CHAPITRE X
OÙ L'ON PRESSENT LA FIN.
[Grec: Dio dei êchthai pôs euthys ek neôn, hôs ho Platôn phêsin, hôste chairein te kai lypeisthai hois dei; hê gar orthê paideia hautê estin.]
ARISTOTE, Éthique, II, 2.
Il était quatre heures, le lendemain, quand Pausole et ses deux ministres furent reçus rue des Amandines, où le bon Roi, si bon qu'il fût, ne croyait pas entrer en père.
Giguelillot, depuis le matin, avait mis zèle et patience, d'abord à persuader au Roi que cette visite serait pleine d'attraits; ensuite à instruire secrètement ses hôtes, afin qu'ils lui parlassent comme il convenait de le faire.
Le directeur de la Société mena Pausole jusqu'à un fauteuil, s'inclina trois fois devant lui et lut enfin, d'une voix satisfaite et ponctuée, l'allocution que voici:
«Sire,
«L'Union tryphémoise pour le Sauvetage de l'Enfance ne saurait être comparée aux oeuvres similaires des pays limitrophes, pas plus que les lois de Votre Majesté ne souffrent de rapprochement avec celles des nations rivales. Ici, nous recueillons les enfants maltraités, physiquement ou moralement, mais le danger moral que nous prétendons combattre n'est pas du tout celui que redoutent nos meilleurs confrères étrangers, lesquels n'entendent pas comme nous le bonheur des petits enfants.»
--Je le crois sans peine, dit Pausole.
--«Nous estimons, avec vous-même, Sire, que le jeune être acquiert très tôt quelque droit à la liberté. Nous estimons qu'en soumettant la jeunesse à l'autorité paternelle pendant vingt et une années d'existence, les vieilles lois européennes prolongent dans leur sein l'une des nombreuses racines que l'esclavage antique y laisse encore vivantes. Le droit du père sur le fils, comme celui du mari sur la femme, c'est, au fond, sous un nom quelconque, la mainmise du plus fort sur l'épaule du plus faible, et il emprunte à la tyrannie son arbitraire sans limites, en même temps que son prétexte et son drapeau: la protection. Le mobile qui entraîne un citoyen libre à enfermer son enfant dans les horribles geôles qu'on nomme les internats n'est pas différent de celui qui le pousse, pendant les vacances, à martyriser le pauvre petit du revers de la main ou du bout de la règle. L'homme, qui n'a plus de droits sur les libertés de l'homme et qui ne peut plus impunément séquestrer ou frapper un esclave humain, conserve partout son pouvoir sur la personne de l'enfant, et, comme il faut bien qu'il abuse de tous les pouvoirs qu'on lui donne, il abuse de celui-là, pour se dédommager d'avoir perdu les autres.»
--Très bien pensé, dit Giguelillot. N'est-ce pas, Sire?
--Très bien, dit Pausole.
--«Nous considérons comme abus de pouvoir paternel toute atteinte portée à la libre expression comme au libre exercice des volontés de l'enfant, si ces volontés n'engagent que lui seul. Nous offrons chez nous un asile à tous les enfants malheureux sans leur demander pourquoi ils souffraient dans leur famille, mais en constatant avec une légitime fierté qu'ils sont heureux dans notre sein. Nous entretenons chez eux le goût spontané de l'étude au lieu de leur faire haïr toute espèce de travail en les emprisonnant dans la salle de classe. Leur émulation n'est pas moindre et nous avons constaté bien des fois que, près d'un maître aimé, l'espoir des récompenses vaut la crainte des punitions. Les deux sexes élevés ensemble apprennent à se connaître l'un l'autre et sont ainsi moins exposés à se tromper cruellement plus tard. Lorsqu'il leur plaît d'aller au jeu, ils sont libres là comme ailleurs. Rien ne leur est défendu, hormis de se disputer. Ils se groupent comme ils le veulent, dans la cour comme au dortoir. Respectant les lois naturelles plutôt que les principes des hommes, nous n'enfermons pas les sens de nos élèves dans une contrainte artificielle où ils dévieraient fatalement, pour le plus grand dommage de leur santé fragile. Nous favorisons au contraire l'expansion des jeunesses précoces, convaincus qu'à retarder l'amour on ne fait que le rendre plus redoutable, et qu'à suppléer le plaisir par le rêve on accomplit de mauvaise besogne. Ce n'est pas là de l'éducation, au sens vraiment élevé du mot...»
