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Chapitre 11 Les Chinois

Quelques jours après, les enfants étaient assis sur l’herbe.
ÉLISABETH. – Nous devrions tous raconter une histoire chacun à notre tour ; c’est amusant !

MADELEINE. – Amusant pour ceux qui écoutent, mais pas pour celui qui raconte.

CAMILLE. – Ce n’est pas ennuyeux, je t’assure ; on est content de faire plaisir.

PIERRE. – Moi je ne demande pas mieux.

— Moi aussi, moi aussi ! s’écrièrent les autres.

LéONCE. – Alors tirons au sort qui racontera le premier. On met des numéros dans un sac, chacun prenant le sien par rang d’âge.

HENRI. – Qui est-ce qui tirera ?

CAMILLE. – C’est Pierre.

PIERRE. – Non, c’est Camille.

VALENTINE. – Non, c’est Élisabeth, qui a proposé la chose.

MADELEINE. – Ce sera le plus jeune, Paul, qui ne sait pas lire.

Tous. – C’est ça très bien ! Paul ! où est Paul ? On va chercher Paul ; on l’amène.

CAMILLE. – Viens, mon petit Paul, prends un numéro dans le sac.

PAUL, retirant sa main. – Non, veux pas.

CAMILLE. – Oh ! Paul, je t’en prie, mets ta petite main dans le sac.

PAUL. – Non, veux pas.

Les enfants l’entourent, le supplient. Paul, enchanté d’être supplié, persiste à refuser.

HENRI. – Allez, monsieur, vous êtes un vilain ; je vais chercher Marie-Thérèse, elle sera plus gentille que vous.

PAUL. – Non, veux pas.

SOPHIE. – Va-t’en avec ton : « Non, veux pas » ; nous n’avons pas besoin de toi, petit laid.

PAUL. – Alors pourquoi vous m’avez amené ?

SOPHIE. – Parce que nous avons cru que tu serais gentil, et tu ne l’es pas. Ah ! voici Marie-Thérèse ; viens, viens, ma petite Marie-Thérèse, tirer un numéro du sac.

MARIE-THéRèSE. – Nounou, veux Nounou.

VALENTINE. – Tu vas aller avec Nounou tout à l’heure. Mets ta main dans le sac ; vois comme il est gentil.

MARIE-THéRèSE. – Non, pas gentil.

MADELEINE. – Mets toujours ta main. Prends un petit papier.

MARIE-THéRèSE. – Je veux des dragées.

SOPHIE. – Je n’en ai pas, ma petite chérie ; je t’en donnerai si tu tires un petit papier. Tire, chérie, tire.

MARIE-THéRèSE. – Non, veux des dragées.

SOPHIE. – Petite bête, va. Elle ne tirera pas.

PIERRE. – Sont-ils assommants ces petits !

SOPHIE. – Allez, mademoiselle, allez, vous êtes une laide ; vous n’aurez ni dragées ni rien du tout.

MARIE-THéRèSE. – Je veux des dragées.

SOPHIE. – Tu n’auras rien. Élisabeth, va, je t’en prie, nous chercher le petit Armand.

On emmène Marie-Thérèse, qui crie en s’en allant : « Je veux des dragées ». Élisabeth amène Armand.

MADELEINE. – Mon petit Armand, veux-tu mettre ta petite main dans ce gentil petit sac et tirer un tout petit papier ?

ARMAND. – Oui, veux bien, Madeleine.

MADELEINE. – Oh ! qu’il est gentil ! Tiens, mon petit, prends.

Armand enfonce sa grosse petite main en riant et la retire pleine de numéros.

LéONCE. – Ce n’est pas ça ! ce n’est pas ça ! Un seulement.

ÉLISABETH. – Attends, je vais arranger cela. Remets les petits papiers, mon chéri ; n’en prends qu’un.

ARMAND. – Non, veux tout.

ÉLISABETH. – Tu les prendras après. D’abord n’en prends qu’un.

ARMAND. – Non, veux tout ! veux pas un.

SOPHIE. – Monsieur, rendez-moi les papiers tout de suite.

Armand se sauve en riant ; on court après lui ; se voyant pris, il jette les papiers par la fenêtre qui est ouverte.

