TROISIÈME QUART.
Tel qu’après un calme plat, réveillé soudain par la tempête, l’Océan rejette les morts précipités dans ses abîmes, telle aussi, à travers les vapeurs qui voilent l’horizon, la pensée, sortant d’une léthargie passagère, nous présente le tableau confus de ses spectres : monstres informes qui s’échappent d’une résurrection imparfaite et prématurée ; fragments divers, membres de différents corps que le hasard réunit pêle-mêle ; bizarres métamorphoses, mutilations extraordinaires, images qui tour-à-tour se séparent et se rejoignent, douées d’une vie merveilleuse. Qui nous dira comment s’opère le retour graduel et régulier de nos sens et de nos idées ? Qui pourra expliquer le mystère de ce chaos et de cette création, mystère qui se passe cependant chaque jour dans nous-mêmes, type et symbole d’un mystère plus grand encore ?
Quand et comment la nuit qui enveloppait le noir clocher se changea-t-elle en une lumière resplendissante ? Quand et comment la tour solitaire se peupla-t-elle de myriades de figures ? Quand et comment le murmure monotone qui bourdonnait à l’oreille de Trotty endormi ou évanoui devint-il une voix sonore ? « Suivez-le et poursuivez-le, » soupirait tout-à-l’heure cette voix ; « interrompez son sommeil, » criait-elle maintenant. Quand et comment, au lieu d’une sensation lente et confuse, Trotty commença-t-il à percevoir clairement tout ce qui frappait son ouïe et sa vue, à distinguer ce qui était réellement de ce qui n’était pas ? les dates et les moyens d’investigation manquent pour le dire ; mais réveillé et se relevant enfin sur le plancher où il était tombé, Trotty aperçut un spectacle surnaturel.
Il vit la tour, où un charme avait conduit ses pas, fourmiller de fantômes nains, créations fantastiques des cloches ; il les vit incessamment sauter, voler, tomber par milliers des entrailles de l’airain ; il les vit autour de lui sur le plancher, au-dessus de lui dans l’air, descendre et s’éloigner au moyen des cordes, le regarder du haut des solives massives ceintes de fer, le lorgner à travers les fentes et crevasses des murailles, et peu à peu l’entourer de leurs ronds multiples, semblables à ces cercles que déroule au loin sur la surface d’un lac la chute soudaine d’une lourde pierre. Il les vit sous toutes sortes d’aspects et de formes ; il en vit de laids et de beaux, de difformes et de gracieux, de jeunes et de vieux, de bons et de cruels, de gais et de sombres. Il en vit qui dansaient ; il en vit qui chantaient ; il en vit qui s’arrachaient les cheveux et il en vit qui poussaient des hurlements.
Leur multitude épaississait l’air ; Trotty les voyait aller et venir incessamment, monter et descendre, volant sur des coursiers aériens, déployant des ailes, mettant à la voile ; celui-ci disparaissant dans le lointain, celui-là se perchant à côté de lui, tous s’agitant dans une violente et perpétuelle activité. Pierres, briques, ardoises, tuiles, devenaient transparentes à ses regards comme aux leurs : il les voyait dans l’intérieur des maisons, occupés au chevet des hommes endormis ; il les voyait consoler ceux qui faisaient un rêve ou les battre avec un fouet, crier à l’oreille de l’un, soupirer la plus douce musique à l’oreille d’un autre ; ici gazouiller le chant des oiseaux et exhaler le parfum des fleurs, là faire apparaître soudain d’horribles visages dans la glace de leurs miroirs magiques.
Il vit ces enfants des cloches, non-seulement parmi les hommes endormis, mais encore parmi ceux qui étaient éveillés, remplissant les fonctions les plus inconciliables, prenant les formes les plus opposées. Il en vit un qui s’attachait des ailes innombrables pour augmenter la rapidité de sa fuite, et un autre qui se chargeait de chaînes et de contrepoids pour ralentir sa marche ; il en vit qui avançaient les aiguilles des pendules et d’autres qui les retardaient et cherchaient à les arrêter tout-à-fait ; il en vit qui, ici, représentaient une noce, là, des funérailles ; dans cette salle, une élection ; dans celle-là, un bal ; partout le mouvement et une incessante activité. Étourdi par l’armée turbulente de ces extraordinaires figures autant que par le tintamarre des cloches qui sonnaient pendant tout ce temps-là, Trotty se cramponna à un pilier et tourna ses regards de tous côtés dans une stupéfaction muette.
Tout-à-coup les carillons s’arrêtent. Changement instantané ! Cette innombrable foule s’évanouit ; tous ces rêves bizarres s’effacent, la vie et le mouvement les abandonnent ; ils cherchent à fuir, tombent, et en tombant meurent ou se fondent dans l’air. Un traînard se détache encore de la grosse cloche et met pied à terre à côté de Trotty ; mais il était mort et avait disparu avant d’avoir pu faire un tour sur lui-même. Quelques-uns de ceux qui avaient gambadé dans le clocher, y restèrent un moment à essayer des pirouettes ; mais de plus en plus faibles et de moins en moins nombreux à chaque pas, ils finirent par s’en aller comme le reste. Le dernier fut un petit bossu qui s’était réfugié dans un angle sonore où il bondit et fit la culbute tout seul, persévérant jusqu’à ce qu’il fût réduit à une de ses jambes et même à un de ses pieds ; mais il finit par s’évanouir avec la voix du dernier écho. La tour demeura silencieuse.
Ce fut alors, seulement alors, que Trotty vit dans chaque cloche une figure barbue de la grosseur et de la stature de la cloche — incompréhensible dualité ! une figure de la cloche elle-même… géant grave et sombre qui le surveillait d’un regard inquiet pendant qu’il était là comme s’il avait pris racine sur le plancher.
Mystérieuses et imposantes figures ! ne s’appuyant sur rien, suspendues dans l’atmosphère ténébreuse de la tour ; leurs têtes drapées et encapuchonnées se dressant dans le cintre de la toiture ; fantômes immobiles et sombres, quoique Trotty les vît par l’effet d’une lumière qui leur était propre — la seule qui éclairât ce lieu… Chacun d’eux tenait sa main gantée sur ses lèvres.
