‹ Les caractères (dont «Les caractères» de Théophraste)Chapitre 31 sur 50 · De la médisance

De la médisance

Je définis ainsi la médisance : une pente secrète de l’âme à penser mal de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles ; et pour ce qui concerne le médisant, voici ses mœurs. Si on l’interroge sur quelque autre, et que l’on lui demande quel est cet homme, il fait d’abord sa généalogie : « Son père, dit-il, s’appelait Sosie, que l’on a connu dans le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate ; il a été affranchi depuis ce temps, et reçu dans l’une des tribus de la ville ; pour sa mère, c’était une noble Thracienne, car les femmes de Thrace, ajoute-t-il, se piquent la plupart d’une ancienne noblesse : celui-ci, né de si honnêtes gens, est un scélérat et qui ne mérite que le gibet. » Et retournant à la mère de cet homme qu’il peint avec de si belles couleurs : « Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui épient sur les grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les enlèvent et les ravissent. » Dans une compagnie où il se trouve quelqu’un qui parle mal d’une personne absente, il relève la conversation : « Je suis, lui dit-il, de votre sentiment : cet homme m’est odieux, et je ne le puis souffrir. Qu’il est insupportable par sa physionomie ! Y a-t-il un plus grand fripon et des manières plus extravagantes ? Savez-vous combien il donne à sa femme pour la dépense de chaque repas ? Trois oboles, et rien davantage ; et croiriez-vous que dans les rigueurs de l’hiver et au mois de décembre il l’oblige de se laver avec de l’eau froide ? » Si alors quelqu’un de ceux qui l’écoutent se lève et se retire, il parle de lui presque dans les mêmes termes. Nul de ses plus familiers amis n’est épargné ; les morts mêmes dans le tombeau ne trouvent pas un asile contre sa mauvaise langue.

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