LéONCE. – Méchant petit garçon ! vilain ! Allez-vous-en, monsieur, qu’on ne vous voie plus.

PIERRE. – Il n’y a pas moyen avec ces marmots ; ils sont insupportables.

JACQUES. – Mais comment faire alors ?

CAMILLE. – Écoutez, faisons une chose plus simple : prenons autant de numéros que nous sommes de personnes ; mettons-les dans ce sac ; retirons-en chacun un ; celui qui tirera le numéro 1 commencera, le numéro 2 racontera après, et ainsi de suite.

JACQUES. – Très bien ! très bien ! Camille a raison.

Ils font comme l’a dit Camille. C’est Sophie qui se trouve avoir le numéro 1.

VALENTINE. – Bon ! c’est Sophie qui commence. Qu’est-ce que tu vas nous raconter ?

SOPHIE. – De très jolies choses, très amusantes et que vous ne connaissez pas du tout.

MARGUERITE. – Comment cela s’appelle-t-il ?

SOPHIE. – Cela s’appelle les Crapauds. C’est joli cela.

LOUIS. – C’est selon ! Si l’histoire est amusante, c’est joli ; sinon, c’est affreux.

SOPHIE. – Puisque je te dis que c’est très joli.

ARTHUR. – Nous allons bien voir. Commence.

SOPHIE. – Un jour, un missionnaire qui s’appelait M. Huc dînait chez nous. On mangeait des confitures ; il dit : « J’ai mangé des confitures meilleures que cela en Chine, des confitures de crapauds ». Papa dit : « Quelle horreur ! » Maman dit : « C’est dégoûtant ». Je dis : « C’est impossible ». L’abbé Huc dit…

PIERRE. – Elle est très ennuyeuse ton histoire.

SOPHIE. – Mais attends donc, elle ne fait que commencer.

LéONCE. – Ce n’est pas une histoire, cela.

SOPHIE. – Mais taisez-vous donc ! laissez-moi finir.

HENRI. – Dépêche-toi alors, pour avoir plus tôt fini.

SOPHIE. – Du tout, monsieur, je la ferai durer très longtemps, exprès pour vous faire enrager.

PIERRE. – Alors nous ferons un somme en attendant le numéro 2. Qui a le numéro 2 ?

CAMILLE. – C’est Jacques.

SOPHIE. – L’abbé dit : « C’est excellent et pas dégoûtant ». Moi je dis…

JACQUES. – Allons, la voilà qui recommence : Je dis, tu dis, il dit.

SOPHIE. – Non, monsieur, je ne recommence pas, je continue. Moi je dis : « Comment que ça se fait ? »

LéONCE. – Ha ! ha ! ha ! Comment que ça se fait est joli !

SOPHIE. – Laisse-moi tranquille. L’abbé Huc répond : On prend les crapauds…

LéONCE. – Et on les mange.

SOPHIE. – Tais-toi, tu m’ennuies. « On les enfile par la patte, on accroche les ficelles avec les crapauds enfilés dans de grands hangars ; on les laisse sécher ; quand ils sont secs… »

LéONCE. – On les jette au fumier.

SOPHIE. – Je ne t’écoute pas seulement. « On les pile en poudre dans des mortiers, puis on mêle cette poudre avec de l’huile de sésame et avec du miel, et cela devient une confiture excellente. »

HENRI. – Et puis ?

SOPHIE. – Et puis voilà tout ! On la mange.

PIERRE. – Tu appelles cela une histoire ?

SOPHIE. – Attends donc, je n’ai pas fini. L’abbé Huc a dit encore que les Chinois sont très méchants, qu’ils tourmentent des hommes, qu’ils les coupent en morceaux sans que cela leur fasse pitié ; ils jettent leurs enfants tout petits aux cochons ; ils battent leurs femmes, ils vendent leurs filles, ce qui est abominable, et beaucoup d’autres choses comme cela très amusantes.

LéONCE. – Mais cela ne nous amuse pas du tout.

SOPHIE. – Parce que tu es un nigaud… Demande aux autres.

Personne ne répond. Sophie regarde : ils dorment ou font semblant de dormir tous, excepté Camille, qui craint de faire de la peine à Sophie.