Vainement, dans sa terreur, Trotty aurait voulu plonger à travers l’ouverture du plancher ; il avait perdu toute faculté de se mouvoir… Vainement il aurait voulu se précipiter la tête la première du haut du clocher plutôt que de subir la surveillance de ces yeux rivés sur les siens et qui semblaient décidés à le poursuivre de leurs regards quand bien même leurs orbites eussent été évidées et sans prunelles. Trotty éprouva un redoublement d’épouvante au milieu de cette solitude, au milieu de cette étrange et lugubre nuit, comme si une main de spectre s’était posée sur son épaule. Il était loin, bien loin de tout secours… séparé de la terre par le trajet de ce long et ténébreux sentier dont il se rappelait avoir franchi la spirale fantastique ; à la hauteur où il se trouvait, à cette hauteur où il n’avait pu, dans le jour, suivre sans vestige le vol des oiseaux, il n’y avait plus de communication possible entre lui et les braves gens de sa connaissance qui dormaient tranquillement dans leurs lits… réflexion pénible, ou plutôt sensation toute physique qui lui glaça le cœur. Pendant ce temps-là, cependant, ses yeux, sa pensée, sa terreur, se fixaient sur les figures qui le regardaient lui-même, — ne ressemblant à aucune figure de ce monde, par l’effet de la nuit qui les enveloppait aussi bien que par leurs formes extraordinaires, par leurs yeux immobiles et leur suspension surnaturelle au-dessus du plancher… Trotty les voyait néanmoins aussi distinctement que les solives de chêne et les barres de fer qui composent ce qu’on appelle dans le clocher la cage des cloches, véritable échafaudage compliqué, enchevêtrement de charpentes entrecroisées parmi lesquelles les cloches se tenaient suspendues pour continuer leur inspection vigilante, comme parmi les branches d’un bois frappé de mort exprès pour servir de retraite à leur fantastique existence.
Un souffle d’air — froide rafale — vint gémir à travers le clocher ; quand ce souffle expira, le Bourdon ou le spectre du Bourdon parla :
« Quel est celui qui vient nous voir ? dit la voix, voix lente et sonore que Trotty crut entendre sortir aussi comme un écho multiple de l’intérieur des autres cloches.
— J’avais cru que les carillons m’appelaient par mon nom, répondit Trotty, levant les mains dans une attitude suppliante. Je ne sais trop comment je suis ici, ni comment j’y suis venu. Voici bien des années que j’écoute les cloches qui m’ont souvent réjoui le cœur.
— Et les as-tu remerciées ? demanda l’Esprit de la grosse cloche.
— Mille et mille fois ! s’écria Trotty.
— Comment ?
— Je ne suis qu’un pauvre homme, bégaya Trotty, et je ne pouvais les remercier qu’en paroles.
— Et l’as-tu toujours fait ? ne nous as-tu jamais fait tort en paroles ? demanda encore la grosse cloche.
— Non, s’écria Trotty vivement.
— Tu n’as jamais nui à notre bonne réputation par des paroles mensongères, injustes, malveillantes ? »
Trotty allait répondre : « jamais ! » lorsqu’il s’arrêta tout confus.
« La voix du Temps, dit le fantôme, crie à l’homme : « avance. » Le Temps lui fut donné pour son progrès et son perfectionnement ; pour l’accroissement de son mérite, de son bonheur, de son bien-être dans la vie ; pour sa marche en avant vers le but placé visiblement à sa portée, dans les limites auxquelles est bornée sa carrière, comme celle du Temps, la même pour tous deux depuis que le Temps et lui la commencèrent ensemble. Des siècles de ténèbres, d’injustice et de violence se sont succédé ; des infortunés comptés par millions, ont souffert, ont vécu, sont morts : — pour montrer à l’homme le chemin ouvert devant lui. Celui qui cherche à le ramener en arrière ou à l’arrêter dans sa course, entrave le mouvement d’une puissante machine qui frappera de mort l’imprudent, et ne fera que marcher plus rapide et plus terrible après sa suspension momentanée.
— Je n’ai jamais rien tenté de pareil que je sache, répondit Trotty. C’est tout-à-fait par hasard, sans le vouloir, si je l’ai fait. Je me garderais bien de le faire, très-certainement. »
Le fantôme du Bourdon répliqua :
« Celui qui met dans la bouche du Temps ou dans celle des ministres et interprètes du Temps un cri de lamentation sur des jours qui ont eu leurs épreuves, qui ont eu leurs fautes, et qui en ont laissé des traces, visibles même aux moins clairvoyants — un cri de lamentation qui ne profite au Présent, que parce qu’il montre à l’homme quel besoin il a encore de son courage et de ses efforts quand il se trouve des cœurs assez faibles pour écouter les regrets inspirés par un tel Passé — celui qui fait cela est coupable envers nous, et voilà le tort que tu nous as fait à nous — aux Cloches. »
Les premières terreurs de Trotty commençaient à se calmer. Mais nous avons vu quelle tendresse et quelle gratitude il éprouvait pour les Cloches, et lorsqu’il s’entendit accuser d’une offense si grave contre elles, son cœur fut touché d’un douloureux repentir.
« Si vous saviez, répondit-il en joignant les mains, ou peut-être le savez-vous… si vous saviez combien de fois vous m’avez tenu compagnie ; combien de fois vous m’avez consolé quand j’étais découragé, et comment vous étiez le joujou de ma petite Meg… presque le seul qu’elle eût… depuis le soir où sa mère mourut et nous laissa seuls, elle et moi… Non, vous ne me garderiez pas rancune pour un mot prononcé à la légère. »
La grosse Cloche lui dit :
« Supposer qu’une seule note de nos carillons exprime l’indifférence ou le mépris pour aucune des espérances ou des consolations de la classe malheureuse, pour aucune de ses peines ou pour aucun de ses plaisirs ! … Interpréter notre voix comme une réponse approbative à tous ces systèmes, mesurant les passions et les affections humaines comme ils calculent le total des misérables provisions alimentaires qui servent à entretenir la vie pénible et languissante de l’humanité ! … Supposer ainsi, interpréter ainsi… c’est nous faire injure, et c’est l’injure que tu nous as faite.
— Je le confesse, dit Trotty, oh ! pardonnez-moi.
— Oser faire de nous l’écho des vers rampants de la terre ! poursuivit le fantôme… oser nous confondre avec les gens toujours prêts à supprimer ces natures souffrantes destinées à s’élever un jour plus haut que ne sauraient le concevoir ces vers du Temps en s’agitant dans leur fange ! Celui qui a cette mauvaise pensée nous fait injure, et c’est l’injure que tu nous as faite.
— Oui, mais sans intention, dit Trotty — sans intention et par ignorance.
