‹ Les bandits de l'ArizonaChapitre 6 sur 12 · Chapitre 7 Où se préparent de graves événements

Chapitre 7 Où se préparent de graves événements

L’Urubu se redressa sur son lit, alluma un cigare et se tournant un peu de côté de façon à bien voir le Coyote en face, il se pencha en avant et dit enfin d’une voix sourde dans laquelle on sentait les derniers efforts d’une émotion maîtrisée par une volonté fiévreuse :

— Vous allez tout savoir.

— Il est temps encore de retenir sur vos lèvres le secret que peut-être, dans quelques heures, vous regretterez de m’avoir confié ; je vous ai adressé certains reproches, et j’avais raison, vous le sentez maintenant, puisque vous vous décidez enfin à rompre votre silence trop prolongé.

— Mais…

— Pardon, si je vous interromps ; je tiens à ce que vous sachiez bien que je me soucie fort peu de ce que vous voulez m’apprendre ; ces confidences m’auraient sans doute intéressé il y a quelques jours encore, mais aujourd’hui tout est changé ; je ne me suis rendu à votre appel que pour rompre toutes relations avec vous. C’est une résolution bien arrêtée dans mon esprit, tout ce que vous pourrez me dire ne changera rien à ce que j’ai décidé.

— Alors à quoi bon, puisqu’il en est ainsi, ces reproches dont vous m’avez accablé ?

— Parce que je voulais vous prouver que je n’étais pas votre dupe et que je savais fort bien que vous ne m’aviez jamais considéré que comme un instrument qu’on brise quand on n’en a plus besoin.

— Ainsi, dit l’Urubu en fronçant le sourcil, c’est une rupture entre nous ?

— Définitive, dit nettement le Coyote.

— Alors nous sommes ennemis ?

— Non, je ne vous connais plus, voilà tout ; nous reprenons chacun notre liberté d’action et nous devenons étrangers l’un à l’autre ; je ne vous hais pas, quant à présent ; le désert est grand, il y a de la place pour vous et pour moi, sans que nous nous gênions l’un l’autre.

— C’est votre dernier mot ?

— Oui.

Il y eut un silence plein d’orage : les deux hommes échangeaient des regards sinistres, la colère gonflait leur cœur.

Tout à coup, l’Urubu bondit hors de son lit et se dressa devant le Coyote.

— Je ne suis pas aussi faible que vous le croyez sans doute, mon maître, dit l’Urubu d’une voix hachée par son émotion intérieure.

— Vous vous trompez, répondit le Coyote en ricanant.

— Ah ! vous le saviez ?

— Parfaitement, les hommes qui vous entourent ne sont-ils pas à moi ?

— C’est juste.

— Vous jouez admirablement la comédie.

— Peut-être ; un mot encore.

— Parlez.

— Je vous avais confié des papiers précieux ; est-ce vrai ?

— Oui.

— Quand on rompt une association loyalement et d’un commun accord, dit l’Urubu d’une voix calme, chacun rentre dans ce qui lui appartient.

— Évidemment, cela n’admet pas d’hésitation.

— Vous le reconnaissez ?

— Pardieu !

— Alors faites-moi le plaisir de me remettre les papiers que je vous ai confiés.

— Je vous ai dit que le coureur des bois Sans-Traces me les a pris.

— Rien ne me le prouve.

— Doutez-vous de ma parole ?

— Non, mais si cela est comme vous le dites, reprenez-les à Sans-Traces et rendez-les-moi.

— Cela m’est impossible.

— C’est ce que nous verrons.

— C’est tout vu ; qui sait en quelles mains sont maintenant ces papiers ?

— Tant pis pour vous, il ne fallait pas les laisser prendre ; je saurai vous obliger à me les rendre.

— Je ne crois pas, fit le Coyote en ricanant.

— Si vous étiez encore mon associé, je pourrais peut-être attendre, mais dans la situation où nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre, il faut en finir au plus vite. Je vous donne huit jours pour me restituer ces papiers.

— Pas plus dans huit jours que dans un an, fit le Coyote en éclatant de rire.

— C’est ce qui vous trompe, répondit froidement l’Urubu, mes précautions sont prises.

— Tant mieux pour vous.

— Je vous connais de longue date, compagnon, dit-il d’un accent glacé ; je sais ce que tout le monde ignore dans le désert.

— Que pouvez-vous savoir ?

— Tout.

— C’est bien vague, dit le Coyote en haussant les épaules.

— Je sais votre histoire sur le bout du doigt.

— Ah ! alors, reprit le bandit avec ironie, vous devez avoir appris des choses bien édifiantes sur mon compte ; hein ? fit-il en redoublant de sarcasmes.

— Mais oui, reprit paisiblement l’Urubu, entre autres ce qui m’a fort édifié ainsi que vous dites, c’est l’histoire de votre fille, le seul être que vous aimiez ; n’est-ce pas Marguerite qu’elle se nomme ?

Le Coyote était d’une pâleur cadavéreuse, tout son corps était secoué par un tremblement nerveux, malgré ses efforts pour paraître indifférent.

— Je vous croyais un bandit sans foi ni loi, je me trompais, il vous restait une corde sensible dans un coin ignoré de votre cœur ; votre amour paternel pour votre fille est admirable ; je vous fais mes compliments les plus sincères : vous volez et vous assassinez sans pitié et sans remords pour faire élever noblement mademoiselle Marguerite de Sternitz dans un couvent où l’on n’est pas admis si l’on n’est issu de vieille souche guerrière ; la jeune fille chaste, sainte et candide prie donc chaque jour pour son père qui travaille là-bas en Amérique pour lui amasser une dot princière.

— Où voulez-vous en venir ? murmura-t-il d’une voix éteinte.

Le bandit était maté, il avait peur, il sentait que sous cette ironie froide se cachait quelque horrible malheur.

— Dame ! fit l’Urubu toujours glacial, vous n’avez pas voulu écouter mon histoire, je vous raconte la vôtre, n’est-ce pas qu’elle est intéressante ?

Le Coyote lui lança un regard affreux, mais il ne répondit pas ; il s’était levé, une sueur froide perlait à ses tempes, il souffrait une agonie effroyable ; appuyé contre un rocher il ne se soutenait que par un effort gigantesque de volonté.

— À propos, dit l’Urubu, y a-t-il longtemps que vous n’avez reçu des nouvelles d’Allemagne, monsieur le comte de Sternitz ?

Le Coyote voulut répondre, mais il n’en eut pas la force ; il ne réussit qu’à balbutier quelques mots indistincts.

— Non, n’est-ce pas ? J’en ai reçu moi, il y a quelques jours ; tenez je m’en souviens, ce fut le matin du jour où j’ai tenté la malheureuse expédition que vous savez ; voulez-vous que je vous lise le passage où l’on parle de votre fille ?

Le Coyote tendit le bras.

— Vous préférez lire vous-même ? à votre aise, mon maître.

Et il prit dans son portefeuille un papier qu’il présenta au bandit.

Celui-ci le saisit et essaya de lire.

Tout à coup il poussa un cri terrible et roula sans connaissance sur le sol.

Les pirates s’élancèrent au-devant de leur chef.

— Pauvre ami ! dit l’Urubu avec commisération.

— Qu’est-il donc arrivé ? demanda Matatrès.

— Une bien triste nouvelle que je lui ai annoncé maladroitement et sans le préparer à la recevoir.

