Chapitre 12 Du singulier voyage que fit le général de Villiers et de son profond ébahissement
Les cinq hommes se mirent à table.
Don José et don Estevan étaient de retour.
Comme toujours la table était admirablement servie.
Don Agostin en faisait les honneurs avec sa courtoisie habituelle.
Le général de Villiers échangea un regard d’intelligence avec le docteur Guérin ; il était stupéfait du calme du vieillard et de ses fils.
Les trois hommes avaient, comme par enchantement, retrouvé leur imperturbable sang-froid et toute leur présence d’esprit : ils avaient le regard clair, le sourire sur les lèvres, et causaient avec leur entrain accoutumé.
Certes, toute personne arrivant à l’improviste prendre place à cette table n’aurait jamais soupçonné qu’un épouvantable malheur s’était, quelques heures auparavant, abattu sur cette famille et l’avait plongée dans le désespoir.
Cette force d’âme, cette volonté de fer dépassaient tout ce qu’on pouvait imaginer.
Les cinq convives mangeaient de bon appétit, causaient de choses indifférentes sans qu’aucune préoccupation parût sur leurs traits marmoréens ; enfin ils causaient avec une liberté d’esprit admirable, souriant d’un mot plaisant sans paraître en rien se contraindre.
Il était dix heures du soir quand le repas fut terminé ; on alluma les cigares et les cigarettes.
— Mon cher général, dit don Agostin, à mon grand regret nous allons nous séparer pendant quelques heures.
— Bon ! pourquoi donc, señor don Agostin ?
— Parce que d’abord vous êtes convalescent et que le docteur vous interdit les grandes fatigues ; n’est-ce pas docteur ?
— C’est selon, señor, répondit en souriant le médecin, il y a fatigues et fatigues comme il y a fagots et fagots…
— C’est juste, reprit le vieillard, la preuve que vous craignez la fatigue pour votre malade c’est que vous avez demandé une litière qui est là.
— Oui, reprit le médecin, mais bien des choses se sont passées depuis, qui peuvent avoir modifié la situation du général et la mienne.
— Merci docteur, dit le général, vous traduisez admirablement ma pensée, et…
— Pardon, mon cher général, avant d’aller plus loin permettez-moi un seul mot.
— Parlez, señor.
— Nous nous remettons en route à minuit, il faut que nous soyons arrivés à cinq heures du matin à notre résidence.
— Très bien ; cinq heures de cheval ne sont rien pour un cavalier aguerri.
— C’est vrai, mais pendant ces cinq heures, il importe que nous ayons fait les trente-cinq lieues qui nous séparent du point qu’il nous faut attendre.
— Hein ? trente-cinq lieues en cinq heures !
— Oui, mon cher général.
— Permettez-moi de vous dire tout d’abord qu’un tel trajet en si peu**de temps est impossible.
— Pas pour nous, général.
– Hum ! où trouverez-vous des chevaux qui…
— Dans une demi-heure au plus ils seront ici.
— Oh ! oh ! les meilleurs chevaux arabes ne feraient pas une telle course.
— C’est probable, mais ceux dont je vous parle et que vous allez voir la feront sans mouiller un poil de leur robe.
— Ah ! dit le docteur, vous avez commandé vos coureurs.
— Oui docteur ; vous les connaissez ?
— Ce sont des coureurs admirables ; vous ne dites rien de trop, ils feront ce trajet comme en se jouant.
— Trente-cinq lieues ? fit le général ébahi.
— Facilement, je vous le répète, et ils peuvent soutenir cette allure pendant douze heures consécutives.
— Pardieu ! je n’en aurai pas le démenti, s’écria le général en riant, la chose est trop extraordinaire pour que je laisse perdre cette occasion que peut-être je ne retrouverai jamais de monter de si merveilleux coureurs ; d’où viennent donc ces précieux coursiers ?
— Ils sont originaires du Nantukett, un comté des États-Unis fort éloigné du pays où nous sommes, ces chevaux sont fort appréciés ; leur allure est très douce, ils marchent l’amble ; aussi les dames les montent de préférence.
— Eh ! cher docteur, vous entendez le señor don Agostin ?
— Oui. Ces chevaux marchent l’amble, n’est-ce pas, général ?**dit le médecin en riant.
— Oui, eh bien ?
— Dame, il est évident que cela modifie singulièrement la situation.
— C’est-à-dire que je puis me risquer, n’est-ce pas, docteur ?
— Ma foi oui, du reste je ne m’éloignerai pas de vous.
— Ainsi vous croyez que le général est en état de nous accompagner, sans danger pour sa santé, docteur ? demanda don Agostin.
— Il le faut bien, señor, reprit le médecin de cet air moitié figue, moitié raisin qu’il affectait, si j’essayais de le retenir ici, il est évident qu’il ne m’obéirait pas. Je préfère lui laisser sa liberté ; de cette façon mon amour-propre ne sera pas froissé.
Chacun se mit à rire.
— Parfaitement décidé ! dit joyeusement le général.
— Alors nous ne nous quitterons pas, dit don José en riant ; pour ma part j’en suis charmé.
— Et moi donc ! fit le général de bonne humeur.
— Maintenant que tout est réglé, dit le docteur avec intention, je bois, messieurs, au succès de notre voyage.
On trinqua avec du champagne et les verres furent vidés d’un trait.
— Je vous remercie, docteur, dit le vieillard, j’espère qu’il en sera ainsi. Dieu est avec nous.
En ce moment Sans-Traces parut.
Chacun redevint sérieux aussitôt.
— Soyez le bienvenu, Sans-Traces, dit le vieillard en tendant la main au coureur des bois ; quoi de nouveau ? don José m’a dit la mission qu’il vous avait donnée quand il vous a rejoint, avez-vous découvert quelque chose ?
— J’ai tout découvert, señor don Agostin ; je les ai chassés comme une troupe de coyotes, sans jamais être mis en défaut, malgré le soin avec lequel ils ont essayé de me donner le change en embrouillant leur piste et surtout en se séparant en quatre troupes qui sont parties, ventre à terre, dans quatre directions différentes.
— Oh ! oh ! ils n’étaient pas faciles à suivre, dit le général.
— Bon ; c’est un jeu pour un véritable coureur des bois.
— Hum ! j’aurais été fort empêché, moi ; il est vrai que je n’ai jamais été batteur d’estrade.
— Bah ! ces coquins sont des maladroits, qui ne savent même pas marcher dans le désert ; ils se sont avisés de mettre des sacs pleins de sable aux pieds des chevaux sur lesquels ils ont monté leurs prisonnières, cette sotte précaution m’a fait deviner tout.
— Le fait est que ce n’était pas adroit, dit don Estevan, ces sacs laissaient sur le sable une trace d’une largeur démesurée.
— Ils n’ont pas pensé à cela, dit le coureur des bois avec mépris, et quand ils traversaient un cours d’eau, c’était une mare qu’ils laissaient derrière eux.
— Ce sont des niais, heureusement pour nous, dit don José. En somme, où se sont-ils arrêtés ?
