IV
Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une respiration essoufflée se font entendre dans les hautes régions de l’escalier, c’est notre héros qui arrive au terme de son pénible voyage.
Il entre, se précipite dans les bras de Javotta; puis, cette satisfaction accordée aux appétits du cœur, il songe à satisfaire les besoins de l’estomac. Sur un signe, l’artiste s’élance dans les profondeurs de l’escalier et revient bientôt avec deux biftecks (moins tendres que son cœur). Jamais plus, jamais moins, jamais autre chose; tous les matins deux biftecks qui seront grillés par les mains de l’amour et de la science.
On parle d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais que dira donc l’histoire à propos de notre savant confrère cuisinant aux pieds de la beauté? On l’accusera peut-être de plagiat, c’est possible, mais cela n’enlève rien à la délicatesse du trait, et il faudrait vraiment avoir un cœur de roche pour ne pas se sentir touché en voyant cette célébrité médicale mollement couchée aux pieds de cette célébrité artistique, une main plongée dans sa crinière rutilante et l’autre occupée à retourner le faux-filet étalé sur des pincettes. Ajoutez à cela que pour compléter l’illusion, il endossait parfois le maillot de Riquiqui (un acrobate distingué qui avait beaucoup connu Javotta), et dans ce costume léger il se plaisait à faire constater l’état de conservation de ses formes.
Oh! chaos de l’esprit humain! Oh! mystérieux abîmes du sentiment! ces savantes mains qui tout à l’heure vont, c’est bien possible, tâter le pouls d’un des princes de la terre, de la finance ou de toute autre principauté, sont occupées maintenant à surveiller la confection de modestes biftecks, taillés peut-être dans la culotte d’un cheval! Quelle complainte simple et touchante on pourrait faire avec ces fraîches fleurs d’amour tombées du cœur d’un grand homme!