SOPHIE. – Tiens, ils dorment ! C’était pourtant bien amusant, n’est-ce pas, Camille ?

CAMILLE. – Non, pas très amusant, pour dire la vérité.

SOPHIE. – C’est singulier ! je croyais que cela vous amuserait beaucoup. Je vais les éveiller ; ils dorment comme des marmottes.

CAMILLE. – Je crois plutôt qu’ils font semblant.

SOPHIE. – Ah ! ils font semblant ! Voilà pour les réveiller.

Sophie saisit un arrosoir qui se trouvait près d’elle, y plonge la main et leur lance de l’eau à la figure ; ils se lèvent tous à la hâte, s’élancent et courent après Sophie, que Camille cherche à protéger et qui s’esquive pendant le désordre causé par l’arrosement ; les uns s’essuient le visage, les autres secouent leurs habits et leurs robes ; tous parlent à la fois et sont furieux contre Sophie.

PIERRE. – Quelles sottes idées elle a, cette Sophie !

LéONCE. – Elle imagine toujours des choses absurdes.

HENRI. – Et qu’elle croit charmantes et très spirituelles.

ARTHUR. – Et qui sont bêtes comme elle-même.

VALENTINE. – Il faut avouer qu’elle est bonne fille.

MARGUERITE. – C’est vrai : elle s’emporte quelquefois, mais cela ne dure pas.

ÉLISABETH. – Oui, après qu’elle a joué quelque tour de sa façon, comme celui de tout à l’heure.

MADELEINE. – Ce n’était pas bien méchant de nous lancer quelques gouttes d’eau.

LOUIS. – Tu appelles cela quelques gouttes ? mon pantalon qui est trempé !

JACQUES. – Et moi, mes cheveux et mon cou ! Je ne fais que m’essuyer depuis qu’elle s’est sauvée.

JEANNE. – Son histoire est très ennuyeuse tout de même.

HENRIETTE. – Assommante ! je n’y ai rien compris.

CAMILLE. – Voyons, mes amis, maintenant que chacun a dit son petit mot contre elle, avouons que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour la mettre en colère.

LéONCE. – Comment ! que lui avons-nous fait ?

CAMILLE. – D’abord on l’a interrompue à chaque phrase, puis on s’est moqué d’elle, puis on a bâillé, puis on a fait semblant de dormir. Tout cela n’est pas agréable, et je trouve même qu’elle a été très patiente.

Sophie apparaît à une lucarne du grenier.

« Êtes-vous toujours mouillés et en colère ? » leur crie-t-elle en riant.

Les enfants lèvent la tête. En voyant cette bonne figure riante et sans malice, leur humeur se dissipe.

« Tu peux descendre, lui crient-ils, nous ne sommes plus fâchés. »

SOPHIE. – Bon, je descends. C’est bien vrai, n’est-ce pas ? Vous ne me réservez pas quelque malice ?

CAMILLE. – Non, non, Sophie ; je réponds d’eux ; tu seras la bienvenue.

Deux minutes après, Sophie arrive en riant.

« Est-ce que tout de bon mon histoire était ennuyeuse ? » demanda-t-elle à Élisabeth.

ÉLISABETH. – Très ennuyeuse, je t’assure.

SOPHIE. – Voulez-vous que je vous en raconte une autre très amusante de gros singes qu’on appelle orangs-outangs ?

ÉLISABETH. – Oh non ! je t’en prie ; nous en avons assez.

MARGUERITE. – D’ailleurs c’est au tour de Jacques.

JACQUES. – C’est que j’ai peur de vous ennuyer ; je ne sais pas grand-chose, moi, et je ne peux pas raconter comme Camille.

SOPHIE. – C’est égal, raconte toujours ; ce sera certainement aussi bien que moi, peut-être mieux.

CAMILLE. – Voyez comme Sophie est modeste ; tu n’as pas d’orgueil du tout, Sophie ; c’est très bien, je t’assure.

SOPHIE. – Je serais bien bête d’en avoir.

CAMILLE. – On est toujours bête d’en avoir ; et tant de personnes en ont pourtant ! Allons, mon petit Jacques, commence ton histoire.

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