— Caraï ! dit Navaja, il est comme mort !

— Eh ! fit un autre, il paraît qu’il a été rudement sanglé le cher señor.

— Que faire ? s’écrièrent tous les bandits avec inquiétude.

— Attendez ! dit l’Urubu, laissez-moi l’examiner un peu ; peut-être n’est-ce qu’un spasme.

Il se pencha sur le Coyote, et il l’examina avec une sérieuse attention pendant deux ou trois minutes et se relevant vivement :

— Vive Dios !dit-il avec inquiétude, hâtons-nous, c’est une attaque d’apoplexie ; il n’y a pas une seconde à perdre.

Il choisit une lancette dans une trousse qu’il portait sur lui, et il piqua la veine, pendant que les pirates frictionnaient le malade au creux de l’estomac et aux poignets avec de l’eau glacée.

Le sang ne partit pas immédiatement ; enfin, après un instant, une goutte d’un sang noir parut à la lèvre de la piqûre, puis vint une seconde, puis une troisième, et alors le sang commença à couler noir et écumeux.

— Il est sauvé, dit l’Urubu mais il était temps.

Le Coyote commençait à être agité de frissons nerveux, ses paupières battaient, il n’allait pas tarder à reprendre connaissance.

L’Urubu renvoya les bandits.

— Retournez auprès du feu, leur dit-il, peut-être le Coyote en vous voyant autour de lui ne serait que médiocrement flatté d’apprendre que vous l’avez vu s’évanouir comme une femme.

— Caraï !il ne nous le pardonnerait pas, dit Matatrès.

Le Coyote respirait plus facilement, de ses yeux encore clos s’échappaient des larmes.

— Comme il l’aime ! murmura l’Urubu ; le choc a été rude ; j’ai frappé trop fort, c’est vrai ; mais pouvais-je supposer qu’un tel scélérat avait encore un bon sentiment dans son cœur pétrifié par les vices qui lui forment une auréole sinistre ? cet amour paternel dévoué à toute outrance, reste seul debout comme un diamant pur au milieu de cette fange. Quel mystère sublime ! cela seul prouverait l’existence de Dieu, si la conscience la plus bourrelée ne l’attestait pas positivement.

Tout en philosophant si singulièrement, l’Urubu, qui probablement ne valait pas mieux que son associé, s’occupait avec beaucoup d’adresse et de dextérité à bander la saignée qu’il avait faite.

Presque aussitôt le Coyote ouvrit les yeux ; il y avait encore un peu d’égarement dans son regard.

— Que m’est-il donc arrivé ? murmura-t-il en regardant autour de lui avec hésitation.

La mémoire est celle de nos facultés qui nous abandonne le plus vite et qui revient le plus promptement.

Tout à coup le bandit se redressa.

— Ah ! s’écria-t-il avec désespoir, je me souviens.

Et il chercha le papier qu’il avait laissé échapper en tombant.

— Ne cherchez pas, dit froidement l’Urubu, j’ai repris cette lettre.

— C’est donc vrai ? dit-il d’une voix sourde, elle a été enlevée du couvent !

— Oui, par mes ordres, et mise dans un autre couvent.

— Pourquoi ce rapt odieux ?

— J’avais besoin d’un otage ; avec un homme de votre trempe, mon cher maître, il faut tout prévoir ; vous voyez que j’ai eu raison de me mettre sur mes gardes ; je vous l’ai dit, toutes mes précautions sont prises contre vous ; votre fille croit que c’est vous qui l’avez fait changer de couvent ; elle ignore tout ; et il en sera ainsi, tant que j’aurai besoin de vous, tenez-vous-le pour dit.

— Oh ! dit-il avec ressentiment, si quelque jour je vous tiens dans mes serres comme vous me tenez aujourd’hui dans les vôtres…

— Vous vous vengerez, c’est entendu ; vous aurez raison si je vous laisse faire.

— Où est-elle ?

— Voilà sur ma foi une question plus que naïve.

— Dites-moi seulement si elle est restée en Europe.

— Qui sait ? peut-être oui, peut-être non ; vous le saurez plus tard, si vous vous conduisez loyalement avec moi pendant que nous vivrons côte à côte.

— Et vous me la rendrez ?

— Je vous le jure.

— Et elle ignorera tout ?

— Je vous le promets ; croyez-moi, Coyote, entre bandits de notre sorte on doit toujours avoir une honnêteté relative ; si les coquins n’agissent pas loyalement entre eux, ils deviennent méprisables à leurs propres yeux et ne réussissent à rien.

— Vous avez raison, comptez sur moi, vous avez ma parole.

— J’ai votre fille aussi, ne l’oubliez pas ; cela vaut pour moi plus que toutes les paroles que vous pourriez me prodiguer.

— Cette affaire durera-t-elle longtemps ?

— C’est selon, cela dépend de certaines considérations indépendantes de notre volonté, cela peut donc durer un an, comme nous pouvons terminer tout en un mois.

— Mais de quoi s’agit-il en somme ? je ne sais rien, moi.

— Ah ! voilà, vous n’avez pas voulu m’écouter quand j’ai voulu vous raconter tout ce qu’il était important que vous sachiez.

— Bon, ce n’a été qu’un retard ; parlez, je suis prêt à vous prêter la plus sérieuse attention.

— Malheureusement le temps nous manque, j’en ai long à vous dire.

— Qui vous empêche ?

— Le temps.

— Il est à peine deux heures de la tarde.

– C’est précisément cela ; j’attends une visite.

— Une visite ?

— Oui.

— Qui donc ?

— Un Peau-Rouge.

— Hum ! fit-il en hochant la tête.

— Bon ! vous n’avez pas confiance.

— Règle générale, je n’ai confiance en personne.

— C’est un excellent principe.

— Oui, mais je me méfie surtout des Peaux-Rouges.

— Pourquoi cela ? ce sont des hommes comme les autres, il me semble ?

— Vous êtes nouveau au désert, vous ne connaissez pas ces démons ; ils détestent les Faces Pâles, comme ils nous nomment, et ils ne sont contents que lorsqu’ils peuvent nous jouer de mauvais tours.

— Bah ! vous exagérez.

— Peut-être ; le connaissez-vous ce Peau-Rouge ?

— Certes.

— Où avez-vous fait sa connaissance ?

— Il y a deux mois à peu près, je l’ai rencontré dans une chasse aux bisons ; je l’ai revu plusieurs fois et nous nous sommes liés autant qu’un Blanc peut se lier avec un Indien.

— Est-ce un Indien bravo ?

– Oui, c’est un Indien Comanche.

— Ah, Caraï !

— Qu’y a-t-il donc ? est-ce parce que cet homme est comanche ?

— Positivement.

— Vous ne les aimez pas ?

— Je déteste tous les Indiens, cependant je hais moins les Comanches.

— Eh bien, alors ?

— Les Comanches sont dévoués aux Sandoval.

— Je le sais ; mais celui-ci a eu à se plaindre d’eux, et il a abandonné sa tribu pour cesser tous rapports avec eux.

— C’est le Comanche qui vous a raconté cette histoire ?

— Non pas, il ne m’a pas dit un seul mot de ses discussions avec les Sandoval.

— Qui donc vous a si bien instruit alors ?

— Vous savez que je suis prudent, n’est-ce pas ?

— Oui et même parfois vous l’êtes trop.

L’Urubu sourit.

— J’ai interrogé, reprit-il.

— Des Indiens ?