— Enfin, et ceci est pire encore, poursuivit la Cloche, celui qui tourne le dos aux êtres de son espèce tombés et disgraciés, les abandonne comme vils, et dédaigne de jeter un regard de compassion sur les précipices où ils ont perdu le sentier du bien, mais en saisissant dans leur chute quelques touffes d’herbe du sol où leur pied a glissé, et en les conservant encore au fond du gouffre où ils expirent tout saignants et brisés… Celui-là surtout fait injure au Ciel et à l’Homme, au Temps et à l’Éternité. C’est ce que tu as fait.
— Épargnez-moi ; grâce, pour l’amour du ciel, s’écria Trotty, tombant à genoux.
— Écoute, dit le fantôme de la grosse Cloche.
— Écoute ! crièrent les autres fantômes.
— Écoute, dit une voix claire et enfantine, que Trotty crut reconnaître pour l’avoir déjà entendue. L’orgue résonna faiblement dans l’église, puis s’enflant par degrés, la mélodie monta jusqu’aux voûtes et remplit le chœur et la nef, montant toujours et s’étendant toujours, allant ébranler le chêne des charpentes et des lambris, agiter les flancs d’airain des cloches, la ferrure des portes, et la pierre des escaliers, jusqu’à ce que l’enceinte des murailles, ne pouvant plus la contenir, elles s’élançât vers les cieux… Comment le sein d’un pauvre vieillard aurait-il pu contenir un son si vaste et si puissant ? Il s’échappa donc de cette faible prison, en faisant couler un torrent de larmes, et Trotty se cacha le visage dans ses mains. »
« Écoute ! dit le fantôme de la grosse Cloche.
— Écoute ! crièrent les autres fantômes.
— Écoute ! dit la voix enfantine. »
Un concert de voix solennelles éclata dans la tour de l’église… un chant lugubre et lent, un chant mortuaire, et Trotty, en écoutant, distingua sa fille parmi les chanteurs.
« Elle est morte ! s’écria le vieillard. Meg est morte ! son esprit m’appelle. Je l’entends.
— L’esprit de ta fille, répondit la Cloche, gémit sur ceux qui ne sont plus, se mêle avec ceux qui ne sont plus — avec les espérances, les désirs et les rêves de la jeunesse ; — mais elle vit. Que sa vie soit pour toi une leçon, une vérité vivante. Apprends de la créature la plus chère à ton cœur jusqu’à quel point il est vrai que les méchants sont nés méchants. Vois arracher un à un tous les bourgeons et toutes les feuilles de la plus belle tige qui va se dépouiller et se flétrir à tes yeux. Suis-la… jusqu’à l’heure de son désespoir. »
Chacune des figures fantastiques étendit le bras droit et fit signe à Trotty de regarder au-dessous de lui.
« Le génie des carillons t’accompagnera, dit le fantôme de la grosse Cloche. Va, il marche sur tes pas. »
Trotty tourna la tête, et que vit-il ? … l’enfant — l’enfant que Will Fern portait dans la rue : l’enfant que Meg avait couchée dans son lit, et qui, à présent dormait d’un autre sommeil.
« Je l’ai portée moi-même ce soir, dit Trotty… dans mes bras.
— Qu’on lui montre ce qu’il appelle lui-même », dit le fantôme de la grosse Cloche, et les autres répétèrent la même phrase. La tour s’ouvrit aux pieds de Trotty. Il regarda et vit son propre corps étendu sur le sol… en dehors de l’église, écrasé et sans mouvement.
« J’ai cessé de vivre ! s’écria Trotty. Je suis mort !
— Mort ! répondirent tous les fantômes ensemble.
— Bonté du ciel ! et le nouvel an ?
— Passé ! disent les fantômes.
— Quoi ! s’écria-t-il en frissonnant… je me suis égaré en montant ici dans les ténèbres, et suis tombé au bas de la tour… Je suis tombé il y a un an !
— Il y a neuf ans, répliquèrent les fantômes ; et en répondant ainsi, ils cessèrent le geste de tendre la main ; puis là où étaient leurs spectres, Trotty ne vit plus que les cloches.
Et elles sonnèrent, leur heure étant revenue, et de nouveau d’immenses multitudes de fantômes apparurent ; de nouveau ils se mêlèrent confusément comme ils avaient fait auparavant : de nouveau ils s’évanouirent dès que les cloches se turent, et ils s’évanouirent dans le néant.
« Qui sont ces figures ? demanda Trotty à son guide. Qui sont-elles ? ou suis-je fou ?
— Ce sont les Esprits des cloches ; la personnification de leurs sons aériens. Ils prennent toutes les formes, ils exercent toutes les fonctions que leur donnent les espérances et les pensées des mortels, d’après les souvenirs que ceux-ci ont recueillis dans le passé.
— Et vous, demanda Trotty avec un air égaré, qui êtes-vous ?
— Silence ! silence ! répondit le petit génie, regarde là, là. »
Le génie montrait une pauvre chambre. Trotty y reconnut Meg, sa fille chérie, travaillant à une broderie dont il l’avait souvent vue s’occuper. Il ne fit aucun effort pour lui donner un baiser de père ; il ne tenta pas de la presser sur son cœur ; il sentait que ces caresses n’existaient plus pour lui. Mais il retint sa respiration haletante ; il essuya les larmes qui voilaient ses yeux, afin de la regarder, afin de ne regarder qu’elle, elle seule !
Ah ! qu’elle était changée, oui, bien changée ! quel nuage avait terni la limpidité de ses beaux yeux ! comme les couleurs avaient disparu de ses joues ! belle encore, toujours aussi belle, mais l’Espérance, l’Espérance, l’Espérance, ah ! où était-elle, cette Espérance si fraîche qui avait parlé à ce pauvre père comme une voix ? Meg leva les yeux de dessus son ouvrage, cherchant une compagne assise auprès d’elle. Le vieillard suivit son regard et tressaillit.
Dans la femme faite il reconnut tout d’abord la jeune fille ; dans ses longs cheveux soyeux il reconnut les mêmes boucles d’un âge plus tendre, et autour des lèvres l’expression enfantine ; ses yeux se tournaient sur Meg avec le même intérêt qui les animait lorsque Trotty lui-même l’eut apportée autrefois toute petite à sa fille.
Oh ! il ne se trompait pas. Vainement il eût voulu douter ; il ne le pouvait. Malgré quelque chose qui lui paraissait noble et imposant dans cette figure, quelque chose d’indéfini et qui distingue la femme de l’enfant… c’était la même, la petite Lilian, la nièce de Will Fern.
Silence, elles parlent :
« Meg, disait Lilian avec hésitation, vos yeux abandonnent bien souvent votre ouvrage pour me regarder.
