grise nous suit toujours.
— Pourtant, dit Todd Marvel, il ne faut pas que nos ennemis sachent où nous nous rendons.
« Si nous quittions l’auto ?
— C’est une bonne idée, répondit Auguste ; en ma qualité d’ancien policier, je vais vous apprendre un petit truc – tout ce qu’il y a de plus simple – grâce auquel on peut « semer » les indiscrets qui se sont mis en tête de nous prendre en filature.
— Comment vous y prendrez-vous ?
— Vous allez voir, c’est bête comme tout, seulement il fallait y penser. D’abord nous allons prendre le métro. Où sommes-nous ?
— Avenue des Champs-Élysées.
— Dites à Peter David de nous déposer à la station du métro de la Concorde.
Floridor s’empara du cornet acoustique et donna ses instructions au chauffeur.
Une minute après, la Rolls Royce stoppait à l’angle de la rue de Rivoli et de la place.
L’auto grise s’était engagée dans la rue Royale et s’était arrêtée en face de l’entrée du ministère de la marine.
Auguste en vit descendre deux personnages vêtus de noir, d’une allure parfaitement correcte et qui, sans se presser se dirigèrent, eux aussi vers la station du métro.
— Ils nous suivent à la piste, dit le policier, ils vont nous rejoindre, laissons-les faire, tout à l’heure, ils seront bien attrapés.
— Si j’étais sûr que ce soit Klaus Kristian lui-même qui nous file, murmura Todd Marvel, en cherchant, d’un geste instinctif, son browning dans la poche de côté de son veston, je n’hésiterais pas à l’abattre comme une bête enragée. On s’expliquerait ensuite au prochain commissariat.
Auguste sourit.
— Vous n’aurez pas cette peine, fit-il, les deux individus qui nous suivent ne répondent ni au signalement du docteur, ni à celui de Dadd, pas davantage à celui de Toby Groggan. D’ailleurs les voici.
Deux gentlemen aux façons impeccables, aux robustes épaules, venaient de s’approcher du guichet et demandaient des premières. En passant près du milliardaire, ils ne levèrent même pas les yeux.
— Ce sont sûrement des détectives anglais, dit Auguste, des gens très forts ; vous avez remarqué, ils ont passé à côté de nous sans même faire mine de nous apercevoir.
Todd Marvel et ses amis descendirent sur le quai, où les deux gentlemen qui les avaient précédés de quelques instants, faisaient gravement les cent pas, si absorbés, en apparence, par leur conversation, qu’ils ne tournèrent même pas la tête lorsque ceux qu’ils filaient vinrent s’arrêter à quelques pas d’eux.
Le train, à destination de la porte de Vincennes, entrait en gare.
Les deux gentlemen s’installèrent sans se presser dans un compartiment de première.
Todd Marvel et ses amis montèrent dans le compartiment voisin, mais au moment où le convoi se mettait en marche, tous trois sautèrent lestement sur le quai.
Un des détectives essaya de les imiter mais au moment où il ouvrait la portière, Floridor la referma d’un coup de poing si brutal que l’homme eut un doigt écrasé.
Il laissa échapper un cri de douleur, mais déjà le train avait disparu sous la voûte du tunnel. Toute cette scène n’avait duré que quelques secondes.
— Enfoncés, les agents du docteur ! s’écria Auguste triomphalement. Maintenant dépêchons-nous, il n’y a pas une minute à perdre.
Et il entraînait le milliardaire et Floridor du côté de la sortie.
— Mais, s’écria le Canadien, je suppose que maintenant que nous avons « semé » nos espions, rien ne nous empêche plus de prendre le train suivant ?
— Jamais de la vie, répliqua le policier.
« Il ne faut pas être malin pour deviner que les deux détectives vont descendre à la station suivante, aux Tuileries où ils attendraient que nous passions ; ils sont d’autant plus furieux que l’un d’eux a eu le doigt écrasé. Ça, ce sont les petits bénéfices du métier.
« Pendant qu’ils se morfondront en guettant les voyageurs des trains et en essayant de nous reconnaître dans la foule, nous allons remonter en auto et filer vers Saint-Mandé en quatrième vitesse.
— Le plan n’est pas mauvais, dit Todd Marvel, à condition que l’auto grise ne continue pas à nous suivre.
— C’est à voir, répliqua le policier, mais, regardez ! l’auto grise n’est plus là. Rien à craindre de ce côté.
Tous trois remontèrent dans la Rolls Royce, qui stationnait en face de la grille des Tuileries, et qui, filant par les quais pour éviter les encombrements, se dirigea vers Saint-Mandé avec la vitesse d’un météore.
— Vous avez eu là une heureuse idée, monsieur Auguste, dit Todd Marvel.
— Rien de génial, mon prince, répondit l’ex-cabotin, dans ce langage pittoresque dont il avait le secret, comme on dit chez nous, ça ne renverse pas les meubles, le truc du métro, c’est vieux comme le Pont-Neuf, et c’est toujours bon, on n’a encore rien trouvé de mieux.
La Rolls Royce était sortie de Paris par la porte Dorée. Entre les massifs verdoyants du bois de Vincennes et la ligne des fortifications, apparaissaient de maigres jardinets, semés de baraques en planches et en carreaux de plâtre, couvertes en carton goudronné, ou en plaques de tôle rouillée.
— Nous serons arrivés dans cinq minutes, dit Auguste, quelles sont vos instructions ?
— J’entrerai seul, chez Mme Huvon ; je crois que pour ce que j’ai à lui dire il vaut mieux qu’il n’y ait pas de témoins.
« Vous m’attendrez avec Floridor, et vous surveillerez les environs de façon à ce que je ne sois pas dérangé.
« Vous savez de quelle importance est pour moi cet entretien. La femme Huvon est peut-être la seule personne qui ait pris une part directe au drame que j’essaye de reconstituer, ou, elle y a assisté d’assez près pour que son aide me soit efficace.
L’auto qui venait de traverser dans un souffle de tempête les paisibles avenues de Saint-Mandé s’arrêta à l’entrée du bois.
Todd Marvel et ses deux gardes du corps en descendirent, non sans avoir jeté sur le paysage désert un regard précautionneux.
Pendant que le milliardaire se dirigeait lentement vers la maison de Justine Huvon, Auguste et Floridor le suivirent à distance avec la ferme résolution de faire bonne garde.
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