— Deux ou trois.

— Hum ! et puis.

— Des trappeurs et des coureurs de bois, vous savez qu’ils passent pour honnêtes.

— Passent est bien dit, qu’avez-vous appris sur le compte de cet homme.

— Tous ceux que j’ai interrogés m’ont dit la même chose, c’est-à-dire que dans ce qui s’est passé tous les torts sont aux Sandoval, que l’Oiseau-de-Nuit…

— Il se nomme l’Oiseau-de-Nuit ?

— Oui, le connaissez-vous ?

— Un peu.

— Eh bien ?

— Je le crois honnête, il s’est retiré chez les Corbeaux.

— C’est cela.

— On m’a dit comme à vous qu’il est honnête, mais qu’il en veut beaucoup aux Sandoval et que, si l’occasion lui était offerte de se venger d’eux, il ne la laisserait pas échapper.

— C’est textuellement ce qui m’a été dit ; que pensez-vous de tout cela ?

— Je pense qu’on peut voir, mais sans se découvrir.

— Vous avez raison, il est toujours bon d’être prudent.

— Et vous l’attendez ?

— Oui, il sera ici dans quelques instants.

— Vous avez eu tort de lui donner rendez-vous dans le souterrain.

— Soyez tranquille, vous verrez quelles précautions j’ai cru devoir prendre.

Un signal éloigné se fit entendre.

— Notre homme arrive, dit l’Urubu.

— À la grâce de Dieu ! dit le Coyote, jouons serré ; ces démons sont bien fins.

— Rapportez-vous-en à moi pour cela, reprit l’Urubu.

Un bruit de pas qui augmentait rapidement se fit entendre.

Bientôt on aperçut Matatrès et Navaja qui tenaient un homme enveloppé dans un zérapé, et cela de telle sorte qu’il ne pouvait voir ni entendre.

— C’est bien, mais si loin qu’on ait été le chercher…

— Vous en demandez trop ; il a fait ainsi enveloppé plus de trois lieues à travers des tentes impossibles.

— Oui, oui, tout cela est bien, mais qui vous prouve que cet homme n’avait pas aux environs des complices qui se sont mis sur sa piste ?

— Ah ! pardieu ! avec des raisonnements pareils, on ne finirait jamais rien.

— Cela vaudrait mieux, reprit le Coyote en hochant la tête.

Les deux bandits avaient, en un tour de main, démailloté le Peau-Rouge.

Celui-ci se secoua pour rétablir l’harmonie de ses vêtements, et il s’approcha des deux chefs des pirates qu’il salua avec grâce en s’inclinant et en prononçant ce seul mot :

— Sago !

Ce Comanche paraissait jeune, il était admirablement fait, sa physionomie était ouverte, douce, et un peu naïve ; il n’avait pas ses peintures de guerre, ce qui permettait relativement de voir son visage ; il portait une plume d’aigle au milieu de sa touffe de guerre, justifiant ainsi ses prétentions au titre de chef.

Les deux hommes lui rendirent son salut.

— Parlez, dit l’Urubu à son compagnon, mieux que moi, vous savez comment il faut traiter avec les Indiens.

Le comanche regarda les deux hommes avec surprise, il n’avait pas compris ce qu’avait dit l’Urubu ; il est vrai que celui-ci avait parlé en allemand.

— Mon frère, l’Oiseau-de-Nuit, est le bien venu, dit le Coyote, mon frère est un chef, il excusera la façon dont on l’a conduit ici.

— L’Oiseau-de-Nuit est un chef, reprit le Peau-Rouge avec emphase, il sait ce que la prudence exige.

— Mon frère acceptera-t-il un cornet d’eau de feu avec son ami ?

— L’Oiseau-de-Nuit remercie son frère face pâle, le chef appartient à la grande nation des Comanches des lacs, il est sobre, les liqueurs des faces pâles rendent fous les Peaux-Rouges ; les Comanches ne boivent que de l’eau.

Le Coyote s’inclina.

— Mon frère, l’Oiseau-de-Nuit, fumera-t-il le calumet de paix autour du feu du conseil ?

— L’Oiseau-de-Nuit fumera, répondit le chef.

Les trois hommes prirent alors place autour du feu.

Les quatre bandits subalternes s’étaient éloignés hors de portée de la voix.

Le chef bourra son calumet de morriche,tabac très doux légèrement mêlé d’opium, et que les Indiens considéraient comme sacré, le chef alluma son calumet et après avoir aspiré deux fois la fumée, il passa le calumet à l’Urubu qui fit de même et le passa au Coyote.

Le calumet fit ainsi trois fois le tour du feu, sans qu’un seul mot fût échangé entre les trois hommes.

Il y eut un autre silence pour allumer alors les pipes, les calumets ou les cigares, et, après un instant, le Coyote, plus au courant des mœurs indiennes et plus accoutumé que l’Urubu à causer avec les Peaux-Rouges, prit la parole entre deux bouffées de fumée.

— Mon frère l’Oiseau-de-Nuit, dit-il d’un ton conciliant, a demandé à ses amis les visages pâles de s’entretenir avec eux en fumant le calumet en conseil à propos de choses très intéressantes pour eux et pour lui ; l’Urubu sachant que le chef n’a pas la langue fourchue, ils se sont hâtés de lui accorder l’entretien qu’il avait demandé ; les chefs pâles ont ouvert leurs oreilles pour entendre les paroles que prononcera leur jeune ami, le chef comanche.

L’Indien s’inclina avec grâce devant les deux pirates et, après avoir semblé réfléchir pendant quelques instants, il prit à son tour la parole.

— Le cœur de l’Oiseau-de-Nuit, dit-il, est jeune d’âge, mais son expérience est grande ; son cœur est rouge et n’a aucune peau qui le sépare ; ses intentions seront donc franches, et les paroles que soufflera sa poitrine et qui monteront à ses lèvres seront loyales et droites ; les Comanches sont des hommes, des guerriers vaillants, et marchent toujours sans détours au but qu’ils se proposent d’atteindre ; le Wacondah, le puissant maître de la vie, les aime. L’Oiseau-de-Nuit n’a plus de tribu, il erre à l’aventure, cherchant les atepeltsde sa nation, et il ne peut pas les retrouver, parce que ses ennemis ont élevé un brouillard épais entre le chef et ses villages ; des hommes qui ne sont ni Peaux-Rouges ni faces pâles ont rempli les bois de mensonges et ont donné des jupons aux Comanches ; ils en ont fait des femmes sans courage et ils sont dominés par ces hommes qui leur ont bouché les oreilles pour les empêcher de réclamer leur liberté qu’ils se sont laissé enlever ; l’Oiseau-de-Nuit gémit de cet aveuglement de tout un peuple si vaillant au temps de ses pères, qui chassent dans les prairies bienheureuses de l’Eskenn’ahnn ;mais l’Oiseau-de-Nuit est seul, il est faible comme un enfant, et ne peut rien pour son peuple.

Le jeune chef fit une courte pause, comme s’il était accablé de douleur.

Les deux pirates écoutaient avec la plus grande attention, ne sachant pas encore où l’Indien voulait en venir ; d’autant plus qu’ils ne comprenaient que difficilement ce discours que le chef comanche semblait rendre obscur de parti pris.