Pausjole interrompit le discours:
--Et quand ces enfants vous demandent conseil?
--Sire, nous leur déconseillons les amitiés particulières, mais c'est pour leur présenter les amitiés multiples comme un meilleur emploi de leurs jeunes tendances. L'amour, l'amour exclusif d'une personne individuelle, l'amour enfin tel qu'on l'enseigne dans les classes de littérature des lycées français ou allemands, est en effet une tragédie qui aboutit le plus souvent à la folie furieuse d'Oreste, à la triste fin de Marguerite ou au suicide lamentable de Roméo et de Juliette. Les faits divers de tous les grands quotidiens sont remplis de pareilles catastrophes. Pénétrés du devoir qui nous incombe et de l'influence salutaire que nous pouvons exercer, nous enseignons à nos élèves les dangers d'un amour unique; certes, nous apportons ici le tact et la discrétion que de pareils sujets comportent, mais nous ne saurions oublier devant nos petits orphelins qu'il y va de leur santé morale et de leur avenir tout entier.
--Je vous approuve des deux mains, dit Pausole. Débauchez! monsieur, débauchez! On voit assez par ce qui se passe au dehors de nos frontières les effets parallèles des deux grands systèmes. D'une part, dans les classes supérieures, la claustration à la chambre et la continence obligatoire de la jeunesse, contre la nature et le bon sens, ont fait croître la race efflanquée, débile, phtisique et frappée d'anémie en qui s'étiole aujourd'hui l'aristocratie européenne. Au contraire, d'où viennent les ouvriers forts, les manieurs de marteaux, les porteuses de pain? De Charonne et de l'East End, de Whitechapel et de Ménilmontant, des longs faubourgs de Hambourg et des cloaques de Marseille, de tous les milieux enfin où l'enfance pousse en liberté, se mêle et s'unit selon ses instincts, sans retenue et sans contrôle...
Pausole, fatigué d'avoir tant parlé, se reposa en interrogeant:
--Aboutissez-vous? dit-il.
--Pas toujours, répondit le vieillard. Nous sommes cependant satisfaits, au moins par comparaison. Une Société d'un pays voisin (oeuvre dont je parlerai d'ailleurs avec tout le respect que mérite a priori une institution charitable) s'est donné pour mission de ne libérer ses filles que vierges ou mariées. On ne sait pas bien pourquoi. Mais voici des chiffres: en treize ans, cette Société a recueilli près de deux mille cent cinquante enfants...
Giguelillot glapit:
--«C'est beaucoup, dit Candide.»
Le président continua:
--Et sur ce nombre énorme de jeunes nubilités, savez-vous combien elle a marié de filles?... Deux.
Giguelillot grommela:
--«C'est beaucoup, dit Martin.»
Mais le président restait grave:
--Nous, au contraire, depuis sept années, sur huit cent quarante six filles, nous en avons débauché huit cent douze. J'ose dire qu'étant donné le but respectif des deux Sociétés...
--Oh! la vôtre l'emporte, affirma Pausole. Cela n'est pas douteux.
--Votre Majesté daigne reconnaître nos efforts?
--Non seulement je vous approuve, mais je vous subventionne, dit Pausole. J'inscris soixante mille francs pour vous à mon budget de l'Intérieur. Si cette somme ne suffit pas aux bonnes oeuvres que vous pourriez faire, dites-le à mes ministres: elle sera augmentée.
Le vieillard s'inclina profondément, puis d'une voix subitement altérée, il balbutia:
--L'accueil si bienveillant... que Votre Majesté... l'approbation, veux-je dire... si flatteuse... que reçoivent ici nos idées... nos tentatives... nos essais de réalisation... m'encourage à...