— Dans la sierra de Pajaros, dans un immense souterrain admirablement situé, et dans lequel je suis entré après eux ; je ne me suis retiré que lorsque j’ai eu tout vu et tout étudié ; la position est très forte.
Don Agostin et don José échangèrent entre eux un sourire qui passa inaperçu de tous, sauf du docteur Guérin, qu’il était presque impossible de mettre en défaut.
Presque aussitôt parut le Nuage-Bleu.
— Eh bien ? dit don Agostin, mon fils, le sagamore des Comanches, a fait diligence.
— Un désir de mon père est un ordre pour le Nuage-Bleu, les chevaux attendent.
— Je remercie mon fils, reprit le vieillard.
Il prit alors l’Indien un peu à l’écart et s’entretint pendant quelques minutes avec lui ; puis, se tournant vers les assistants :
— Señores, dit-il, tout est prêt pour le départ.
Le Nuage-Bleu avait amené vingt chevaux.
Ces chevaux devaient être montés par les cinq maîtres, les autres étaient destinés à Sidi-Muley et aux serviteurs les plus dévoués à la famille de Sandoval.
— À cheval, caballeros, dit le vieillard, les amis que nous laissons ici nous rejoindront dans la journée.
Les voyageurs se mirent en selle.
Le général examinait avec une vive curiosité ces chevaux si vantés : ils étaient de taille moyenne, mais admirablement conformés pour la course ; ils avaient la tête petite, les yeux vifs, les naseaux bien ouverts et les jambes d’une finesse extrême.
Cette race particulière de coursiers rapides, ainsi qu’on les nomme, ne se rencontre encore à l’état sauvage que dans l’État de Nantuckett et dans l’Orégon ; ainsi que nous l’avons dit plus haut, ils sont fort prisés par les amateurs, à cause de leur légèreté extraordinaire d’abord, et surtout parce qu’ils sont très sobres, très dociles et doués d’une intelligence singulière ; nous ne surprendrons personne en ajoutant qu’ils coûtent un prix fou.
Don Estevan et le docteur Guérin s’étaient placés à droite et à gauche du général pour mieux veiller sur lui.
— N’y mettez pas d’amour-propre, mon cher général, dit le docteur en riant, tenez-vous bien, la course que nous allons fournir laissera bien loin celle de Lénore de la fameuse ballade de Bürger.
— Ayez soin surtout, ajouta don Estevan, de tenir votre mouchoir sur la bouche.
— Ah çà, dit en riant le général, c’est donc une course au clocher !
— Ce ne serait rien ! reprit le docteur, c’est la course du chasseur noir à travers monts et vallées.
— Une course enragée, alors ?
— C’est cela, vous avez dit le mot.
— Hum ! alors il faut bien se tenir.
— Je ne vous en dirai pas davantage, vous jugerez par vous-même.
Don Agostin tenait la tête de la petite troupe ; quand il se fut assuré que l’on n’attendait que son signal, il cria d’une voix vibrante en rendant la bride à son coursier :
— En avant !
Tous les chevaux partirent en même temps.
Jamais départ de Longchamps ou du Derby ne fut mieux exécuté.
Un seul manteau, s’il eût été assez grand, jeté sur les vingt cavaliers les eût cachés tous.
Rien ne saurait rendre l’allure véritablement vertigineuse de cette course extraordinaire par monts et par vaux, sans secours de cravaches, ni de fouets, ni d’éperons ; un simple claquement de la langue suffisait pour rendre toute leur ardeur à ces admirables chevaux, et les faire repartir plus rapides, quand ils semblaient se ralentir.
Les cavaliers dévoraient littéralement l’espace.
Les arbres et les collines semblaient s’enfuir de chaque côté de la sente, comme un train éclair de chemin de fer lancé à toute vapeur.
Cet effroyable steeple-chase se prolongea ainsi avec la même vitesse pendant cinq longues heures ; ne se modérant que pendant quelques minutes, pour traverser à gué les rivières, qui assez souvent barraient le passage aux cavaliers ; ou lorsqu’il fallait gravir des pentes trop raides.
Le général, si bon cavalier qu’il fût, n’avait pas l’idée d’une telle course ; aveuglé par la poussière qui tourbillonnait autour de lui et le prenait à la gorge, il ne voyait et n’entendait plus ; il lui eût été impossible de se rendre compte de la direction qu’il suivait et de la distance parcourue ; il galopait, galopait toujours, s’abandonnant à son cheval, dont l’allure était excessivement douce, suivant machinalement ses mouvements ; il était passé à l’état de colis et n’avait d’autre souci que de ne pas se laisser gagner par le vertige.
Bien que la nuit fût presque à sa fin, cependant les ténèbres régnaient encore sur la savane, les étoiles s’éteignaient peu à peu dans le ciel ; il devait être près de cinq heures du matin, le froid était vif et la brise nocturne glaciale.
Depuis plus d’une heure déjà, les cavaliers suivaient à toute bride les méandres dédaliens d’une sente de bêtes fauves, à peine tracée à travers une épaisse forêt de mélèzes et de trembles.
Soudain, comme à un signal donné et sans transition, la forêt un instant auparavant si sombre que les cavaliers étaient contraints de se fier à l’infaillible instinct de leurs montures, sembla s’illuminer tout entière et resplendit de lumières.
— Au pas ! cria don Agostin d’une voix forte.
Cette parole était la première prononcée par le vieillard depuis le départ du campement.
Les chevaux ralentirent d’eux-mêmes leur allure.
Malgré la longue course qu’ils venaient de fournir, les coursiers n’avaient point un poil de leur robe mouillée ; ils ne soufflaient pas, leurs naseaux fonctionnaient régulièrement, ils ne semblaient éprouver aucune fatigue.
Le général de Villiers était au comble de l’admiration ; au lieu d’exagérer la valeur de ces étonnants animaux, le docteur et ses autres amis étaient restés au-dessous de la vérité ; le cheval arabe n’était plus à ses yeux qu’une pauvre rosse comparée à ces chevaux, sans égaux dans la race chevaline ; il se sentait heureux d’avoir pu les juger à l’œuvre.
La lumière augmentait de minute en minute et prenait les proportions d’un incendie, bien qu’il n’en fût rien ; quoique la lumière s’étendît de tous les côtés sur un vaste espace, son foyer paraissait être au sommet d’une haute colline très escarpée, au pied de laquelle coulait une rivière assez large et très profonde qui semblait lui faire une espèce de ceinture.
Sur l’autre rive de ce cours d’eau, on apercevait des travaux en terre, surmontés de hautes et solides palissades.
Arrivés sur le bord de la rivière, les chevaux y entrèrent d’eux-mêmes et se mirent presque aussitôt à la nage.
Les cavaliers, formant une troupe serrée pour mieux résister au courant fort rapide, franchirent la rivière sans accident et grimpèrent avec une dextérité extrême la berge formant un talus escarpé.
On commença à gravir la colline par une espèce de sentier de chèvres, faisant de continuels méandres, ce qui contraignait les chevaux à marcher doucement, avec précaution et d’immenses difficultés.