Il reprit :

— Le chef se désespérait de cette abjection de son peuple quand le Wacondah vint à son aide en lui soufflant un bon conseil à l’oreille ; les guerriers faces pâles qui errent dans les prairies et les hautes savanes ont été insultés par les maîtres puissants des Comanches ; les Sandoval, ainsi qu’ils se font appeler, ont attaqué sans cause les guerriers faces pâles, ils leur ont tendu une embuscade, les ont fait tomber dans un guet-apens, et ils ont tué sans pitié tous les guerriers faces pâles et, après les avoir scalpés, ils les ont accrochés comme des chiens crevés, aux branches des arbres, et ils ont abandonné leurs cadavres pour être dévorés par les oiseaux de proie, qui s’abattent sur eux en poussant des cris joyeux en se repaissant de leur chair pantelante et bleuie. L’Oiseau-de-Nuit est-il un imposteur, sa langue est-elle fourchue, a-t-il menti, que mes frères les visages pâles répondent, l’Oiseau-de-Nuit a-t-il dit la vérité ?

— Oui, répondirent les deux hommes d’une voix sourde.

— Est-ce que les chefs des visages pâles laisseront ainsi leurs guerriers sans vengeance ? La loi du désert ne dit-elle pas œil pour œil, dent pour dent ?

— Oui, reprirent les deux hommes.

— Pourquoi ne se vengent-ils pas de l’affront qu’ils ont subi ; mes amis faces pâles ont-ils donc peur de leurs ennemis ?

— Non, chef, nous n’avons pas peur, répondit le Coyote avec ressentiment, mais nos amis sont peu nombreux et nos ennemis disposent de forces formidables.

— Qu’importe ! s’écria le Peau-Rouge avec énergie, les Comanches ne comptent leurs ennemis que lorsqu’ils sont morts.

— Nous ne voulons pas, dit l’Urubu, nous exposer à une nouvelle défaite.

— Êtes-vous donc seuls, vos guerriers sont-ils tous morts ?

— Oui, dit l’Urubu.

— Ah ! fit l’Indien.

— Mais, ajouta le Coyote, d’autres guerriers plus nombreux ont remplacé ceux qui ont été tués dans la dernière affaire.

— Alors qu’attendez-vous ?

— Une occasion ; nous ne voulons pas nous exposer à une nouvelle défaite, je vous l’ai dit déjà, chef.

Il y eut un nouveau silence.

— Que mes frères pâles ouvrent les oreilles, un chef va parler, dit tout à coup l’Indien avec emphase.

Les deux pirates relevèrent la tête et fixèrent leurs yeux sur le Peau-Rouge.

Celui-ci continua :

— Ce qui fait la force des ennemis de mes frères pâles, c’est qu’ils possèdent un fort inexpugnable.

— C’est vrai, dit le Coyote en hochant la tête.

— Vous en avez entendu parler ? demanda l’Indien dont le regard lança un éclair.

— Oui, répondit le Coyote, depuis que je parcours le désert, souvent le soir autour du feu de veille, j’ai entendu dire qu’il existait dans les prairies du Far West, cinq cités antiques et mystérieuses dont personne ne connaît l’emplacement, sauf les sagamores et les grands chefs des Peaux-Rouges, qui en conservent religieusement le secret ; ces cinq villes ont été bâties par les vaillants Incas lorsque les Espagnols s’emparèrent du Mexique ; on ajoute que les Incas, vaincus par les Blancs, se retirèrent dans ces villes en emportant avec eux des richesses innombrables, en or, argent et diamants ; souvent je me suis mis à la recherche de ces villes, dont tout le monde parle et que personne n’a vues.

— Mon frère a sans doute découvert une de ces villes ? dit l’Indien avec un accent singulier.

— Non, j’ai eu le sort de bien d’autres qui, comme moi, se sont mis à leur recherche, je n’ai rien découvert ; et de guerre lasse, j’ai renoncé à chercher davantage, convaincu qu’elles n’existent pas et que probablement elles n’ont jamais existé. Si grand que soit le désert, cinq villes populeuses n’auraient pu y exister sans qu’on les découvrît ; je suis donc convaincu que cette légende est fausse, que ces villes n’ont jamais existé, et que c’est un conte inventé par les Indiens comme ils en inventent tant d’autres.

Le jeune chef sourit.

— Mes amis faces pâles se trompent, ces villes existent, elles regorgent de richesses, l’Oiseau-de-Nuit les a vues et les a habitées.

— Il serait vrai, s’écria le Coyote avec convoitise.

— Pourquoi les Sandoval apparaissent-ils à l’improviste et disparaissent-ils sans qu’on sache où ils se réfugient ? mes frères pâles ont-ils fait jamais attention à cela ? dit l’Indien avec ironie.

— Il serait vrai, s’écrièrent les pirates.

— Tout est vrai ; les Peaux-Rouges n’ont rien inventé ; les faces pâles sont aveugles, ils ne voient rien ; que mon frère l’Urubu se souvienne.

— De quoi ? demanda le pirate.

— La nuit où l’Urubu était embusqué dans la prairie avec ses guerriers, lorsque les Sandoval eurent établi leur campement sur la colline, n’ont-ils pas lancé des feux de plusieurs signaux.

— Oui, je me rappelle ce fait, dit l’Urubu.

— Bon ! reprit l’Indien, mon frère pâle n’a-t-il pas entendu un coup de Canon ? Boum ! le tonnerre des Blancs ?

— Comment, c’était un coup de canon ? je croyais que c’était le roulement du tonnerre dans les mornes.

— C’était le canon, une face pâle doit savoir cela, fit l’Indien avec ironie ; puis, une heure plus tard, l’Urubu n’a-t-il pas vu une nombreuse cavalcade arriver sur la colline ?

— C’est vrai, je m’en souviens, je ne me rendais pas compte de l’arrivée de cette cavalcade.

— Mon frère pâle comprend-il maintenant ?

— Mais alors, s’écria le Coyote avec un accent singulier, il y a donc une ville inconnue près d’ici.

— Peut-être, dit l’Indien en haussant les épaules ; le Coyote peut recommencer ses recherches, il ne trouvera rien.

— Pardieu ! j’en aurai le cœur net ! dit le bandit avec une sombre décision.

— Le Coyote a un moyen plus simple de découvrir cette ville comme il l’appelle ; du moins s’il tient à se venger de ses ennemis.

— Parlez, chef, donnez-moi les moyens de me venger et vous verrez si j’hésiterai au moment d’agir.

— Bon ! l’Oiseau-de-Nuit dispose de tous les guerriers des Corbeaux et des Kenn’as ; ces guerriers, joints à ceux de mes frères pâles, seront très forts, mais il leur manque des fusils, de la poudre et des balles. Le Coyote a-t-il des armes ?

— Combien faut-il de fusils pour armer vos Peaux-Rouges ?

— Trois fois six caisses de fusils…

— Hum ! c’est beaucoup ; cela fait dix-huit caisses de fusils, chaque caisse contient douze fusils, ce qui donne un total général de deux cent seize fusils ; mais ce n’est pas tout, où trouver tant de fusils ?

— Oh ! très facilement.

— Comment cela, chef ?

— Un trafiquant yankee est arrivé ce matin à Tubac, il partira demain pour Paso del Norte ; il a beaucoup de fusils, et de couteaux à scalper.

— Soit, dit le Coyote en échangeant un regard d’intelligence avec son compagnon, mais que me donnez-vous pour cela ? Rien pour rien, vous savez ?