--Mais parlez donc!
--Sire, la communication que j'ai à faire ici... est d'ordre si confidentiel... que je ne me crois pas le droit de l'exposer en ce moment...
--Retirez-vous, mes amis, dit Pausole à ses conseillers... Et maintenant parlez, monsieur: nous sommes seuls.
--Hier soir, à sept heures... nous avons vu entrer ici... une auguste visiteuse, Sire... Son Altesse la Princesse Aline.
Pausole bondit:
--Ici?... Ma fille est ici?... dans ce lieu de perdition et de proxénétisme?
--Elle demande secours... murmura le vieillard presque défaillant.
--Et contre qui?
--Contre son destin, Sire, contre son destin... elle n'accuse personne.
--Elle est seule?
--Toute seule.
--Dites-lui donc que je l'attends! elle se jettera dans mes bras!
--Oui... mais auparavant... elle demande que nous lui assurions... les libertés que vous trouviez à l'instant si équitables, Sire, et que vous déclariez justement offertes à la jeunesse des deux sexes...
--Allons! qu'est-ce que cela signifie?... Où est ma fille?... J'entends la voir à l'instant même.
On la pria d'entrer.
· · ·
Comme pour affirmer par un signe extérieur toutes les libertés qu'elle avait déjà prises, Line avait revêtu le costume national des Tryphémoises: le mouchoir de couleur aux cheveux et les mules.
Elle fit quelques pas, très fière de sa nudité symbolique, mais un peu timide aussi.
Pausole la prit dans ses bras.
--Ma petite fille! mon petit enfant! pourquoi es-tu partie?
--Parce que j'avais rencontré une très bonne amie, papa, et parce que dans ton palais tu me défendais d'aimer personne.
--Avec qui donc es-tu partie?
--Avec une danseuse d'opéra.
--Une danseuse? mais cela n'a aucune importance, alors?
--Ah! dit Line.
Pausole l'embrassa de nouveau.
--Tu veux bien revenir avec moi, maintenant? Tu m'embrasses?
--Oui, papa. Je te dis: «Oui» tout de suite. Je sens que je vais te suivre partout; mais je sens aussi que tu vas me dire, et tout de suite comme moi, dans l'oreille, quelque chose de très gentil.
--Que je t'aime bien?
--Et que tu me laisses libre.
--Mais enfin pourquoi?
--Parce que tu m'aimes bien.
Pausole, très ému, regarda sa fille. Longtemps il resta silencieux, comme si une lutte profonde et presque pénible se livrait sous sa poitrine entre les divers conseils de son affection paternelle. Puis il dit un peu tristement:
--Eh bien, nous verrons, mon enfant. Je t'aime assez pour te rendre plus heureuse que moi.
ÉPILOGUE
Sat prata biberunt, comme dit le vieil Horace.
Le Temps, 20 novembre 1900.
Revenu au palais le soir même par une marche très fatigante qui dura près d'une heure et quart, le Roi Pausole passa trois jours en silencieuses méditations.
Tryphême après son départ reprit sa vie accoutumée. La jeune fille primée par M. Lebirbe continua de donner chaque soir le recommandable exemple qui lui avait valu les palmes. Mirabelle, déchirée par le désespoir en apprenant que Pausole avait repris sa fille, se rendit pourtant à la nuit sous le monument de Félicien Rops où elle savait pouvoir rencontrer Galatée. Toutes deux s'unirent ce soir-là jusqu'aux derniers vertiges de la sensation et elles ne savaient pas encore de quel amour fidèle et tendre cette longue étreinte en larmes nouait le premier souvenir.
Giguelillot avait parcouru le chemin du retour en quatre bonds de son petit zèbre, car il se devinait également incapable de cacher à la blanche Aline les sentiments nouveaux qu'elle lui inspirait, et d'exprimer à la belle Diane ceux qu'elle ne lui inspirait plus.
Pendant les trois jours où le Roi, seul avec sa bonne conscience, agita en lui des questions de morale, Line et son ami page se retrouvèrent toutes les nuits devant le Miroir des Nymphes toujours plein d'eau lunaire et de feuillages obscurs.