— Mes yeux sont-ils tellement changés qu’ils vous fassent peur ? répondit Meg.
— Non, ma chère amie ! non… vous souriez vous-même en le supposant… Pourquoi ne pas sourire en me regardant, Meg ?
— Mais je souris, il me semble ? répondit-elle, souriant en effet.
— Maintenant, oui, dit Lilian, mais ce n’est pas toujours ainsi. Lorsque vous me croyez occupée et ne vous voyant pas, vous semblez si inquiète et si soucieuse que j’ose à peine lever les yeux. Certes, il n’y a guère de motifs de sourire dans cette vie rude et pénible… Mais vous étiez autrefois si gaie !
— Ne le suis-je plus ? s’écria Meg avec un accent d’alarme, et se levant de sa chaise pour aller l’embrasser. Est-ce que je rends plus lourd encore pour vous, Lilian, le fardeau de notre vie ?
— Vous, vous seule vous faites que cette vie ne ressemble pas à la mort, répondit Lilian qui l’embrassa avec tendresse. Sans vous, Meg, je ne sais si je désirerais vivre. Un travail si continuel ! tant d’heures, tant de jours, tant de longues et interminables nuits d’un travail qu’il faut recommencer éternellement, non avec l’espoir d’amasser des richesses, de vivre grandement ou dans l’aisance, que dis-je ? avec l’espoir d’avoir seulement de quoi faire un repas frugal, mais pour gagner un morceau de pain, mais pour avoir seulement de quoi vivre, de quoi entretenir en nous la force de travailler encore, de souffrir encore et de conserver la conscience de notre dure destinée ! Ah ! Meg, Meg ! comment le monde cruel peut-il avoir le courage d’être témoin d’existences si malheureuses !… Elle prononça cette dernière phrase en élevant la voix et embrassant Meg avec l’expression d’une amère douleur.
« Lilly ! dit Meg avec une douce flatterie et en écartant les cheveux qui tombaient sur son visage mouillé de larmes, quoi ! Lilly, vous si jolie et si jeune ! »
Lillian l’interrompit, et lui adressant un regard suppliant : « Ah ! s’écria-t-elle, c’est là ce qui est pire encore ; oui, pire que tout ! Souhaitez plutôt que je devienne tout à coup vieille, Meg ! vieille, flétrie, ridée, mais délivrée des pensées affreuses qui me tentent dans ma jeunesse. »
Trotty se retourna pour regarder son guide… Le génie des carillons avait fui… il n’était plus là !
Trotty lui-même avait quitté la place. Un changement s’était fait autour de lui. Il était au château de Bowley ; une grande solennité se célébrait dans cette résidence de sir Joseph Bowley, l’ami, le père du pauvre, en l’honneur du jour de naissance de lady Bowley. Or, lady Bowley était née le premier jour de l’an (ce que les gazettes locales considéraient comme une indication précise de la Providence qui avait voulu que le chiffre I appartînt spécialement à lady Bowley dans l’ordre de la nature) ; c’était donc le premier jour de l’an qu’avait lieu cette grande fête.
Bowley-Hall était rempli de visiteurs. Il y avait le monsieur au visage rouge, il y avait M. Filer, il y avait l’alderman Cute… l’alderman Cute avait une sympathie naturelle pour les gens titrés, et il s’était de plus en plus lié avec sir Joseph Bowley, reconnaissant de son aimable lettre… il était même devenu l’ami de la famille… Il y avait bien d’autres hôtes encore ; parmi eux errait le fantôme de Trotty, pauvre fantôme qui regardait tristement à droite et à gauche pour retrouver son guide.
Il devait y avoir un dîner d’apparat dans la grande salle du château. À ce dernier, sir Joseph Bowley, en sa qualité d’ami et de père des pauvres, devait prononcer son grand discours. Certains plum-poudings devaient être mangés par ses amis et enfants dans une autre salle. Au signal convenu, amis et enfants, venant se mêler parmi leurs amis et pères, devaient former une seule famille, et il n’y aurait aucun œil qui ne versât une larme d’émotion.
Mais il devait arriver plus encore… oh ! oui, beaucoup plus ; sir Joseph Bowley, baronnet et membre du parlement, devait jouer une partie aux quilles… (de vraies quilles…) avec ses tenanciers. « Ce qui rappelle tout à fait, dit l’alderman Cute, le temps du vieux roi Hall, du gros roi Hall, du joyeux roi Hall. Oh ! beau caractère !
— Très-beau, dit M. Filer sèchement. Très-beau caractère pour épouser des femmes et les tuer. J’ajouterai en passant que ce roi Henri VIII dépassa de beaucoup la moyenne ordinaire des épouses qu’on peut avoir.
— Vous épouserez les belles dames et ne les tuerez pas, vous, eh ! mon gentil garçon ? dit l’alderman Cute à l’héritier de sir Joseph Bowley, âgé de douze ans. Nous verrons bientôt ce petit gentleman au Parlement, ajouta l’alderman en le prenant par les épaules et affectant un air aussi réfléchi que possible. Oui, bientôt nous entendrons parler de ses succès aux élections, de ses discours à la chambre, des ouvertures que lui feront les ministres, de ses brillantes promesses de toute sorte. Ah ! nous ferons nos petites harangues à son sujet dans le conseil de la cité, je le garantis… et cela avant que nous ayons le temps de tourner la tête.
— Ah ! quelle différence de souliers et de bas ! pensa Trotty : et cependant son cœur s’attendrit même en faveur de cet enfant du riche, pour l’amour de ces enfants sans souliers et sans bas prédestinés (par le décret de l’alderman) à tourner à mal et qui auraient pu être les enfants de la pauvre Meg.
— Richard ! soupira Trotty en errant parmi tout ce monde, où est-il ? je ne puis trouver Richard ! où est Richard ? »
Il n’était guère probable qu’il fût là, s’il vivait encore. Mais Trotty se sentait seul dans la foule joyeuse ; le chagrin le troublait : il s’en allait de côté et d’autre, cherchant son guide et disant : « Où est Richard ? montrez-moi Richard. »
Il errait ainsi, lorsqu’il rencontra M. Fish, le secrétaire confidentiel de sir Joseph Bowley. M. Fish était dans une grande agitation. « Hélas ! hélas ! s’écriait M. Fish, où est l’alderman Cute ? quelqu’un a-t-il vu l’alderman ? »
Vu l’alderman ? en vérité, qui pouvait ne pas avoir vu l’alderman ? Un homme si considérable et si affable ! un homme si empressé de répondre au désir naturel que tout le monde avait de le voir ! S’il avait un défaut, c’était de se mettre constamment en vue, et partout où étaient les gens de rang et de fortune, les grands… attiré sans doute par la sympathie réciproque des grandes âmes, on était sûr de voir l’alderman Cute.