Le général de Villiers regardait autour de lui avec un vif intérêt ; il remarqua avec surprise que les flancs de la colline, depuis la base jusqu’au sommet, étaient hérissés de fortifications en terre admirablement construites, et avec une science approfondie de la balistique et de l’art des Vauban et autres grands ingénieux modernes.
Cette colline était un véritable Gibraltar ; bien défendue, telle qu’elle était elle aurait été en état de résister même à des forces considérables et aguerries, ce qui n’était pas à redouter dans ce désert.
Don Agostin et ses deux fils ne disaient rien, mais ils surveillaient le général de Villiers à la dérobée, et suivaient avec un évident intérêt les divers sentiments éprouvés par l’officier à la vue de cette formidable forteresse ; sentiments qui venaient tour à tour**se refléter sur la physionomie si expressive du général, car celui-ci, ne se sachant pas observé et n’ayant aucunes raisons pour se tenir sur ses gardes, ne se contraignait en rien.
Arrivés à une certaine hauteur, les cavaliers firent halte.
Un gouffre d’au moins vingt mètres de large et d’une profondeur insondable s’ouvrait devant eux.
Un pont de bois provisoire, maintenu par des étais, large de deux mètres et sans garde-fous, servait à franchir ce gouffre.
De l’autre côté du pont s’étendait une plate-forme de sept ou huit mètres au plus, avec des ouvrages en terre servant de têtes de pont, où l’on voyait s’ouvrir l’entrée d’une caverne, tout juste assez large pour laisser le passage libre pour cinq personnes à pied de front, mais qui, à l’intérieur, s’élargissait considérablement.
Cette caverne était suivie d’un souterrain montant en pente douce et débouchait finalement au centre même de l’immense plate-forme, faisant le sommet de la colline.
Tous ces incroyables travaux avaient été exécutés en terre au prix de fatigues inouïes ; on y avait travaillé pendant de longues années, les modifiant et les complétant peu à peu selon les circonstances.
Pendant la guerre du Mexique avec la France, alors que les Mexicains recevaient des États-Unis de grandes quantités d’armes de toutes sortes, des munitions et de nombreux convois avaient été surpris et enlevés par les Comanches : des couleuvrines, des fusils de remparts, des canons de montagne même et des fusils, sabres, baïonnettes, sans compter les balles, la poudre, etc., etc., transportés dans cette singulière forteresse, avaient servi à son armement.
Les Comanches, tout en restant neutres dans la lutte, ne perdaient pas de vue leur intérêt particulier ; ils profitaient des dissentiments des faces pâles entre eux, pour assurer leur indépendance ; déjà, pendant la guerre de la sécession, ils avaient fait de nombreuses prises fort utiles pour eux ; la dernière guerre avec la France leur avait permis de se fournir de ce qui leur manquait encore.
Cette singulière forteresse, construite complètement en terre et dominant toute la contrée environnante à une grande distance dans toutes les directions, était aménagée de telle sorte que du dehors elle était absolument invisible ; la colline apparaissait sombre, désolée, creusée de ravins profonds, les flancs déchirés et tourmentés de la façon la plus bizarre, sans qu’il fût possible de se rendre compte de tous ces bouleversements d’apparence chaotique.
Il fallait être très rapproché, non pas pour apercevoir ces étranges fortifications, mais seulement pour soupçonner leur existence.
Quant à attaquer cette montagne, ainsi que nous l’avons dit, il n’y avait pas à y songer, même avec des forces considérables impossibles à réunir dans ces contrées.
Les routes manquaient complètement, ce qui aurait rendu impossibles les ravitaillements de l’ennemi qui aurait assiégé cette formidable forteresse ; mais ce qui faisait surtout sa sécurité, c’était que la position exacte de cette colline était ignorée.
Sur le plateau de cette haute colline s’élevait, complètement invisible d’en bas, enfermée et garantie de toutes parts, au moyen de levées de terre et de solides palissades, s’élevait, disons-nous, la ville,ou pour mieux dire le village de refugedes Comanches, leur cité saintepar excellence.
Le plateau sur lequel la ville était construite avait près de trois lieues d’étendue.
Deux rivières jaillissaient de ce plateau au milieu d’un chaos de rochers, descendaient dans deux directions différentes en bondissant échevelées de rochers en rochers sur les flancs abrupts de la colline dans la plaine, et après un parcours pittoresquement accidenté de quelques centaines de kilomètres, allaient se perdre la première dans le rio Grande del norteet la seconde dans le rio de Natchitoches,vers le milieu du llanodel Estacado.
La ville comanche était construite comme tous les villages peaux-rouges de leur nation.
C’était une agglomération sans ordre apparent de huttes grossièrement faites, de forme ronde, avec chacune leur hangar y attenant et destiné à renfermer les provisions d’hiver.
Quelques-unes de ces huttes, celles des grands braveset des chefs, étaient construites en adoves,espèces de briques grossières, faites de terre délayée avec de la paille hachée menue et séchée au soleil ; toutes les autres cabanes étaient misérables et d’un aspect sale et repoussant.
Au centre du village se trouvait une vaste place au centre de laquelle s’élevait le grand calli-médecine,c’est-à-dire la grande hutte, où avaient lieu les réunions des chefs de la nation.
Cette hutte, construite en bois et couverte avec des plaques d’écorce de bouleau superposées les unes sur les autres comme des tuiles, affectait la forme ronde ; à l’intérieur elle était munie de gradins étagés tout autour de la muraille faite d’immenses troncs d’arbres couchés et entrelacés à peu près de la même façon que nos marchands de bois français établissent leurs immenses chantiers ; toutes ces bûches, d’une longueur égale d’un mètre, étaient solidement reliées entre elles par de fortes chevilles en bois dur ; les interstices étaient comblés par de la mousse revêtue d’un enduit de terre et de paille hachée, pour empêcher l’air de pénétrer.
Au centre de la hutte, au-dessous d’un grand trou rond pratiqué dans le toit pour livrer passage à la fumée, le sol était creusé en rond à une profondeur de soixante centimètres à peu près ; c’était autour de ce trou que s’asseyaient les chefs principaux accroupis sur des crânes de bison, recouverts de fourrures, devant le feu du conseil, en présence des chefs inférieurs et des guerriers qui, assis sur les gradins, assistaient aux délibérations des membres du conseil.
Le toit de cette immense hutte était soutenu par des troncs de mahoghani d’une grosseur énorme plantés dans le sol, comme des colonnes frustes.
Devant l’entrée de la hutte-médecine,à quatre, cinq ou six mètres en avant, se trouvait l’Arche du premier homme :c’est-à-dire une espèce de tube ou de tonneau planté en terre et disparaissant presque sous les fleurs dont il était enveloppé, et qui grimpaient en s’accrochant à lui de toutes parts ; à droite de cette arche du premier homme était placé, étendu sur deux longs bâtons enfoncés dans le sol et se terminant en fourche, le grand calumet sacrégarni de plumes de toutes couleurs et qui jamais ne doit toucher la terre.
À gauche de l’arche du premier homme était une longue perche terminée à son extrémité par un vautour empaillé, tenant un serpent dans son bec, et au-dessous desquels flottait une large bannière en peau d’antilope, sur laquelle était grossièrement peint en rouge, mais assez bien dessiné, un bison rampant ; du haut en bas, cette perche était garnie de plumes.