--C'est très mal, disait Line, songeant à Mirabelle.
--Non, disait Giguelillot, puisqu'elle n'en sait rien.
Et il savait se faire pardonner tout ce que cette parole avait d'abominable par tout ce qu'elle avait d'absolutoire et de consolant.
· · ·
Enfin Pausole, un matin de soleil où la Reine Alberte venait de recevoir ses faveurs courtoises mais un peu distraites, sortit du palais en couronne et demanda sa mule Macarie.
En même temps il fit annoncer que tous les habitants de la demeure royale, Reines, écuyers et dames d'honneur, ministres, pages et palefreniers, eussent à se réunir en grande assemblée devant le cerisier de sa justice afin d'y entendre les discours qu'il jugerait bon d'y prononcer.
· · ·
Lorsqu'il fut assis là dans sa rouge robe flottante avec le sceptre et le globe d'or:
--Mesdames, dit-il, et vous, Messieurs, il est dur d'appliquer à sa propre personne les principes que le sage répand comme des bienfaits. J'ai cru longtemps qu'il me serait permis de maintenir la liberté sur mon peuple bien-aimé sans éprouver moi-même dans certains cas ardus, ce que cette liberté a parfois de pénible; du moins pour celui qui la donne. Il me semblait que sur un territoire où l'on compte cinq cent mille foyers, je pourrais sans grand dommage, en excepter un, un seul, où une certaine autorité serait encore vivante. Il était tout naturel que ce foyer fût le mien et que le dispensateur des indépendances ne souffrît pas le premier de leurs excès possibles.
Ici le Roi prit un temps, cueillit une cerise délicieuse ou plutôt en cassa le fil qui l'attachait à portée de ses doigts, et tout en aspirant doucement le suc du fruit juteux et tiède, il suivit d'un oeil un peu mélancolique l'agitation passionnée de la multitude qui l'écoutait.
--Mais, reprit-il, le Roi lui-même s'instruit. Je viens de faire un voyage secret pendant lequel j'ai beaucoup appris, tant sur le genre humain que sur mes devoirs envers lui. J'ai vu des foules heureuses et libres dont le bonheur tenait à la liberté par des racines déjà si profondes que je ne puis plus douter d'avoir semé cette graine dans son terrain d'élection. Il m'a paru qu'autour de moi, on était moins heureux parce qu'on était moins libre et cela suffit pour me dicter une sorte d'abdication...
De grands cris l'empêchèrent d'achever:
--Non! Vive le Roi! disaient les voix. Abdiquer? Nous ne le voulons pas!
Pausole étendit la main.
--Je resterai votre chef, ou du moins, l'arbitre choisi par votre consentement général pour assurer le maintien des droits qui sont l'apanage de tous, et je ne changerai rien, pour ma part, à mes habitudes d'existence que j'ai reconnues nécessaires à ma tranquillité d'esprit. Mais je lève désormais la contrainte relative qui pesait sur mes familiers. Taxis, mon ami, retournez en France d'où vous êtes venu à nous comme le corbeau dans le vent d'hiver. À l'avenir mes femmes et ma fille se règleront selon leurs inclinations. J'émancipe leurs têtes charmantes que la vôtre rendait plus charmantes encore par le contraste de sa hideur.
À ces mots il y eut dans la foule moins de joie peut-être que d'attendrissement et, comme des enfants qui reçoivent des cadeaux prestigieux sans oser y toucher encore, les femmes se pressèrent autour de celui qui était si bon pour elles, et vinrent avec la blanche Aline, fidèlement, lui baiser les mains.
· · ·
Ci finit l'aventure extraordinaire du Roi Pausole, qui, pour retrouver sa fille, alla jusqu'à parcourir sept kilomètres à dos de mule, de son palais à sa grand'ville.
On aura lu cette histoire ainsi qu'il convenait de la lire, si l'on a su, de page en page, ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphême pour Utopie, ni le Roi Pausole pour l'Être parfait.
FIN
TABLE DES MATIÈRES