— Bon ! le chef s’engage à guider ses amis pâles et à les faire pénétrer dans la ville des Sandoval, mais l’Urubu et le Coyote s’engagent de leur côté à aider l’Oiseau-de-Nuit à s’emparer de ses ennemis.

— Vous les torturerez ?

— Oui, les prisonniers sont attachés au poteau.

— C’est vrai, je tiens à ce qu’ils souffrent longtemps.

— Bon ! c’est facile.

— Très bien, nous n’aurons pas de discussion à ce sujet.

– Quand l’Oiseau-de-Nuit aura-t-il les fusils ?

— Bientôt. Où campent les Corbeaux en ce moment ?

— Sur le rio Gila, près de la hutte de Moctekuzoma.

— C’est bien, vous aurez bientôt de mes nouvelles.

— Sago.

Les pirates saluèrent le chef comanche ; celui-ci fut enveloppé dans un serapé et deux pirates l’emportèrent.

— Vous avez oublié de stipuler la part qui nous reviendra sur les richesses…

— Je m’en suis bien gardé ; j’entends m’approprier toutes ces richesses, d’autant plus qu’elles sont inutiles à ces pauvres diables de Peaux-Rouges.

— À la bonne heure ; comment trouvez-vous l’Oiseau-de-Nuit ?

— Il est très intelligent, mais il a pour moi un grand défaut.

— Lequel ?

— Il fait de trop longs discours.

Et ils éclatèrent de rire.

Ils étaient, en apparence du moins, en très bonne intelligence.

Il est vrai que l’intérêt les attachait l’un à l’autre, mais dans leur for intérieur, il est probable qu’ils se haïssaient cordialement.

Il était presque impossible qu’il en fût autrement.

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Nous laisserons pendant quelque temps les bandits que nous retrouverons bientôt, et nous reviendrons à certains personnages de notre récit, beaucoup plus intéressants et surtout plus sympathiques.

Dans une chambre très vaste, meublée avec un luxe princier et dont des rideaux épais, soigneusement tirés, ne laissaient pénétrer qu’un jour presque crépusculaire, deux hommes causaient à voix contenue.

Le premier, étendu sur une chaise longue, était le colonel comte Coulon de Villiers ; il avait les traits émaciés, son visage amaigri était fort pâle ; mais son regard ferme et plein d’éclairs prouvait que l’officier était au commencement d’une convalescence qui s’était longtemps fait attendre et exigeait encore les soins les plus attentifs et les plus dévoués.

En effet le colonel avait été dangereusement malade des suites de sa blessure ; pendant plusieurs jours il avait été entre la vie et la mort ; on avait même désespéré de le sauver.

Mais il était jeune, il possédait une constitution vigoureuse ; cette constitution après une lutte terrible avait pris le dessus et la nature avait fait un miracle en sa faveur.

Il est vrai qu’elle avait été grandement aidée par un médecin comme on en rencontre peu non seulement en Amérique, mais encore en Europe.

Ce médecin se nommait le docteur Henri Guérin ; c’était un savant, un bourru bienfaisant qui grondait son malade, le maltraitait en paroles bien entendu, et le soignait comme aurait pu le faire un ami dévoué.

Le colonel n’avait pas tardé à percer à jour le caractère excentrique du médecin, et ne répondait à ses coups de boutoir que par des sourires sympathiques, ce dont le docteur Guérin enrageait en apparence, car dans son for intérieur il adorait son malade.

L’homme qui causait avec le colonel était Sidi-Muley métamorphosé en garde-malade, fonctions qu’il avait conquises de haute lutte, et dont il s’acquittait dans la perfection.

Le digne spahi avait nettement déclaré que personne autre que lui ne donnerait des soins à son colonel dont il connaissait mieux que personne les goûts, les habitudes et surtout le caractère ; d’ailleurs son colonel lui avait sauvé la vie, et il voulait lui rendre la pareille.

Il ne voulut pas en démordre et, de guerre lasse, on le laissa faire et l’on n’eut qu’à s’en féliciter ; par une espèce d’intuition qui s’expliquait par son dévouement à toute épreuve, d’un regard, d’un mot, d’un geste il comprenait ce que désirait le malade.

Une mère n’aurait pas fait mieux pour un enfant aimé ; et toujours rieur, gai, hâbleur et sachant faire éclore un sourire sur les lèvres pâles de l’officier, que les saillies du soldat avaient le privilège de dérider, même dans le plus fort des crises affreuses qu’il subissait ; et l’empêchaient ainsi de songer à certaines choses, qui, dans l’état où il avait été longtemps, l’auraient peut-être tué sans le brave soldat.

— Ainsi j’ai été très malade ? dit le colonel en souriant.

— Bigre ! à moins de mourir !

— J’ai été si bas que cela ?

— Plus bas encore, mon colonel ; mais malgré ce qu’ils disaient tous, je savais bien que vous en reviendriez.

— Ainsi tu n’as jamais désespéré ?

— Moi ! jamais de la vie ! Est-ce que vous êtes venu en Amérique pour y mourir ? Allons donc ! un vieil Africain ? trop coriace pour cela ! La carlinele savait bien, aussi elle a pris son sac et, au lieu de s’obstiner, elle a fait ses adieux et est partie du pied gauche au pas gymnastique, et vous voilà sur vos pieds.

— Hum ! pas tout à fait encore, dit M. de Villiers en jetant un regard triste autour de lui.

— Baste ! ce n’est plus qu’une affaire de temps.

– Bien long sans doute.

— Le major Guérin, qu’on appelle docteur, je ne sais pas pourquoi par exemple, mais ça ne fait rien, dit que dans quinze jours vous pourrez monter à cheval.

— Quinze jours ! murmura tristement le malade.

— Bon ! j’ai parlé avec le major pour huit jours.

— Ah ! que t’a répondu le docteur ?

— Il m’a appelé vieil âne ! ce n’est pas la politesse qui l’étouffe, faut lui rendre justice.

— Depuis quand suis-je étendu sur ce lit ?

— C’est aujourd’hui le soixante-neuvième jour.

— Comment soixante-neuf jours !

— Ni plus ni moins, mon colonel, même que pour ne pas me tromper, tous les matins j’efface un jour sur l’almanach ; il n’y a pas de tricherie possible.

Il y eut un silence, le colonel réfléchissait.

— Sidi, dit-il après un temps, où sommes-nous ici ?

— Dame, vous le voyez, mon colonel, dans une chambre à coucher et qui est bien meublée, je m’en flatte.

— Ce n’est pas cela que je te demande.

— Quoi donc alors ? expliquez-vous, je ne peux pas deviner.

— Je veux savoir où je suis et chez qui ?

— Quant à cela, j’en ignore, mon colonel.

— Comment tu l’ignores ?

— Complètement, mon colonel ; nous sommes arrivés ici de nuit, il faisait noir comme dans un four, je n’ai regardé ni à gauche ni à droite, je suis entré au hasard dans cette chambre où je vous ai mis sur un lit ; depuis, je n’ai pas quitté cette chambre, et j’avais bien d’autres choses à penser qu’à m’occuper de savoir chez qui nous sommes ; mais ce doit être chez des braves gens, c’est sûr, ajouta le soldat d’un air goguenard.

— Dis-moi donc nettement que tu ne veux me rien dire.

— C’est possible, mon colonel, mais si c’est une consigne que m’a donnée le major, je ne dois pas l’oublier. Pourquoi n’interrogez-vous pas le docteur ? il saura que vous répondre, au lieu que moi, bernique sansonnet !