Plusieurs voix répondirent qu’il était dans le cercle qui se faisait autour de sir Joseph. M. Fish se fraya un passage jusque-là, le trouva et l’emmena avec mystère dans l’embrasure de la croisée la plus proche. Trotty les rejoignit… nullement de son gré… il sentait que ses pas l’entraînaient malgré lui dans cette direction.
« Mon cher alderman Cute, dit M. Fish, venez un peu plus par ici. Il est arrivé le plus épouvantable événement. Je reçois à l’instant même cette nouvelle ; je pense qu’il vaudra mieux ne pas en informer sir Joseph avant la fin de la journée. Vous connaissez sir Joseph et me donnerez votre avis. Le plus épouvantable et le plus déplorable événement !
— Fish, répondit l’alderman, Fish, mon estimable ami, de quoi s’agit-il ? Rien de révolutionnaire, j’espère. Aucune tentative de contrainte dirigée contre les magistrats ?
— Deadles, le banquier, reprit le secrétaire avec son air effaré, Deadles, Frères, qui devait être ici aujourd’hui… un des syndics de la compagnie des orfèvres…
— Il n’a pas suspendu ses payements ? s’écria l’alderman… impossible ! …
— Suicidé !
— Bonté de Dieu !
— Il s’est introduit un canon de pistolet dans la bouche et s’est fait sauter la cervelle, dit M. Fish. Sans motif… une fortune de prince…
— Un homme aussi haut placé ! s’écria l’alderman, un homme si riche, un des hommes les plus considérables de la cité de Londres ! Suicidé ! M. Fish, tué de sa propre main ?
— Ce matin même, répondit M. Fish.
— Oh ! le cerveau ! le cerveau ! s’écria le pieux alderman levant les mains au ciel. Oh ! les nerfs ! les nerfs ! oh ! les mystères de cette machine appelée homme ! qu’il faut peu de chose pour la détraquer ! Pauvres créatures que nous sommes ! peut-être un dîner, monsieur Fish. Peut-être la conduite de son fils, qui, m’a-t-on dit, se dérangeait chaque jour davantage, et prenait l’habitude de tirer des lettres de change sur lui sans le moindre avis. Un homme très-respectable ! un des hommes les plus respectables que j’aie jamais connus. Exemple lamentable, monsieur Fish ! calamité publique. Je me ferai un point d’honneur de porter à son enterrement le deuil le plus sévère. Un homme très-respectable ! Mais il y a quelqu’un là-haut ! il faut nous soumettre, monsieur Fish, il faut nous soumettre.
— Quoi alderman ! pas un mot de votre résolution de supprimer le suicide et le reste ? Rappelez-vous, magistrat, l’orgueil de votre morale ; allons, alderman, armez-vous de votre balance. Dans un des plateaux est votre banquier, dans l’autre, dans celui qui est vide, mettez-moi la détresse de quelque pauvre femme qui s’est suicidée, elle aussi, après avoir longtemps souffert les angoisses de la faim, après avoir tant pleuré que ses larmes se sont taries, que son cœur même s’est desséché. Pesez-les tous les deux, nouveau Daniel, votre jugement est attendu par l’audience ; cette foule d’infortunés est attentive à la lugubre comédie que vous jouez devant elle. Ou supposons que vous perdiez aussi la raison, cette supposition n’est pas si invraisemblable, supposons que vous aussi vous vous coupiez la gorge pour apprendre à vos semblables (si vous avez un semblable) s’il est juste de comparer votre démence au milieu de toutes les aisances de la vie avec celle des cœurs éprouvés par des malheurs réels… Eh bien ! que diriez-vous ? »
Ces réflexions se présentèrent à l’esprit de Trotty, comme si les paroles qui les exprimèrent avaient été prononcées par une voix étrangère dans son propre cœur. L’alderman Cute promit à M. Fish qu’il l’aiderait à annoncer prudemment la triste catastrophe à M. Joseph quand la journée serait terminée. Ils se séparèrent ensuite après que l’alderman eut presque démis le poignet de Fish en lui serrant la main dans l’amertume de son âme et en répétant : « Le plus respectable des hommes !.., en vérité, je ne comprends pas comment le ciel permet de si fatales afflictions sur la terre. Vraiment, ajouta-t-il, si on ne réfléchissait aux secrets desseins de la Providence, on croirait qu’il existe de temps à autre de telles secousses de notre planète qu’elles affectent toute l’économie animale. Deadles, Frères ! … »
La partie de quilles eut un immense succès. Sir Joseph y montra une grande adresse. Son fils, Master Bowley, fut digne de son père, et chacun de s’écrier que puisque un Baronnet et le Fils d’un Baronnet jouaient aux quilles, le pays ne pouvait que prospérer rapidement.
Àl’heure convenable on servit le banquet. Trotty se rendit involontairement à la salle du festin comme les autres ; car il s’y sentait entraîné par une impulsion plus forte que son libre arbitre. Ce fut un spectacle d’une gaîté extrême. Les dames étaient très-belles, les convives de bonne humeur, ravis et joyeux. Lorsque les portes s’ouvrirent et que les gens de la campagne entrèrent en foule vêtus de leur costume rustique, ce fut la plus magnifique scène de la journée : mais Trotty ne cessait de murmurer : « Où est Richard ? il serait venu la consoler et lui prêter appui ! je ne vois pas Richard. »
On avait prononcé des discours ; on avait proposé la santé de lady Bowley ; sir Joseph Bowley avait remercié ; il avait fait sa grande harangue en démontrant jusqu’à l’évidence qu’il était l’Ami, le Père des Pauvres ; il avait proposé pour toast : « À ses amis et à ses enfants ! à la dignité du travail ! … » soudain un léger trouble se manifesta au bout de la table. L’attention de Trotty fut appelée de ce côté. Après un moment de confusion, de bruit et de résistance, un homme se fit faire place et s’avança seul.
Ce n’était pas Richard. Non ; mais quelqu’un à qui Trotty avait pensé aussi et qu’il avait cherché plus d’une fois des yeux. Dans une salle moins bien éclairée, il aurait pu douter de l’identité de cet homme si épuisé, si courbé, si vieilli ; mais avec le torrent de lumières qui rayonnait sur cette tête blanchie, sur ces traits ridés, Trotty reconnut tout d’abord Will Fern.