C’était le Totem,le palladium, l’étendard sacré de la nation.
Le vautour tenant un serpent signifiait que les Comanches avaient du sang inca dans leurs veines, ce double emblème était les armes,le blasoncomme on dirait aujourd’hui, des Incas.
Le bison signifiait que le premier ancêtre des Comanches était un bison.
Toutes les nations indiennes ont cette croyance que leur premier père fut un animal quelconque, de là le nom qu’ils se donnent.
Un peu éloigné du Totem de la nation, s’élevait le poteau de torture, dont le nom dit tout, sans qu’il soit nécessaire de l’expliquer davantage.
Et enfin un magnifique mahoghani, dont le tronc avait plus de quatre mètres de tour à dix pieds du sol et dont la puissante et superbe ramure couvrait un espace énorme : cet arbre, dont toutes les branches étaient chargées d’ex-votode toutes sortes, flèches, couteaux, peaux, morceaux d’étoffe, calumets mocksens, tabac, etc., etc., était sacré ; on le nommait l’arbre du Wacondah,Dieu, et il était en grande vénération.
De l’autre côté de la place, en face du grand calli-médecine,s’élevait une espèce de grande maison construite en pierre et bien cimentée, ayant deux ailes à angle droit égales en hauteur et en largeur au corps principal ; ces deux ailes étaient liées ensemble par un mur semi-circulaire renfermant une vaste cour ; cette singulière maison avait quatre étages peu élevés, ressemblant à l’intérieur à un escalier colossal de quatre marches, car chaque étage avait une terrasse qui servait de plain-pied à l’étage supérieur ; on communiquait avec tous les étages au moyen d’échelles que l’on retirait la nuit.
La façade extérieure représentait une longue muraille percée de distance en distance de petites fenêtres qui donnent l’air et le jour dans les chambres de ce singulier village, plusieurs milliers d’individus auraient pu habiter dans cette forteresse, car c’en était une, déserte en ce moment, les Comanches ne l’habitant qu’en temps de guerre.
Mais formant un contraste étrange avec les singulières constructions que nous venons de décrire, s’élevait, isolée complètement au milieu de cette bourgade, une immense maison construite à la mode espagnole, ou pour mieux dire mexicaine, avec portillo**et véranda, élevée d’un étage avec terrasse garnie de caisses remplies de plantes rares, et formant ainsi un charmant jardin suspendu avec allées et bosquets.
Cette maison, blanchie au lait de chaux, avait douze fenêtres de façade à chaque étage et six sur les côtés ; les fenêtres étaient garnies de persiennes et de moustiquaires en mousseline de couleurs diverses ; de grandes glaces sans tain servaient de vitres, cette maison était entourée de hautes et solides murailles et possédait une huerta –jardin – ombreuse et admirablement dessinée.
Cette superbe habitation, ou plutôt ce palais, servait de demeure à la famille de Sandoval.
Elle remontait à une haute antiquité ; elle avait été construite quatre-vingt-dix ans avant l’époque où remonte notre histoire, ou plutôt réédifiée sur les ruines colossales et gigantesques d’un ancien temple mexicain, par des ouvriers espagnols appelés tout exprès ; elle avait coûté des sommes folles, mais aussi rien n’y manquait de ce qui peut rendre l’existence confortable.
Elle renfermait, disait-on, d’immenses souterrains et des cryptes énormes, restes du temple mexicain et contenant d’incalculables richesses.
Ces souterrains, prétendait-on, s’étendaient sous toute la colline et allaient par différentes galeries déboucher dans plusieurs directions à des distances considérables.
Nous avons parlé de ces villes de refuge dans plusieurs de nos ouvrages, mais cette fois nous avons cru devoir nous étendre sur la description de cette singulière et curieuse ville de refuge, presque complètement ignorée encore aujourd’hui et que nous avons habitée assez longtemps, persuadé que le lecteur nous saurait gré de la lui faire, cette fois, connaître dans tous ses détails.
q
Les pirates étaient enivrés de leur victoire, qu’ils n’avaient pas espérée aussi complète.
En effet, sauf l’escarmouche commandée par le Nuage-Bleu et Sidi-Muley, qui n’avait duré que quelques minutes, ils avaient regagné leur repaire sans être sérieusement inquiétés par les Comanches et les vaqueros.
Ils attribuaient ce résultat à l’enlèvement des trois dames, enlèvement qui avait dû atterrer don Agostin de Sandoval et ses fils et les empêcher de prendre les mesures nécessaires pour poursuivre les ravisseurs.
Les bandits se félicitaient des précieuses prisonnières tombées si facilement entre leurs mains, et dont les rançons leur procureraient sans doute des monceaux d’or.
Mais si les pirates étaient joyeux et faisaient à perte de vue les plus beaux châteaux en Espagne, par contre leur chef était sombre, inquiet, et surtout fort peu satisfait du résultat final de son audacieuse expédition.
L’Urubu ne s’illusionnait par sur les suites de son hardi coup de main.
Il connaissait de longue date la famille de Sandoval, sa richesse immense et sa puissance sans égale dans tout l’Arizona et même au Mexique et aux États-Unis ; l’ex-capitaine n’avait pas enlevé les dames pour les mettre à rançon, mais pour en faire des otages précieux et se servir de ses prisonnières pour la réussite des plans mystérieux que depuis longtemps il ourdissait dans l’ombre.
Mais la prise du Coyote menaçait de faire avorter misérablement ses combinaisons.
Les deux chefs des pirates se jalousaient et se détestaient ; ce qui n’était un secret pour personne, parmi les pirates et même les trappeurs et les coureurs des bois.
On savait que l’apparente entente des deux chefs cachait une haine d’autant plus féroce que l’Urubu, par des moyens que l’on ignorait, avait mis son associé sous sa complète dépendance, sans que celui-ci osât essayer de reprendre sa liberté d’action.
Malheureusement, pendant son duel improvisé avec Sidi-Muley, l’Urubu avait perdu sa veste de chasse et sa ceinture que lui avait enlevées le spahi, et dans cette veste de chasse et cette ceinture étaient renfermés des papiers précieux et très compromettants, que, par prudence, il portait toujours sur lui, pour les soustraire aux recherches de son associé, qui plusieurs fois déjà avait essayé de s’en emparer.
Il était possible que Sidi-Muley eût jeté au vent ces guenilles sans importance apparente, et alors il n’y avait rien à craindre, mais il était possible aussi que le soldat les eût conservées, ne fût-ce que par gloriole, ou qu’il eût eu la pensée de fouiller le vêtement et la ceinture, et alors la situation devenait grave pour l’Urubu ; car d’un seul coup ses plans, si soigneusement caressés, seraient anéantis sans espoir de pouvoir les reprendre avec quelques chances de réussite.
D’autant plus que l’Urubu savait que le Coyote, non seulement pour échapper à la mort qui le menaçait, mais surtout dans le désir de se venger de l’homme qui pendant si longtemps lui avait fait sentir son impuissance, serait le premier à le trahir.