— Tu as raison ; j’interrogerai le docteur.

—  C’est ça, il saura que vous répondre ; avez-vous appétit ?

— Oui, j’ai faim.

— C’est une bonne maladie et facile à guérir, je vais…

— Non, attends un peu ; j’ai à te dire…

— Quoi donc ?

Le colonel hésita.

Le spahi regardait sournoisement son chef.

— Voyons, reprit enfin l’officier, aide-moi donc un peu que diable ?

— Je ne demande pas mieux, mon colonel, mais à quoi ?

— Ah ! fit-il avec impatience, tu sais bien ce que je veux dire ?

— Moi ?

— Oui, toi !

— Vrai, mon colonel, je ne comprends pas du tout.

— Parce que tu ne veux pas.

— Oh ! mon colonel, si l’on peut dire, fit le soldat avec reproche.

— Tu m’as dit que tu n’as pas quitté cette chambre une seconde depuis que je l’habite.

— Pas une seconde, mon colonel, je vous le jure.

— Alors tu les as vues !

— Vu qui, mon colonel ?

— Deux anges, deux fées, deux péris, deux femmes, que sais-je moi, qui se penchaient à mon chevet, les yeux pleins de larmes, me faisaient prendre les remèdes ordonnés par le docteur et me parlaient d’une voix si douce et si harmonieuse.

— Vous avez vu cela, mon colonel ? s’écria le spahi, d’un air ahuri.

— Certes, et tu le sais bien.

— Moi, en fait de femmes je n’ai vu que le docteur.

— Ah ! çà, tu te moques de moi, drôle !

— Je ne suis pas un drôle, vous le savez, mon colonel ; si j’avais vu les personnes dont vous me parlez, je vous le dirais ; qu’est-ce que cela me ferait, je vous le demande ?

Le colonel examinait le visage du soldat avec une expression singulière.

Le spahi ne broncha pas, bien que les regards étincelants du malade fussent rivés sur lui avec une fixité étrange.

Enfin l’officier ferma les yeux à demi, ses paupières battirent, deux larmes tracèrent leur sillon brûlant sur ses joues pâles et amaigries, et il laissa tomber sa tête sur les oreillers, en étouffant un soupir, et en murmurant avec découragement.

— J’ai donc rêvé ?

— Pour sûr, mon colonel, reprit le soldat d’une voix contenue.

Le malade ne parut pas avoir entendu.

— Coquin de sort ! grommela Sidi-Muley en se donnant sur le crâne un coup de poing à assommer un bœuf, et ne pouvoir pas…

Mais la phrase resta inachevée.

— Voulez-vous déjeuner, mon colonel ? reprit le soldat après un temps.

— Je n’ai pas faim, laisse-moi tranquille, répondit l’officier de mauvaise humeur et sans ouvrir les yeux.

— C’est bien fait pour moi, dit le soldat d’un air dépité, je n’ai que ce que je mérite.

— Hein ! fit l’officier en se redressant, que dis-tu ?

— Je dis que je suis un imbécile, ce n’est pas nouveau, mon colonel.

— Ah ! je savais bien que tu me cachais quelque chose !

— Moi ? mon colonel.

— Oui, toi, tu t’es trahi sans le savoir.

— Allons bon ! fit-il avec dépit, voilà que cela recommence.

— Tu ne me tromperas plus ; va-t’en, je ne veux plus te voir, sors, je te chasse.

— Mon colonel !

— Tais-toi et pars.

— Ah ! mais, ah ! mais, fit-il en frappant du pied avec chagrin, je ne sais…

En ce moment une porte s’ouvrit, une portière fut soulevée, et don José parut l’air riant.

— Le colonel a raison, dit-il de bonne humeur, va chercher le déjeuner que j’ai fait préparer, hâte-toi, je ferai ta paix avec le colonel.

— Il m’a chassé, moi ! s’écria-t-il avec une colère douloureuse, lui, le seul homme que j’aie jamais aimé de ma vie. Eh bien, ça m’a bien réussi ! coquin de sort !

— Va et ne t’inquiète pas, reprit don José en le poussant doucement vers la porte, hâte-toi, ajouta-t-il, nous mourons de faim.

Le soldat sortit en grommelant entre ses dents ; il avait le cœur gros le pauvre spahi !

— Mon cher colonel, dit don José en serrant la main que le malade lui tendait, vous avez tort.

— Moi ?

— Oui, vous êtes soldat ; Sidi-Muley obéissait à la consigne que je lui avais donnée, vous ne devez pas le traiter comme vous l’avez fait ; le pauvre diable est désespéré.

— Mais pourquoi cette consigne ? demanda l’officier curieusement.

— Tout simplement, mon cher colonel, parce que j’avais supposé qu’il vous serait plus agréable d’apprendre par moi ce qui s’est passé depuis que vous avez été blessé, et de vous donner certains détails des faits qui se sont passés pendant votre maladie, et que le pauvre soldat ne peut pas savoir aussi bien que moi ; je me suis trompé, excusez-moi, colonel, mais, je vous en prie, pardonnez à ce pauvre Sidi-Muley, que vous avez si cruellement blessé dans son affection pour vous.

Le malade sourit.

— Vous serez content de moi, et d’abord acceptez, je vous prie, mes sincères remerciements et excusez-moi, mais je ne savais où vous prendre, je vous croyais très loin, que sais-je ? et puis, bien qu’en pleine convalescence, ma tête est toujours faible.

— Vous n’auriez eu qu’à me demander par Sidi-Muley, et vous m’auriez vu arriver au bout de deux minutes.

— Bon, comment cela ?

— Avez-vous oublié que je vous ai offert mon pied-à-terre de Paso del Norte ?

— Oui, je crois me rappeler, mais cela est un peu confus dans mes souvenirs.

— Après vous avoir donné les premiers soins, je vous ai fait transporter à Paso del Norte, où je vous ai installé.

— Comment, je suis… ?

— Chez moi, oui mon ami, mais je ne suis pas seul ici, votre état exigeait des soins incessants ; mon père n’a pas voulu me laisser seul avec vous ; bref, mon père, ma mère et mes sœurs se sont installés ici.

— Ah ! je savais bien que…

— Vous n’aviez pas fait un rêve ; tranquillisez-vous, c’était une réalité, les dames se relayaient pour vous veiller.

— Et il aurait été impossible d’avoir des gardes-malades aussi dévouées, s’écria-t-il avec cœur.

— Elles vous ont de trop grandes obligations pour…

— Aurai-je l’honneur de les voir et de les remercier ? interrompit le colonel.

— Quand il vous plaira.

S’il l’avait osé l’officier aurait dit : Tout de suite, mais il se retint.

Don José sourit en lui serrant la main.

Au même instant, une table toute servie fut apportée par deux peones**indiens.

— Où faut-il placer la table ? demanda Sidi-Muley d’un air rogue.

Le soldat gardait rancune à son officier ; tout en faisant son service de maître d’hôtel, il faisait une moue atroce.

— Laisse la table où elle est, dit le colonel ; aide-moi à me lever.

Les peones**étaient sortis sur un geste de don José.

— Voyons grognon, reprit le colonel, ne fais pas cette figure à mener le diable en terre, tu sais bien que je t’aime. J’ai eu tort, donne-moi la main et que tout soit oublié, veux-tu ?