« Qu’est-ce donc ? s’écria sir Joseph en se levant. Qui a fait entrer cet homme ? c’est un criminel échappé de prison. Fish, monsieur Fish, voulez-vous avoir la bonté…
— Une minute, dit Will Fern, une minute ! Madame, vous êtes née à pareil jour, le jour du nouvel an. Je vous demande de m’obtenir une minute pour me faire entendre. »
Lady Bowley intercéda pour lui, et sir Joseph reprit son siège avec une dignité naturelle. L’homme en guenilles, car le nouveau-venu était misérablement vêtu, promena ses regards sur l’assemblée et la salua humblement.
« Gens riches, dit-il, vous avez bu à la santé du travailleur, regardez-moi !
— Sorti de prison… dit M. Fish.
— Sorti de prison ! répéta Will, et ce n’est ni la première, ni la seconde, ni la troisième, ni même la quatrième fois. »
M. Filer fit encore ici à part son éternelle observation, pour dire que quatre fois était plus que la moyenne, et que Will devait être bien honteux.
» Gens riches, dit Fern, regardez-moi ; vous voyez que je ne puis tomber plus bas ; vous ne pouvez plus rien pour venir à mon secours, car, ajouta-t-il en se frappant la poitrine et branlant la tête, le moment est passé où vos bonnes paroles et vos actes de charité auraient pu me faire du bien… il est passé avec le parfum des fèves ou de la luzerne de l’année dernière. C’est pour ceux-ci (montrant du doigt les paysans), c’est pour eux que je veux vous parler, et puisque vous êtes tous réunis ensemble, écoutez la Vérité une fois dans votre vie.
— Il n’est personne ici, dit sir Joseph Bowley, qui voudrait le prendre pour son interprète.
— Vraisemblablement, sir Joseph ; je le crois. Ce que je vais vous dire n’en sera pas moins la vérité. Peut-être ce n’est pas sans preuves que je vais parler. Gens riches, j’ai vécu maintes années dans ce canton. Vous pouvez apercevoir ma chaumière là-bas par-dessus la palissade qui s’est affaissée. J’ai cent fois vu les dames la dessiner dans leurs albums. J’ai entendu dire qu’elle ferait très-bien dans une peinture. Mais il n’y a pas de mauvaise saison dans les peintures, et cette chaumière est meilleure pour figurer en tableau que pour servir d’abri à quelqu’un qui l’habite. Eh bien ! j’y ai vécu, moi… vécu d’une vie bien dure, bien amère, croyez-le, chaque jour de l’année, oui, chaque jour, vous pouvez en juger par vous-mêmes. »
Il parlait comme il avait parlé le soir que Trotty le rencontra dans la rue. Sa voix était plus sourde et plus rauque, avec un tremblement par intervalles ; mais la colère ne l’éleva jamais au-dessus de cette intonation ; il conserva jusqu’au bout l’accent égal et ferme qui convenait au simple récit qu’il faisait.
« Il est plus difficile que vous ne pensez, gens riches, de s’élever honnêtement dans une pareille demeure. Que j’y sois devenu un homme et non pas une brute, c’est quelque chose, je vous assure quelque chose qui peut parler en ma faveur ; je veux parler de ce que j’étais. Ce que je suis, c’est autre chose ; il n’y a plus rien à dire ni à faire pour moi : c’est une affaire finie.)
« Je suis enchanté que cet homme soit entré, remarqua sir Joseph en promenant autour de lui un regard serein. Ne l’interrompez pas. Il semble que la chose soit providentiellement ordonnée. Cet homme est un Exemple, un Exemple vivant. J’espère avec confiance que cet exemple ne sera pas perdu pour mes amis ici assemblés. »
« Je traînai ma vie comme je pus, continua Fern après un moment de silence, je ne sais trop quelle vie, et qui pourrait le savoir ? — mais une vie si pénible que je ne pouvais prendre un air gai, ni faire croire que je fusse autre chose que ce que j’étais. Or, messieurs, vous, messieurs, qui siégez aux assises, quand vous voyez un homme avec l’expression du mécontentement sur son visage, vous vous dites les uns aux autres : Cet homme m’est suspect. J’ai mes doutes, dites-vous, sur ce Will Fern. Surveillez-moi cet homme. Je ne dis pas, messieurs, que ce ne soit pas naturel. Tout ce que je dis, c’est que c’est ainsi, et, de ce moment, tout ce que fera Will Fern et tout ce qu’il ne fera pas — c’est tout un — tout tourne contre lui. »
L’alderman Cute accrocha ses pouces à ses goussets de gilet, et, se renversant sur sa chaise, regarda d’un air souriant un fabricant de chandelles, son voisin, comme pour lui dire ; « Sans doute ! je vous le disais bien ; la plainte commune… Dieu nous bénisse ! nous sommes au courant de ces choses-là — moi et la nature humaine. »
« Maintenant, messieurs, reprit Will Fera en gesticulant et avec une rougeur momentanée sur son pâle visage, voici comment nous sommes traqués et poursuivis par vos lois quand nous en sommes réduits là : j’essaie d’aller vivre ailleurs, et je suis un vagabond… en prison ! … Je reviens ici. Je vais dans le bois cueillir quelques noisettes, et je casse, sans le vouloir, une petite branche ou deux… en prison ! … Un de vos garde-chasse m’aperçoit en plein jour un fusil à la main, près de mon morceau de jardin… en prison ! … Je me laisse aller naturellement à quelque expression de colère contre cet homme, lorsque je suis relâché… en prison ! … Je coupe un bâton… en prison ! … Je ramasse et mange une pomme pourrie ou un navet… en prison !… Quand je sors, j’ai à faire une marche de vingt milles, j’ai faim et je tends la main à un passant sur la route… en prison ! … Enfin, le constable, le garde-chasse, n’importe qui, me rencontre n’importe où, faisant n’importe quoi ! en prison en prison ! car c’est un vagabond, un gibier de prison, et la prison est sa seule demeure. »
L’alderman fit encore ici un hochement de tête significatif comme pour dire : « Une excellente demeure, certainement ! »
« Parlé-je ainsi pour plaider ma cause ? s’écria Fern. Qui peut me rendre ma liberté ? Qui peut me rendre ma bonne réputation ? Qui peut me rendre mon innocente nièce ? Ce ne sont ni les lords ni les ladies de l’Angleterre ; mais, messieurs, messieurs, en vous occupant de ceux qui sont comme moi, commencez par où il faut commencer. Que votre bienfaisance nous donne de meilleures demeures lorsque nous sommes dans nos berceaux, de meilleurs aliments lorsque nous travaillons pour vivre, des lois plus indulgentes pour nous ramener lorsque nous sortons du droit chemin, et ne mettez pas sans cesse une prison devant nous… à chaque pas une prison. Vous ne pourrez alors avoir aucuns bons procédés pour le travailleur qu’il ne les accepte avec empressement et reconnaissance, car le travailleur a le cœur droit : il est patient et pacifique. Mais il faut d’abord diriger sa droiture naturelle ; car si vous attendez qu’il soit perdu et ruiné comme moi ou comme un de ceux qui sont ici, son cœur est déjà loin de vous. Ramenez-le, gens riches, ramenez-le ! Ramenez-le avant que, sa Bible même n’ayant plus le même sens pour son esprit aliéné, les mots lui disent le contraire de ce qu’ils vous disent à vous ; et c’est ainsi qu’en prison j’ai souvent cru lire : — Partout où tu iras, je ne puis aller ; partout où tu habiteras, je n’habiterai pas ; ton peuple ne sera pas mon peuple ; ni ton Dieu mon Dieu. »
Une agitation soudaine éclata dans la salle. Trotty. crut d’abord que plusieurs des assistants s’étaient levés pour chasser cet homme, et que de là provenait le changement qui s’opérait à ses yeux ; mais, presque au même moment, la salle et toute l’assemblée avaient disparu à la fois, et il se retrouvait de nouveau près de sa fille, assise encore pour continuer son ouvrage, dans un grenier plus pauvre et plus misérable, où Lilian n’était plus à côté d’elle.