L’Urubu ne savait comment conjurer le danger suspendu sur sa tête et qui, à chaque instant, pouvait fondre à l’improviste sur lui ; au cas probable où Sidi-Muley aurait découvert les papiers dont il s’était emparé sans le savoir, il était évident que sachant son ennemi désarmé le Coyote n’hésiterait pas une seconde à assurer sa vengeance.
Telle était la situation perplexe dans laquelle se trouvait l’Urubu, lorsqu’il atteignit le souterrain dont il avait fait son repaire.
L’inquiétude du bandit aurait été bien plus grande encore s’il se fût douté que Sans-Traces, un des coureurs des bois les plus habiles du désert, était sur sa piste, et, bien qu’invisible, marchait pour ainsi dire dans ses pas.
Avant de quitter le souterrain pour tenter le coup de main qui avait si bien réussi, l’Urubu et le Coyote avaient fait installer par les bandits une espèce d’appartement assez vaste, construit avec des troncs d’arbres, muni de séparations en planches de façon à faire des chambres assez grandes au nombre de sept ou huit.
Les troncs d’arbres servant de murailles ainsi que les séparations en planches avaient été cachés sous des tapisseries d’une certaine valeur ; un ameublement de bon goût et très confortable avait été disposé avec soin, d’épais tapis avaient été étendus sur la terre ; des candélabres munis de bougies allumées faisaient de cet appartement improvisé une résidence fort**acceptable et surtout très commode pour des dames accoutumées aux raffinements du luxe.
Chacune des dames avait chambre à coucher et cabinet de toilette, il y**avait salon, boudoir, salle à manger, chambre pour les domestiques et cuisine ; tout avait été prévu, rien ne manquait.
Les dames étaient chez elles et pouvaient s’enfermer si cela leur convenait.
En**enlevant les dames, les bandits avaient en même temps enlevé les servantes.
En**arrivant dans le souterrain, les prisonnières furent aussitôt conduites à leur appartement avec une politesse respectueuse à laquelle elles étaient, certes, loin de s’attendre.
Ces procédés respectueux les rassurèrent, mais elles éprouvèrent une grande douleur en pénétrant dans l’appartement construit pour leur usage particulier, car elles comprirent que si les bandits avaient fait d’aussi grands frais pour les recevoir, c’était que, selon toutes probabilités, ils étaient résolus à les garder longtemps prisonnières dans ce souterrain dont la vue seule les avait fait frémir de crainte.
Du reste tout était prêt pour recevoir les trois dames ; des rafraîchissements de toutes sortes étaient préparés avec profusion dans la salle à manger.
Le premier soin des prisonnières fut de visiter leur prison en détail et de s’assurer que les serrures étaient bonnes, fermaient bien, et que toutes les portes étaient munies à l’intérieur de solides verrous.
Doña Térésa constata avec une véritable satisfaction que ses filles et elle étaient à l’abri de toute invasion ; qu’elles étaient, relativement du moins, chez elles et maîtresses d’agir à leur guise sans craindre des visites désagréables ; l’épouse de don Agostin se sentit rassurée sur sa sûreté, surtout quand elle eut acquis la certitude qu’au dehors deux sentinelles armées veillaient sur leur repos.
La nature a des droits imprescriptibles ; si tristes et inquiètes qu’elles fussent, les dames sentirent qu’elles avaient un besoin pressant de nourriture, d’autant plus que, depuis la veille, elles n’avaient rien pris ; car elles avaient refusé de se mettre à table en arrivant au campement ; elles allaient enfin manger quelques bouchées lorsqu’elles avaient été brutalement enlevées par les bandits.
Dès qu’elles eurent été conduites à leur appartement, on leur laissa liberté entière de s’installer comme il leur plairait, sans qu’on les dérangeât une seule fois.
Les dames prirent un peu de nourriture, puis vers neuf heures du soir, après avoir tout examiné avec soin, et fermé les serrures à double tour et poussé les verrous, elles se retirèrent enfin pour la nuit.
Doña Térésa avait fait placer les lits de ses deux filles, doña Luisa et doña Santa, dans sa chambre à coucher ; non pas qu’elle redoutât quelque danger, mais pour rassurer les jeunes filles qui frissonnaient de terreur au bruit le plus léger.
Les servantes avaient suivi l’exemple de leurs maîtresses et s’étaient installées pour la nuit afin d’être à portée de voix de la vieille dame.
Sur l’ordre de doña Térésa toutes les lumières furent éteintes sauf deux fanaux de marine, l’un pendu au plafond de la salle à manger et le second suspendu dans le boudoir communiquant avec la chambre à coucher de doña Térésa.
La nuit fut calme, rien ne troubla le repos des prisonnières.
La fatigue, le chagrin et l’inquiétude avaient accablé les prisonnières de telle sorte qu’elles dormirent d’un sommeil pour ainsi dire léthargique, qui les fatigua beaucoup plus qu’il ne les reposa ; si bien qu’elles s’éveillèrent assez tard.
On se leva vers dix heures du matin, rompu et les membres tout endoloris.
Toutes choses furent remises au plus vite dans leur ordre ordinaire ; il était inutile de laisser connaître aux chefs des bandits, qui sans doute leur feraient une visite, les précautions qu’on avait cru devoir prendre.
Dans un moment où doña Térésa se trouvait à sa toilette, en ouvrant un meuble dans un des tiroirs duquel elle avait, en se mettant au lit, placé ses bagues et ses boucles d’oreilles, elle aperçut, posé sur ses bijoux, un papier plié en forme de lettre, qui bien certainement n’était pas là le soir précédent.
Doña Térésa s’assura d’un regard qu’elle était seule, elle ferma sa porte, poussa le verrou afin de ne pas être surprise à l’improviste par une de ses filles ou une servante, et, en proie à un vif étonnement, elle prit la lettre avec un tremblement nerveux causé non par la curiosité, comme on pourrait le supposer, mais par l’espoir, qui jamais n’abandonne les caractères bien trempés.
Ce billet ne devait venir que d’un ami ; mais comment cet ami avait-il réussi à s’introduire dans cet appartement si bien fermé à l’intérieur et si bien surveillé à l’extérieur ?
Il y avait là un mystère que l’épouse de don Agostin ne s’expliquait pas.
Elle se décida enfin à lire cette étrange missive, qui ne contenait que cinq ou six lignes au plus ; il était impossible d’être plus laconique.
Aux premiers mots qu’elle lut, la vieille dame tressaillit, un sourire écarta ses lèvres, ses yeux lancèrent un éclair, et son visage, si morne un instant auparavant, rayonna de joie et de bonheur.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle avec ferveur, soyez béni pour la grâce que vous daignez nous faire, mes filles sont sauvées ! Gloire, à vous, Seigneur, qui avez eu pitié de notre douleur.
Doña Térésa baisa avec ardeur le billet à plusieurs reprises, puis elle le replia et le cacha dans son sein.
En ce moment deux coups furent frappés contre la paroi du rocher recouverte d’une tapisserie.
Ces deux coups avaient sans doute une signification pour la vieille dame, car elle s’approcha vivement de la tapisserie à l’endroit où les deux coups s’étaient fait entendre, et elle dit d’une voix contenue.