— Je le crois bien ; ah ! mon colonel, si vous saviez…

— Je sais tout, bourru, don José m’a prouvé…

— Rien du tout, mon colonel, interrompit-il vivement, du moment que vous n’êtes pas fâché contre moi, je me moque du reste.

— À la bonne heure, voilà parler ; aide-moi à me lever, je meurs de faim.

— Bravo !

Cinq minutes plus tard, don José et le colonel étaient assis à table en face l’un de l’autre.

Le déjeuner était admirablement ordonné, tout était exquis. Don José avait bon appétit ; quant au colonel, il avait une faim de convalescent, c’est-à-dire qu’il dévorait.

Don José était un charmant convive, gai, spirituel et plein d’entrain, il était impossible de s’ennuyer avec lui.

Le repas fut très agréable.

Lorsque le dessert eut été placé sur la table, le colonel envoya Sidi-Muley déjeuner, et les deux amis restèrent tête à tête.

La conversation, d’abord légère, frivole et pétillante de traits railleurs sur la vie parisienne changea peu à peu ; elle devint plus sérieuse et surtout plus intime.

Il fut bientôt évident pour les deux hommes qu’ils avaient chacun sur les lèvres une question qu’ils retenaient à grand-peine ; la conversation, toujours intéressante, était pour ainsi dire devenue un tournoi où chacun, dans son for intérieur, essayait, sans le laisser deviner, de contraindre son interlocuteur à rompre la glace en s’expliquant franchement ; mais il paraît que la chose était difficile à dire et surtout à formuler en question.

Ils tournaient ainsi autour de ce qu’ils voulaient dire sans avancer d’un pas, et sans doute cela aurait duré longtemps si le docteur Guérin n’était entré à l’improviste.

Les deux amis accueillirent le docteur avec une joie véritable, sa présence devait évidemment donner un autre tour à la conversation.

— Eh ! eh ! dit-il en riant, mon malade est en train de bien faire, il me semble ? parbleu ! j’en suis charmé.

— Et moi donc, docteur, dit l’officier sur le même ton ; le fait est que je ne me suis jamais senti aussi bien depuis longtemps ; je suis tout à fait guéri.

— Oui, grâce à Dieu, dit le médecin, mais la cure a été longue ; j’espère que vous tuerez le drôle qui vous avait si piteusement arrangé.

— Rapportez-vous-en à moi pour cela, docteur ; si jamais je le retrouve…

— Vous le retrouverez, dit don José en hochant la tête, et plus tôt peut-être que vous ne le supposez.

— Tant mieux, dit le colonel en riant, je n’aime pas les dettes, surtout de ce genre.

— Ah ! çà, il me semble que j’arrive pour le café ? reprit le médecin.

— Voyez, docteur, voici Sidi-Muley qui l’apporte.

— Très bien ; une tasse, Sidi.

— Oui, major, je sais que vous l’aimez sans sucre, n’est-ce pas ?

— Pardieu, les véritables gourmets le boivent ainsi…

Le docteur Guérin était un homme de haute taille, aux traits sympathiques et intelligents, son regard pétillait de finesse et de bonté ; il avait presque la quarantaine, mais sa chevelure, qu’il portait longue, n’avait pas un cheveu blanc ; il avait les dents belles, les lèvres un peu grosses, la bouche grande et gourmande.

Ses manières dénotaient l’homme du monde. Il était né à Paris, où il avait fait toutes ses études, y compris ses cours ; il avait été interne à l’Hôtel-Dieu, où il était adoré.

Le docteur Guérin était non seulement un savant, mais surtout un sachant ; il se serait fait une belle position à Paris s’il avait voulu, mais c’était un original ; un jour, sans avertir personne et sans que l’on sût pourquoi, il vendit tout ce qu’il possédait et il partit pour l’Amérique en déclarant nettement que jamais il ne reviendrait en France.

Ses amis, et ils étaient nombreux, atterrés par cette résolution subite, se creusèrent vainement la cervelle pour découvrir les causes de ce départ ; mais ils ne découvrirent rien qui justifiât un parti si extraordinaire : en somme, si le docteur avait un secret, ce secret fut bien gardé, personne ne le découvrit.

Il était au Mexique depuis huit ans au moins ; au lieu de se fixer à Mexico, il était allé tout droit s’installer en Sonora sur la frontière indienne. Le docteur y passait pour être très riche ; il l’était plus encore qu’on le supposait, malgré les nombreuses aumônes qu’il distribuait et le bien qu’il faisait sans en rien dire ; les Mexicains et les Indiens l’adoraient, il pouvait aller de jour et de nuit où bon lui plaisait sans qu’il eût rien à redouter des bandits de toute sorte, Indiens, pirates, etc., qui pullulent au désert.

Le docteur Guérin à certaines époques disparaissait subitement et pendant un mois, quelquefois deux, sans qu’il fût possible de savoir où il allait ainsi. Puis tout à coup on le voyait reparaître un peu pâle, un peu amaigri, le regard triste ; mais peu à peu ses traits reprenaient leur harmonie habituelle, et il revenait à ses habitudes.

Les Mexicains ne sont pas curieux, ils laissent chacun vivre à sa guise, sans s’inquiéter des affaires de leurs amis ou de leurs connaissances ; ce qui est une grande qualité ; le docteur vivait donc comme cela lui plaisait sans qu’on essayât de savoir pourquoi il vivait seul comme un loup avec un vieux domestique qui l’avait vu naître, et pourquoi il disparaissait pour reparaître après un laps de temps plus ou moins long.

— Eh bien, mon cher colonel, reprit le docteur en dégustant son café à petits coups, quand monterez-vous à cheval ?

— Dès que vous me le permettrez, docteur, répondit le colonel, car je vous avoue que je suis pressé, et j’ai fort à faire.

— Oui,**oui, il faut attendre encore au moins quatre jours.

— Tant que cela ?

— Je**vous trouve charmant sur ma parole, dit le médecin en riant, je vous ai sauvé sans savoir comment, car cette cure ne m’appartient pas ; si Dieu n’avait fait un miracle en votre faveur vous seriez mort, mon cher colonel, tenez-vous-le pour dit.

– Oui, mais je sais les soins dévoués que vous avez eus pour moi.

— Pardieu ! la belle affaire, tout le monde ici a rivalisé : hommes et femmes ; et même de charmantes jeunes filles se sont improvisées vos gardes-malades, plaignez-vous donc !

— Bien loin de là, dit-il avec chaleur, je sais que j’ai contracté de grandes obligations envers les excellents amis qui m’entourent, et vous tout le premier, docteur.

— Bon ! je vous répondrai comme le fit Ambroise Paré à propos du grand duc de Guise : « Je le pansai, Dieu le guérit. » C’est précisément ce qui est arrivé à propos de vous ; mais je ne veux pas vous taquiner plus longtemps, je sais combien il est important que vous soyez sur pied.

— Comment ! que voulez-vous dire, docteur ? je ne vous comprends pas.

Le docteur sourit avec finesse en échangeant un regard d’intelligence avec don José.

— Vous me comprenez fort bien, mon cher colonel, mais puisque vous m’y obligez je vous mettrai les points sur les i ; la fièvre est une bavarde implacable : le secret le mieux gardé elle le laisse échapper.

— Ah ! fit le colonel en pâlissant.

— Colonel, pourquoi vous chagriner ainsi ? José et moi seuls nous avons, non pas votre secret, mais une partie seulement.

— Ah !

— Oui, un médecin et un ami comme don José sont des confesseurs.