Le métier auquel Lilian avait travaillé était mis de côté sur une tablette et recouvert d’un linge. La chaise sur laquelle elle s’était assise avait été retournée contre la muraille. Il y avait toute une histoire écrite dans ces petites circonstances et aussi dans la tristesse du visage de Meg. Ah ! qui aurait pu ne pas la comprendre !
Meg se fatigua les yeux sur son ouvrage jusqu’à ce qu’il fît trop noir pour voir le fil que dirigeait ses doigts ; puis, à la nuit close, elle alluma sa mince chandelle et continua de travailler. Son vieux père restait là toujours invisible, les regards fixés sur sa fille, plein d’amour pour elle… de l’amour le plus tendre, et lui parlant avec sa voix la plus affectueuse du temps passé et de des cloches chéries… quoiqu’il sût bien, le pauvre Trotty, quoiqu’il sût qu’elle ne pouvait l’entendre.
Une bonne partie de la soirée s’était écoulée ainsi lorsqu’on frappa à la porte, Meg l’ouvrit. Un homme était sur le seuil, une espèce de garnement à l’air grognon, un ivrogne usé par l’intempérance et le vice, les cheveux mal peignés, la barbe longue st sale, mais à qui il restait quelque chose qui indiquait un homme ayant eu santé, force et bonne mine dans sa jeunesse…
Il s’arrêta jusqu’à ce qu’elle lui permît d’entrer, et alors Meg, reculant à quelques pas de la porte ouverte, le regarda silencieusement et tristement. Trotty était enfin satisfait : il voyait Richard.
« Puis-je entrer, Marguerite ?
— Oui, entrez, entrez. »
Heureusement que Trotty l’avait reconnu avant qu’il parlât ; car, dans le doute, cette voix rauque et discordante lui aurait fait penser que ce n’était pas Richard, mais tout autre.
Il y avait deux chaises dans la chambre. Meg donna la sienne à Richard, et resta debout à une certaine distance, écoutant ce qu’il allait dire.
Il demeura quelque temps silencieux, baissant son œil distrait avec un sourire terne et stupide, offrant le spectacle d’une dégradation si profonde, d’un abattement si abject, d’une déchéance si misérable, que Meg se couvrit les yeux de ses deux mains et détourna la tête, de peur qu’il ne vît combien elle était émue.
Réveillé par le frôlement de sa robe ou tout autre bruit insignifiant, il releva la tête et commença à parler comme s’il ne faisait que d’entrer.
« Toujours à l’ouvrage, Marguerite. Vous travaillez tard ?
— Oui, généralement.
— Et de grand matin ?
— Et de grand matin.
— C’est ce qu’elle m’a dit… Elle m’a dit que vous ne vous fatiguiez jamais, ou ne vouliez jamais convenir que vous fussiez fatiguée… et cela pendant tout le temps qu’elle a vécu avec vous… pas même lorsque vous tombiez en faiblesse, autant par l’effet d’un jeûne prolongé que par l’excès du travail… Mais je vous l’ai déjà dit la dernière fois que je suis venu.
— Vous me l’avez dit, répondit-elle, et je vous ai supplié de ne plus le dire, et vous m’en fîtes la promesse solennelle, Richard.
— Une promesse solennelle, répéta-t-il avec un sourire hébété et un regard effaré ; une promesse solennelle ; certainement, une promesse solennelle !
On eût dit que Richard se réveillait une seconde fois, et, comme la première, il ajouta avec plus d’animation :
« Comment puis-je faire autrement, Marguerite ? Que puis-je faire ? elle est encore revenue me trouver.
— Encore ! s’écria Meg joignant les mains. Ah ! pense-t-elle à moi si souvent ? Est-elle vraiment revenue ?
— Vingt fois au moins, dit Richard. Marguerite, elle me harcèle, elle me suit dans la rue et me le jette dans la main. J’entends le bruit de son pas sur les cendres, lorsque je suis à la forge (ah ! ah ! ce n’est guère souvent), et avant que j’aie tourné la tête, sa voix me dit : « Richard, ne regardez pas. Prenez, pour l’amour du ciel, donnez-lui cela. » Elle me l’apporte où je demeure ; elle me l’envoie dans des lettres ; elle frappe à la fenêtre et le laisse sur le rebord. Que puis-je faire ? le voilà ! »
Il tendit la main et montra une petite bourse en faisant sonner l’argent qu’elle contenait.
« Cachez-le, dit Meg, cachez-le ! Lorsqu’elle reviendra, dites-lui, Richard, que je l’aime du fond de mon âme ; que je ne me couche jamais sans prier le ciel pour elle ; que dans ma solitude, je ne cesse de penser à elle en travaillant ; qu’elle est avec moi nuit et jour ; que si je mourais demain, je me souviendrais d’elle en rendant le dernier soupir : mais que je ne puis regarder cet argent. »
Richard retira la main, et fermant les doigts sur la bourse, dit avec une sorte de réflexion apathique :
« Je le lui ai bien dit. Je le lui ai dit aussi clairement que possible. Plus de douze fois, j’ai reporté cette bourse au seuil de sa porte ; mais lorsqu’elle est revenue une dernière fois, et que je me suis trouvé face à face avec elle, que pouvais-je faire ?