— J’ai trouvé, j’ai lu, merci.
Et elle alla repousser le verrou et ouvrit la porte.
Les deux jeunes filles sortaient de leurs chambres à coucher, elles furent frappées du rayonnement de joie qui illuminait le visage de leur mère.
— Qu’avez-vous donc, mère chérie ? lui demanda doña Luisa.
— En effet, dit doña Santa, vous n’êtes pas la même, chère mère, vous paraissez joyeuse.
— Oui, répondit doña Térésa, j’ai fait un rêve délicieux, qui me rend heureuse et me donne bon espoir.
— Le Ciel vous entende, mère, reprit doña Luisa ; mais cependant, en vous éveillant ce matin, vous étiez bien loin d’être gaie, car de grosses larmes roulaient dans vos yeux.
— Et je les ai séchées avec mes baisers, chère mère, ne vous le rappelez-vous pas ? dit doña Santa.
— Si, si, dit vivement doña Térésa, mais vous aurez mal vu, vous aurez pris ces larmes qui étaient causées par la joie et vous les supposiez causées par la douleur.
— Tant mieux chère mère, je suis heureuse de m’être trompée ainsi.
— Quant à moi, dit doña Luisa, je suis toute courbaturée.
— Et moi de même, ajouta doña Santa.
Doña Térésa souriait avec bonheur au babil de ses filles.
La vieille dame s’assit dans un fauteuil, ses filles l’imitèrent.
— Mes chères enfants, dit doña Térésa, convenons un peu de nos faits.
— Parlez, mère chérie, dit doña Santa, ce que vous nous direz nous le ferons.
— Quant à cela, vous pouvez être tranquille, chère mère, ajouta doña Luisa.
— Probablement, reprit la vieille dame, les chefs des bandits, qui nous ont fort bien traitées hier en nous laissant maîtresses dans notre prison, nous feront demander aujourd’hui une entrevue.
— Oui, c’est probable, appuya doña Luisa.
— Si ce que je prévois arrive, laissez-moi parler seule aux bandits, ne répondez pas un seul mot aux questions que peut-être ils vous adresseront, abandonnez-moi le soin de leur répondre, quoi qu’ils disent ; me le promettez-vous ?
— Oui, mère, s’écria vivement doña Santa, la seule pensée de causer avec ces misérables me fait frissonner ; je serais incapable de dire un mot.
— Bien que je sois, je le crois, moins craintive que ma sœur, j’imiterai son silence ; parce que, à mon avis, dit doña Luisa avec affection, partout où vous êtes avec nous, chère mère, seule vous avez le droit de parler et de répondre en notre nom.
— Très bien, mes enfants, je n’attendais rien moins de vous ; mon âge me permet une discussion et une polémique qui n’est pas le fait de jeunes filles comme vous.
— Aussi, chère mère, nous nous abstiendrons ; vous n’aviez même pas besoin de nous faire cette recommandation, dit doña Santa, n’étiez-vous pas assurée à l’avance de notre obéissance complète ?
— Oui, mais cependant je devais m’entendre avec vous ; encore un mot : J’ai une recommandation à vous faire, recommandation fort sérieuse, et dont vous comprendrez aussitôt la gravité.
— De quoi s’agit-il donc, mère ? demanda doña Luisa.
— Vous savez combien notre famille est unie ; tous ses membres sont liés les uns aux autres par une amitié profonde.
— Notre père et nos frères nous aiment au-dessus de tout, dit doña Santa.
— Et nous le leur rendons du plus profond de notre cœur, dit doña Luisa avec ardeur ; c’est de nos frères que vous voulez parler, n’est-ce pas, mère chérie ?
— Oui, chère enfant, dit affectueusement doña Térésa, vous vous imaginez dans quel désespoir notre enlèvement les a plongés.
— Oui, et par tous les moyens ils essayeront de nous enlever à nos ravisseurs, dit doña Luisa, de cela je suis certaine ; je redoute même qu’ils se hasardent trop et s’exposent à être assassinés par les misérables qui nous tiennent en leur pouvoir.
— J’ai aussi la même crainte, mes enfants ; cette pensée me glace le sang dans les veines, vous savez combien José et Estevan sont téméraires, je crains qu’ils s’aventurent dans ce souterrain que maintenant ils doivent connaître.
— Moi je compte voir soit l’un, soit l’autre de mes frères.
— Moi je suis certaine qu’ils viendront ensemble.
— Folles que vous êtes ! c’est à une mort horrible qu’ils s’exposeraient s’ils étaient reconnus par les bandits.
— Mon frère José est bien fin.
— Estevan ne lui cède en rien, mère.
— Hélas ! je le sais, chères filles, rien ne leur coûtera pour nous délivrer ; ils feront des prodiges d’adresse et de courage pour réussir, mais s’ils échouent ?
— Ils n’échoueront pas, mère ! dit vivement doña Santa.
— C’est impossible, appuya doña Luisa.
— Donc ils viendront.
— Et nous les verrons aujourd’hui, s’écrièrent les jeunes filles en même temps.
— Soit, j’admets cette hypothèse, je dis comme vous, ils viendront.
— Oui, et nous les embrasserons à plein cœur, n’est-ce pas, Santa ?
— Ces chers frères ! fit la jeune fille avec sentiment.
Doña Térésa frissonna intérieurement aux paroles de ses filles.
— Voilà ce que je craignais, dit-elle d’une voix éteinte.
— Comment, mère ?
— Pourquoi cela, mère chérie ?
— Parce que vous tuerez vos frères aussi sûrement que si vous leur plongiez un poignard dans le cœur.
— Oh ! mère ! pouvez-vous parler ainsi, s’écria doña Santa avec tristesse.
— Cela est cependant ainsi.
— Mais pourquoi, mère ? dit doña Luisa.
— Parce que nous embrasserons nos frères ?
— Positivement.
— Alors soyez assez bonne pour vous expliquer, chère mère, dit doña Santa ; nous ne savons pas, nous, n’est-ce pas, Luisa ?
— Je crois comprendre notre mère, dit la jeune fille, et si ce que je suppose est vrai, notre mère a raison.
— Que supposez-vous, Luisa ?
— Chère mère, il est évident que nos frères nous cherchent de tous les côtés, pour mieux réussir dans leurs recherches, ils ont pris ou ils prendront ces déguisements qu’ils portent si bien, que jamais personne ne les a reconnus.
— C’est cela même ma fille, si l’un de vos frères, ou même tous deux s’introduisent ici, ce ne peut être que déguisés.
— C’est juste, dirent les deux jeunes filles.
— Et si vous ne restez pas froides en leur présence, un clin d’œil, un geste, un mot, que sais-je ? suffirait pour les faire reconnaître et alors…
— La torture et une mort horrible, s’écria doña Luisa.
— Oui, vous avez raison, mère, et toi aussi, Luisa, dit la jeune fille avec résolution, je vous jure que, quoi qu’il arrive, malgré le chagrin de ne pouvoir pas embrasser mes frères, je ne les reconnaîtrai pas et je les traiterai comme des étrangers.
— Tu me le promets, Santa ?
