‹ Les casseurs de boisChapitre 11 sur 25 · XI

XI

AUGUSTE

--Eh bien, demandai-je à Popette, où en sont vos petites affaires de cœur? Vous avez décidé, en arrivant ici, d'épouser un homme volant. Nous sommes à la moitié de la Quinzaine. Votre choix se dessine-t-il?

Popette répliqua prestement:

--Je balance encore. Vous comprenez, ils me plaisent tous, en général, justement parce qu'ils sont aviateurs. Et chacun me plaît, en particulier, par ses qualités personnelles. Rémy Parnell est si élégant, Lerenard est si bon, Savournin est si gai, et Barral si galant. C'est très embarrassant.

Nous nous étions assis face à la piste sur un banc improvisé: une volige posée sur deux tréteaux et recouverte avec de vieux numéros de _L'Auto_. Car le signe caractéristique d'un hangar d'aviation, c'est de manquer de sièges. La planche était flexible et Popette ne sait pas rester en place; aussi nous dansions comme bouchons sur l'eau. C'était assez désagréable et cependant nous inspirions de l'envie aux passants obligés de rester debout.

Au moment même où Popette me confiait sa perplexité, une jeune femme accosta devant nous un gentleman guêtré de cuir et coiffé de feutre. Un porte-plume et un album à la main, elle lui demandait évidemment un autographe. L'air flatté, le torse avantageux, l'homme aux guêtres signa. Aussitôt la dame plia la feuille en deux. C'était la mode, d'écraser tout vif le paraphe des aviateurs et d'examiner ensuite les arborescences fantaisistes que l'encre fraîche avait jetées sur le papier.

Le héros de l'aventure ne m'était pas inconnu. Je dis à Popette en manière de plaisanterie:

--Voulez-vous que je vous tire d'embarras?

--Oui.

--Épousez Monsieur Auguste.

--Qui ça, Auguste?

--Monsieur Auguste, c'est le surnom que l'on donne au brillant aviateur dont on vient d'écraser devant vous la signature. Mais c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes trop jeune. Il y a une vingtaine d'années, chaque cirque avait son Monsieur Auguste. Son rôle consistait à singer maladroitement les autres. Il était vêtu d'un habit trop vaste, d'un pantalon trop court, d'un chapeau trop petit, d'une cravate trop large et de gants trop longs. Il avait le nez rouge et le toupet pointu. Prétendait-il imiter un tour d'adresse? Il le ratait. Un tour de force? Il s'aplatissait. Courait-il offrir la main à l'écuyère? Il s'étalait. Par sa désopilante gaucherie, il soulignait l'habileté de ses camarades. Bref, une mouche du coche qui ne saurait même pas voler. Eh bien! la troupe des aviateurs possède son Monsieur Auguste. Vous l'avez vu. C'est Dubisson, l'homme à l'album.

Popette remarqua:

--Mais il n'a ni vêtements trop courts, ni gants trop longs. Il est même très bien habillé.

--Évidemment, il n'a pas le costume de M. Auguste. Mais il en a la manière. J'entends qu'il imite ses concurrents d'une façon maladroite, affairée, inutile et comique. Il est de tous les meetings. Plein de zèle, il s'installe aux hangars avant tous les autres. C'est même la seule circonstance où son appareil arrive le premier... Puis la réunion s'ouvre. Chaque après-midi, M. Auguste sort son aéroplane. Il l'amarre à son hangar à grand renfort de câbles. La face inspirée, le torse en bataille, il prend place au volant. On met le moteur en marche. La foule accourt au tintamarre. L'hélice tire si fort que, semble-t-il, l'appareil va entraîner le hangar comme un cheval emporte une voiture. C'est superbe. Alors, M. Auguste coupe l'allumage et descend, imperturbable et satisfait. La séance est terminée.

«Cependant, parfois, à la tombée du jour, il se hasarde sur la piste, en aéroplane. Il la parcourt, inlassablement, sans jamais quitter le sol. Les mauvaises langues affirment qu'il a entrepris à forfait le labourage du terrain. Il lui arrive même de varier ses exercices. Il défonce une barrière, éventre une tente ou bien pique du nez et reste la queue en l'air. Jamais personne ne l'a vu se décoller du sol.

«Et, pourtant, il garde sa confiance sereine. Quand de grands personnages visitent les hangars, il leur décrit son appareil avec une complaisance minutieuse. Il excelle à ces démonstrations au point fixe. C'est son triomphe. La foi l'illumine. Il croit vraiment que c'est arrivé. Et vous voyez qu'il distribue les autographes sans embarras ni confusion, tout comme un roi de l'altitude ou de la distance. Pour être un homme volant, il ne lui manque que de voler.»

Popette hausse les épaules et s'éloigne. Sans doute, elle m'en veut de l'avoir si longuement entretenue de ce fantoche...

Mais qui peut se flatter de connaître le cœur des femmes? Le lendemain soir, elle m'accoste, la toque agressive sur son petit front têtu:

--Vous savez, j'ai fait parler M. Chatel, et tous les autres, sur Dubisson. Eh bien, mon cher, vous avez absolument tort de le blaguer. C'est un énergique, un persévérant. S'il ne réussit pas, c'est peut-être qu'il n'a pas la veine, ou qu'il n'est pas au point. Tous les aviateurs ont passé par là. Au début, est-ce que Ravier ne tombait pas à chaque sortie? Est-ce qu'on ne se moquait pas de lui? Mais depuis qu'il a franchi les Vosges, on admire, justement, la patience qu'il a déployée dans ses essais. Qui vous dit qu'un jour votre M. Auguste ne va pas prendre son essor, étonner le monde? Vous le trouvez ridicule? Moi, je le trouve touchant. Chaque fois que je le vois parcourir la piste, maintenant, j'ai envie de pleurer. Je voudrais l'encourager, le consoler, lui crier: «Bravo! Hardi! Tenez bon!» Est-ce qu'on sait? Un petit mot tendre, ça lui donnerait peut-être le coup d'aile...