— Vous l’avez vue ! s’écria Meg ; vous l’avez vue ! Ah ! Lilian, ma chère fille ! ah ! Lilian ! Lilian !
— Je l’ai vue, continua Richard, plutôt en suivant lentement le cours de sa propre réflexion que pour répondre à Meg. Elle était là, tremblante… Comment est-elle, Richard ? m’a-t-elle dit. Parle-t-elle toujours de moi ? Est-elle maigrie ? Mon ancienne place à table ?… qu’y a-t-il à mon ancienne place ? et le métier sur lequel elle m’apprit à broder… l’a-t-elle brûlé, Richard ? Voilà ce qu’elle m’a dit. Elle était là ! »
Meg étouffa ses soupirs, et, les yeux inondés de larmes, se pencha pour écouter sans perdre une parole.
Richard resta accoudé sur ses genoux et penché en avant de sa chaise, comme si ce qu’il disait eût été écrit en caractères à peine lisibles sur le parquet, hésitant même quelquefois comme s’il avait quelque embarras à les déchiffrer. Il continua :
« Je suis tombée bien bas, Richard, m’a-t-elle dit, et vous devez comprendre combien j’ai souffert en me voyant renvoyer cette bourse, puisque je me décide à vous la rapporter encore moi-même. Mais vous l’avez aimée autrefois — beaucoup aimée, si j’ai bonne mémoire. On s’est interposé entre elle et vous… des craintes, des jalousies, des doutes, des piqûres d’amour-propre vous ont séparé d’elle… mais vous l’aimez, si j’ai bonne mémoire… Et c’est vrai, ajouta Richard, qui reprit après un moment d’interruption : — Eh bien ! Richard, si vous l’avez aimée… si vous avez encore quelques égards pour celle qui fut bonne comme elle, portez-lui ceci une dernière fois. Dites-lui une dernière fois combien je vous ai prié et supplié, dites-lui que j’ai appuyé ma tête sur votre épaule… où aurait pu s’appuyer sa tête à elle ; dites-lui combien je me suis humiliée devant vous, Richard ; dites-lui que vous m’avez regardée, que la beauté qu’elle aimait à vanter a disparu de mon visage… disparu tout-à-fait, et qu’à la place de cette Lilian si jolie, vous n’avez plus vu qu’une pauvre fille dont l’aspect blême la ferait pleurer ; dites-lui tout — reportez-lui cela, et elle ne vous refusera plus — elle n’en aura pas le cœur… »
Ainsi parlait Richard, répétant ces dernières phrases en homme qui parle dans un rêve, jusqu’à ce que, se réveillant encore, il se leva et dit :
« Vous ne voulez pas la prendre, Marguerite ? »
Elle secoua la tête et fit un geste suppliant pour l’engager à partir.
« Bonsoir, Marguerite.
— Bonsoir. »
Richard se retourna pour la regarder ; il fut frappé soudain de l’expression de son chagrin, et peut-être de la pitié pour lui-même qu’indiquait le tremblement de sa voix. Ce fut une émotion vive et rapide. Pendant un moment, un éclair de son ancien attachement sembla réchauffer ce cœur… mais le moment d’ensuite Richard s’en allait comme il était venu, et cet éclair faible d’une flamme éteinte ne put provoquer en lui la honte de sa dégradation.
Dans la situation où était Meg, il n’y a pas de chagrin, pas de torture de l’âme ou du corps qui dispense de travailler. Meg s’assit et se remit à son ouvrage. Minuit sonna, elle travaillait encore.
Meg avait un maigre feu ; la nuit étant très-froide, elle se levait par intervalles pour le raviver. Au moment où les cloches sonnèrent minuit et demi, elle entendit frapper doucement à sa porte. Avant de pouvoir se demander qui ce pouvait être à une pareille heure, la porte s’ouvrit.
Ô Jeunesse et Beauté, vous que le bonheur devrait accompagner toujours, vous qui êtes heureuses, regardez ! Ô Jeunesse et Beauté, vous qui charmez tout ce qui vous entoure, vous qui êtes une bénédiction du ciel, regardez !
Meg vit entrer une femme — elle prononça son nom avec un cri : Lilian ! Au même instant, Lilian tombait à ses genoux, se cramponnait à sa robe.
« Relevez-vous, ô ma chère ! relevez-vous, ma bien-aimée Lilian !
— Jamais, jamais plus, Meg ! Non, ici, ici, près de vous, attachée à vous, sentant votre souffle chéri sur mon visage.
— Ma Lilian ! bien chérie Lilian ! enfant de mon cœur. Aucun amour de mère ne saurait être plus tendre que le mien. Reposez votre tête sur mon sein.
— Jamais plus, Meg, jamais. La première fois que je vous vis, Meg, vous vous mîtes à genoux près de moi. C’est à genoux près de vous que je veux mourir. Ici, ici.
— Vous voilà revenu, mon trésor ! nous vivrons ensemble, travaillerons ensemble, espérerons ensemble, mourrons ensemble !
— Ah ! un baiser sur ma bouche, Meg ; vos bras autour de moi ; serrez-moi sur votre cœur ; regardez-moi de votre doux regard ; mais ne me relevez pas. Que ce soit ici ; laissez-moi à genoux pour voir une dernière fois votre visage chéri. »
Ô Jeunesse et Beauté, vous qui devriez être si heureuses, vous qui l’êtes, regardez ! ô Jeunesse et Beauté, vous qui êtes une bénédiction du ciel, regardez.
« Pardonnez-moi, Meg, vous, ma bien chérie ; pardonnez-moi. Je sais que vous me pardonnez, je le sais et je le vois — mais dites-le, Meg. »
Elle le dit en baisant le front de Lilian, et en serrant dans ses bras celle dont, hélas ! elle sentait battre pour la dernière fois le cœur désolé !…
« Que la bénédiction de celui qui pardonne dans le ciel soit avec vous, ma bien-aimée ! Encore un baiser, Meg. il souffrit que la Chananéenne s’assît à ses pieds et les essuyât avec ses cheveux. Ô Meg ! quel trésor de miséricorde ! »
Lorsqu’elle fut morte, le génie des carillons revint, innocent et radieux, toucha le vieillard de sa petite main et lui fit signe de le suivre.