— Oui, mère ; vous avez ma parole, quoi qu’il advienne je la tiendrai ; j’aime trop mes frères pour que, par ma faute, je les expose à un danger aussi terrible.
Doña Térésa embrassa ses deux filles, toutes trois furent pendant quelques instants entrelacées et formant un groupe charmant, puis elles allèrent se mettre à table pour déjeuner.
Le repas fut bientôt terminé, les dames étaient trop tristes et sous le coup d’une trop grande douleur pour qu’elles eussent appétit ; après quelques minutes elles se levèrent, ayant à peine picoré comme des oiseaux, plutôt que de manger comme elles l’auraient fait dans toute autre circonstance.
Les trois dames s’installèrent dans le boudoir, et elles s’occupèrent de ces charmants travaux de femmes qui laissent l’esprit complètement libre et leur permet tout en travaillant de penser à tout autre chose que ce qu’elles font.
Vers trois heures, on frappa légèrement à la porte de l’appartement.
Doña Térésa ordonna d’ouvrir, la porte fut ouverte et une servante conduisit le visiteur au boudoir où les dames étaient réunies.
Ce visiteur était l’Urubu.
Pour cette circonstance le chef des bandits avait cru devoir endosser un uniforme militaire de fantaisie, tenant le milieu entre l’uniforme mexicain et l’uniforme français.
L’Urubu était de bonne race, ses manières étaient celles de la haute société française, qui passe avec raison pour la plus accomplie du monde entier.
Le chef des pirates était jeune encore, il était de haute taille, sa physionomie martiale était, en apparence, des plus sympathiques ; sa voix était mâle, ses manières aisées ; en somme, comme on dit au Mexique, c’était un caballero**dans toute l’expression du mot.
À son entrée dans le boudoir, il salua respectueusement les dames qui s’étaient levées pour le recevoir.
— Mesdames, dit l’Urubu avec une exquise politesse, veuillez m’excuser de venir ainsi vous troubler dans votre gynécée, sans y être autrement autorisé que par mon vif désir de vous être agréable en tout ce qui pourra dépendre de moi.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, répondit doña Térésa en indiquant un siège.
L’Urubu salua et s’assit.
Cette conversation avait lieu en espagnol, que le pirate parlait fort bien.
Les deux jeunes filles, penchées sur leur travail, semblaient complètement étrangères à cet entretien.
— Madame, reprit l’Urubu, permettez-moi avant tout de m’excuser auprès de vous et de vos charmantes filles, pour ce qui s’est passé et l’enlèvement dont elles et vous avez été victimes bien contre ma volonté.
Les jeunes filles semblèrent n’avoir pas entendu.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit doña Térésa, je ne suis pas encore bien remise de la douleur que j’ai éprouvée en me voyant brutalement ravie moi et mes filles, à notre famille, ce qui fait que je n’ai pas encore assez de liberté d’esprit pour m’expliquer les paroles que vous me faites l’honneur de m’adresser ; je serais heureuse de comprendre comment vous m’avez enlevée ainsi que mes filles, sans le vouloir.
— Cela est ainsi cependant, madame, répondit doucement le bandit et, si vous me le permettez, je…
— Pardon, monsieur, si, ainsi que vous me le dites, ce triple enlèvement a été commis contre votre volonté, et sans que vous le sachiez dans le premier moment, il y aurait, à mon avis, un moyen très facile de réparer ce malentendu.
Ces quelques mots furent sifflés d’un bec trop effilé, ainsi que disait Tallemand des Réaux, pour que le pirate ne devinât pas aussitôt qu’il avait affaire à forte partie.
— Quel est ce moyen, madame ? reprit-il en souriant ; je serais heureux de le connaître.
— Rien de plus simple et de plus facile, monsieur ; rendez-nous la liberté, et mon mari vous payera sans compter la rançon, quelle qu’elle soit, que vous exigerez.
— Eh quoi ! madame, reprit le pirate avec une surprise très bien jouée, supposez-vous donc que vous êtes prisonnières ?
La vieille dame regarda bien en face son interlocuteur.
— Vous plaisantez sans doute, monsieur, dit-elle.
— Oh ! madame, vous me faites injure, dit-il avec tristesse, vous n’êtes pas prisonnières.
— Que sommes-nous donc, monsieur ? dit Térésa avec ironie.
— Pardon, madame, je crois que nous ne nous entendons pas.
— Ou peut-être, nous entendons-nous trop bien, monsieur ; vous ne réussirez pas à nous donner le change, malheureusement, les faits sont patents, rien ne pourra faire qu’ils ne soient pas.
— Je reconnais, madame, qu’en apparence les faits me condamnent.
— Ah ! vous en convenez, monsieur.
— Oui, madame, et avec d’autant plus de liberté dans toute cette affaire, que tout s’est passé à mon insu ; que j’ignorais quelles étaient les intentions de mon associé ; si je les avais connues, je me serais opposé de toutes mes forces, je vous le jure, madame, à ce rapt odieux ; mais quand j’ai été instruit de ce qui s’était passé, il était trop tard ; mon associé était prisonnier de votre mari, madame ; et ce n’est qu’en arrivant ici que l’on m’a révélé votre enlèvement ; voilà, madame, les faits tels qu’ils se sont passés et de quelle façon j’ai été instruit ; je n’ai pas dit un mot qui ne soit vrai.
— Alors pourquoi nous retenir ici contre votre volonté ?
— Parce que, à mon grand regret, la situation est complètement changée.
— Comment changée, en quel sens ?
– Mon associé est prisonnier de votre mari, madame.
— Eh bien, monsieur ?
— Le Coyote, mon associé, est menacé d’une mort horrible, j’en ai été averti ; comme je tiens beaucoup à mon associé, je veux tenter les plus grands efforts pour le sauver.
— Que puis-je avoir dans cette affaire ?
— Tout, madame.
— Cette fois encore, monsieur, je vous dirai que je ne vous comprends pas ?
— Eh bien, madame, bien malgré moi, vous tenant entre mes mains, j’essayerai d’entamer des négociations avec votre mari.
— Dans quel but, monsieur ?
— Dans le but de sauver mon associé, madame, en avertissant votre mari que si, dans les vingt-quatre heures, il ne m’est pas rendu, je vous considère comme mes otages, et ce qui sera fait à mon associé, mes otages le subiront.
Ceci fut dit d’une voix sèche avec un accent glacial.
— Vous ne commettrez pas un crime aussi horrible, monsieur, s’écria doña Térésa éperdue.
— Je le ferai, madame, dit-il froidement ; que votre mari rende la liberté à mon associé, et aussitôt je vous ferai conduire près de vos amis avec la plus grande courtoisie, je vous en donne ma parole d’honneur.
Il y eut un silence effrayant.
Doña Santa avait perdu connaissance.
— Vous êtes un lâche et un misérable, dit doña Luisa avec un regard écrasant, sortez, monsieur, vil assassin de femmes ! sortez et sachez bien que moi, qui ne suis qu’une jeune fille, je vous défie et je vous méprise, vous me faites horreur ! mais sortez donc ! ajouta-t-elle en frappant du pied avec colère.