— C’est vrai, docteur, dit-il en tendant les deux mains que les deux hommes serrèrent avec effusion ; je craignais que d’autres eussent entendu.

— Non, rassurez-vous ; dans vos moments de crise où don José ou moi restions seuls à votre chevet ; Sidi-Muley, si dévoué qu’il vous soit, ne sait rien ; nous avons toujours eu le soin de l’éloigner.

— Vous savez quelle consigne sévère je lui avais donnée.

— Oui, mais je suis étonné qu’il vous ait obéi si ponctuellement, il n’est pas facile à mater, ce n’est pas pour rien qu’on le nomme Muley.

Les trois hommes se mirent à rire.

— Je vais faire cesser votre étonnement, c’est simple comme deux et deux font quatre : avant que vous ayez retrouvé votre homme, il avait été sous mes ordres pendant près de trois ans ; il m’est aussi dévoué qu’il peut vous l’être à vous-même ; une mauvaise honte l’a empêché de s’adresser à moi, quand il fut dans la triste situation dont vous l’avez retiré, mon cher colonel ; vous comprenez maintenant ce qui a dû se passer entre nous quand je l’ai retrouvé à votre suite.

— En effet, maintenant tout s’explique.

— Laissons maintenant le brave Sidi-Muley, et revenons à nos moutons, dit nettement le docteur qui, en toutes choses, allait toujours droit au but.

— Que voulez-vous dire docteur ?

— Laissez-moi passer la parole à don José Perez de Sandoval.

— Comment ?

— Laissez-le parler, mon cher colonel, pour bien se comprendre il faut attaquer franchement les questions ; vous devez savoir cela mieux que personne vous, un vieux soldat, fit-il en riant.

— Soit ! dit le colonel sur le même ton ; il paraît que je suis sur la sellette.

— Oui, jusqu’à un certain point, mais je me hâte de vous dire que vous descendrez de cette sellette quand cela vous conviendra ; ce n’est pas une curiosité malsaine qui nous engage à vous parler comme nous le faisons, mais, seul, le désir de vous être utile, si cela nous est possible.

— Je le sais, messieurs ; aussi ne supposez pas que je me blesse de cette demande ; peut-être en somme vaut-il mieux que, possédant une partie de mon secret, vous le connaissiez tout entier ; d’autant plus qu’il est d’une loyauté indiscutable.

— Ceci ne fait pas de doute, dit le docteur.

— Il est possible que, sans que vous vous en doutiez, on fasse de vous une patte de chat pour retirer les marrons du feu pour les Yankees, ajouta don José en riant.

— Hein ! que voulez-vous dire ?

— Un peu de patience mon ami, dit affectueusement le jeune homme, je connais beaucoup mieux les Anglo-Saxons que vous pouvez les connaître.

— C’est probable, mon cher José, car je vous avoue que je ne les connais pas du tout.

— Je le savais.

— C’est un grand peuple, dit le docteur.

— Oui, dit don José avec amertume, il est surtout pratique comme on dit, mais, à mon avis, il pousse si loin cette qualité qu’il en a fait un défaut.

— Il en est toujours ainsi, reprit le docteur, les hommes ne savent jamais s’arrêter dans les limites logiques.

— Mais laissons cela, d’autant plus que nous y reviendrons ; félicitons-nous, quant à présent, de l’arrivée si à point du docteur, pour nous sortir de l’embarras inextricable dans lequel nous nous trouvons.

— Ah ! bah ! comment cela ? dit le docteur en se frottant les mains.

L’officier sourit.

— Figurez-vous, dit don José, que, au moment où vous êtes arrivé, le colonel et moi nous jouions aux propos interrompus : chacun de nous avait sur les lèvres une question qu’il n’osait pas laisser tomber de ses lèvres ; le colonel craignait les indiscrétions de la fièvre, et moi je désirais le rassurer, car je le voyais inquiet et cela me chagrinait fort.

— Ah ! fit en riant le docteur, je vois l’effet d’ici, vous deviez être à peindre.

— Nous étions surtout fort embarrassés, dit le colonel en riant.

— Et cela aurait probablement duré longtemps ainsi, dit don José de bonne humeur, et sans aboutir à rien, si heureusement vous n’étiez entré et, comme un sanglier, vous n’aviez d’un de ces coups de boutoir que vous réussissez si bien, fait en une seconde cesser notre embarras.

— Aussi nous vous remercions, car nous ne savions plus que faire, dit le colonel.

— Bon ! vous voyez que parfois la brusquerie est bonne à quelque chose ; donc, tout est bien entendu maintenant ; allumons des cigares et en avant !

— Je ne demande pas mieux, mais auparavant je désire adresser une demande à mon ami José.

— C’est accordé d’avance, de quoi s’agit-il ? répondit le jeune homme.

— Le señor don Agostin Perez de Sandoval, votre père, mon ami, est ici, m’avez-vous dit ?

— Oui, mon cher colonel, mon père est ici, mais très heureux et tout à son amour paternel.

— Que voulez-vous dire ?

— Que mon frère don Estevan de Sandoval, l’aîné de notre famille, est arrivé il y a deux heures à peine à Paso del Norte.

— Ah ! fit le docteur, don Estevan est arrivé de France ?

— Oui ; pour des raisons particulières, il a demandé à être relevé de ses fonctions de chargé d’affaires ; le gouvernement lui a accordé sa demande.

— Tant mieux pour lui, il sera plus heureux au milieu de sa famille.

— C’est son avis ; mais ce qui est curieux, c’est que lorsque nous avons annoncé votre présence ici, mon frère m’a dit : Cela tombe admirablement, à la chancellerie française à Mexico, sachant que je venais en Sonora, on m’a prié de remettre au colonel, comte Coulon de Villiers, un paquet de dépêches qui a été apporté par le transatlantique sur lequel j’avais pris passage ; mon frère s’est chargé des dépêches qu’il désire vous remettre.

— Eh mais, dit le docteur, cela sera facile.

— D’autant plus facile, dit l’officier, que voici ce que j’attends de vous, cher José.

— Parlez, mon ami.

— Je tiens à ce que votre père assiste au récit que je vais vous faire.

— Mon père ! dit don José avec une surprise joyeuse, ce sera un grand honneur pour lui, mon cher colonel.

— Il y a un peu d’égoïsme dans mon fait, reprit l’officier avec un fin sourire, don Agostin et un homme d’expérience, il connaît admirablement ce pays, ses conseils par conséquent me seront très profitables.

— Merci, mon ami, dit le jeune homme en se levant.

— Pardon, un mot encore.

— Parlez.

— Votre frère, que je n’ai pas l’honneur de connaître, doit cependant être mon ami.

— Oui, mon ami, il sait ce que nous vous devons.

— Encore ! fit-il en riant.

— Toujours, reprit donc José sur le même ton.

— Priez donc votre frère d’accompagner votre père, je serai très honoré de le voir près de vous.

— L’honneur sera pour nous, dit le jeune homme ; je ne vous demande que cinq minutes.

— Allez, mon ami.

Don José sortit.

— Don Estevan est un homme d’élite, d’une intelligence hors ligne et homme de cœur, ce qui ne gâte jamais rien, dit le docteur.

— J’en ai entendu parler en fort bons termes à Paris.

— Tant mieux ; vous verrez qu’il vous plaira.

— Il me plaît déjà, mon cher docteur.

Et il alluma un cigare.

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