— Dieu nous protégera, monsieur, dit doña Térésa avec égarement, il ne permettra pas qu’un crime aussi odieux s’accomplisse.
La porte s’ouvrit, et Navaja annonça.
— L’Oiseau-de-Nuit est arrivé.
— Qu’il vienne, dit le pirate.
Le Comanche parut presque aussitôt.
Le Peau-Rouge était froid et sombre comme toujours.
— Déjà arrivé, chef ? dit le pirate avec joie, je ne vous attendais pas aussitôt.
— L’Oiseau-de-Nuit venait au souterrain, où l’Urubu se terre comme un chien de Prairie, quand il a rencontré la face pâle que vous aviez envoyée à la recherche du chef comanche ; que veut le chef face pâle ? son ami attend.
— Merci, chef.
Doña Santa avait repris connaissance, elle n’avait pas voulu quitter le boudoir ; les trois dames s’étaient groupées au fond de la pièce ; elles ne perdaient pas un mot de ce qui se disait.
— Où sont les fusils que le Coyote a promis à l’Oiseau-de-Nuit ?
— Le Coyote est prisonnier, il faut attendre qu’il ait repris sa liberté.
— Ooah ! fit le Comanche, et quand reviendra le Coyote dans son terrier ? dit le Comanche avec ironie.
— Dans vingt-quatre heures au plus.
L’Indien haussa les épaules avec ironie.
— La lune de demain sera la dernière que verra le Coyote.
— Comment ?
— Les femmes comanches aiguisent les échardes qu’on lui entrera sous les ongles, les haches sont prêtes, le bûcher préparé, le Coyote sera torturé demain au coucher du soleil, devant toute la nation comanche ; ce sera très beau.
— C’est bien, dit le pirate avec un geste terrible en désignant les trois dames, ces femmes mourront de la même mort que mon ami.
Le Peau-Rouge sourit.
— Les Peaux-Rouges ne torturent pas les femmes et ne les attachent pas au poteau.
— Je ne suis pas un Peau-Rouge, elles mourront.
— Le Wacondah le défend, les femmes sont sous la protection des guerriers, que l’Urubu prenne garde.
— Voulez-vous porter une lettre que je vous remettrai pour don Agostin de Sandoval ?
— L’Oiseau-de-Nuit est un chef, répondit l’Indien avec hauteur, il ne porte pas de colliers –lettres.
— Vous refusez ?
— Le chef refuse.
— Alors vous répondrez de la mort de ces femmes, je voulais vous charger de proposer à notre ennemi de me rendre le Coyote contre la liberté de ces femmes ; refusez-vous encore ?
— Le chef a dit non, répondit froidement le Comanche.
— Soit, elles mourront.
— Le chef pâle tient beaucoup à sauver son ami ?
— Oui, beaucoup.
— Ochk ! c’est bon ; tout est prêt, les guerriers du chef sont réunis, pourquoi l’Urubu ne sauverait-il pas son ami ? le moment est bon.
L’Urubu réfléchit un instant.
— Vous me guiderez ? dit-il enfin.
— Le chef a promis.
— Tout est prêt ?
— Vous croyez le moment propice ?
— Une torture est une fête, la prudence s’oublie.
— Vous avez raison. Alors à demain.
– Est-ce convenu ?
— Oui, sur ma parole.
— Oah ! le chef viendra à l’endit-ah –au lever du soleil.
— Sauverons-nous le Coyote ?
— Oui, si le chef pâle laisse faire les Peaux-Rouges.
— Vous commanderez l’expédition.
— Bah ! l’Oiseau-de-Nuit montrera au visage pâle ce qu’il ne s’attend pas à voir.
— Priez Dieu qu’il sauve le Coyote, car votre vie dépend de la sienne, dit l’Urubu avec menace aux trois dames.
— Les squaws prieront le Wacondah des Blancs, et elles seront sauvées ! dit le Peau-Rouge avec intention.
Les deux hommes sortirent.
Les trois dames demeurèrent seules ; chose étrange, au lieu du désespoir auquel elles avaient été en proie quelques instants auparavant, elles souriaient et étaient presque gaies.
D’où venait ce changement étrange dans leur humeur ?
La journée s’écoula assez tristement, elle parut surtout très longue pour les prisonnières.
Elles semblaient attendre quelque chose, bien qu’elles ne se fissent aucune confidence.
Le repas du soir fut silencieux, évidemment les dames étaient préoccupées ; elles semblaient en proie à une impatience fébrile, elles ne se communiquaient pas leurs pensées entre elles ; plus l’heure avançait, plus les prisonnières semblaient devenir plus nerveuses et plus inquiètes.
Vers neuf heures du soir, doña Térésa voulut elle-même fermer les portes et pousser les verrous.
Cette précaution prise, doña Térésa fit silencieusement un geste aux servantes pour leur ordonner de la suivre.
Elles prirent place alors sur les sophas et les fauteuils, et la porte de la chambre à coucher fut soigneusement fermée et verrouillée en dedans.
Un silence de plomb pesait sur cette chambre, où six femmes étaient réunies, toutes étaient muettes, sombres et immobiles.
Sans doute, elles attendaient un événement terrible et surtout de la plus haute importance pour elles, mais qui, à leur gré, tardait beaucoup à se produire.
Il n’y a rien de plus énervant que l’attente.
Le système nerveux est surexcité, le cœur bat à coups précipités, on éprouve des étouffements et des douleurs d’entrailles ; on ne calculera jamais exactement de combien de siècles se compose une minute pour ceux qui souffrent de l’attente d’un événement qui doit être décisif, soit en bien ou en mal, et qui doit décider de l’existence ou de la fortune et du bonheur d’une famille.
Ces six femmes ainsi immobiles, dont les yeux semblaient seuls vivre, faisaient penser à ces malheureux des Mille et une Nuits,qu’un méchant enchanteur a touchés de sa baguette et a métamorphosés en statues de marbre, tout en leur laissant toutes les apparences de la vie.
Cependant la nuit s’avançait, il était près de minuit.
Soudain deux coups légers furent frappés contre la paroi de la chambre à coucher, du côté du rocher.
Doña Térésa posa un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence.
Toutes, maîtresses et servantes, subitement se levèrent et se tintent immobiles ; les cœurs battaient en proie à une vive anxiété.
Tout à coup la tapisserie fut soulevée.
Et l’Oiseau-de-Nuit, le chef comanche, apparut.
Derrière lui, dans une large cavité, d’autres hommes armés apparaissaient, éclairés par des torches de bois d’ocote.
Le chef comanche démasqua la cavité et fit un geste.
Les dames passèrent silencieusement, suivies immédiatement par leurs servantes.
Pas un mot n’avait été prononcé.
Puis, quand il ne resta plus personne dans la chambre à coucher, la tapisserie retomba, et le bloc de rocher, qui servait à fermer la cavité par laquelle avaient passé les prisonnières, reprit sa place et toutes traces de cette audacieuse évasion disparurent.
La chambre à coucher resta solitaire, éclairée seulement par la lampe dont l’huile était presque épuisée et dont la lumière devenait à chaque instant plus faible.
Pas un mot n’avait été prononcé de part ni d’autre.
q