‹ Les chambres du plaisirChapitre 2 sur 4 · L’ADÈLE DE LA CHANSON

L’ADÈLE DE LA CHANSON

Cet enfant, comment est-il entré dans les royaumes du plaisir, de la fantaisie, même de l’amour?

Comment a-t-il entrevu tous les songes à rebroder sur la trame des événements et des formes?

Sinon par la grâce d’une chanson?

En l’écoutant de toute son âme, dont les premières images lui semblaient les reflets d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré, projeté, suggéré avec ses soleils et ses lunes.

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Au pont du Nord Un bal y est donné Au pont du Nord Un bal y est donné

Les trois cercles d’une pierre candide roulent éternellement d’une rive à l’autre à travers l’eau diaphane.

En amont, l’étranger découvre, avec toutes ses pointes tournées vers le ciel, un manoir aux pignons quadrangulaires, dont les murs sont couverts de mousse.

En aval, le hameau se glisse entre la plage quasi blanche et les sombres sapins. Au delà des bornes de grès, parallèlement à la rive, règne une longue glissade. Berçant leur lumière, les glaçons descendent vers la mer cachée.

Lorsque le soir viendra, les grandes torches de résine effaceront les pâles étoiles. Mais déjà la musique appelle sur cette place, dont les pavés rangés en arcs de cercle sont pleins d’étincelles.

Les hommes du village auront une soubreveste couleur de neige, des pantalons bleus et verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes à grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et de dentelle, leurs épingles d’or, leur buste de velours noir, et des sabots lilas.

Adèle demande A sa mère d’y aller Adèle demande A sa mère d’y aller

Les gentilshommes et leurs dames se feront attendre un peu. Ils vont accourir dans leurs grands chars traînés par des chevaux vêtus de fourrure et de grelots d’argent.

Non, non, ma fille Vous n’irez pas danser Non, non, ma fille Vous n’irez pas danser

Et les barques dans l’eau vont osciller entre leurs lanternes, quelques-unes pareilles à des cygnes, d’autres rondes comme un baquet de bois.

Son frère arrive Dans un bateau doré Son frère arrive Dans un bateau doré

Les rameurs ont une large pagaie dont le manche est peint comme un écu, pourpre et azur--pourpre et azur--et lorsque la pelle sort du fleuve, elle découvre sa couleur naturelle, la couleur des planches.

Ma sœur, ma sœur Qu’avez-vous à pleurer? Ma sœur, ma sœur Qu’avez-vous à pleurer?

Il avait déjà compris que l’on opprimait ce cœur si tendre. Le Roi a défendu de tirer les mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas que la pauvre fille s’en aille danser.

Mets ta robe blanche Et ta ceinture dorée Mets la robe blanche Et ta ceinture dorée

Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer salée mêlent leurs doigts. Les pêcheurs ont apporté au marché des milliers de poissons à frire, grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les dames ont répandu le miel sur le lacis des beignets.

Et nous irons Ma sœur, au bal danser

Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi, blondes sur la robe blanche. Et l’on a ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le tablier n’avait pas touché l’autre bord que vous aviez dessus votre soulier d’argent. Les chaînes grinçaient encore.

Et nous irons Ma sœur, au bal danser

Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en feu, comme un oiseau,--et quel péché y avait-il? Lui vous suivait, le prince votre frère, en riant jusque dans les plumes de son béret du bonheur de la captive.

Ils firent trois pas Et les voilà noyés Ils firent trois pas Et les voilà noyés.

Qui donc les a trahis? Et faut-il croire à une telle noirceur? De la main d’un valet ou de la fourberie du sort, qui donc les a trahis?

Les cloches du Nord Se prirent à sonner. Les cloches du Nord Se prirent à sonner

Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive, comme des épaves? Ou si l’on a pu les recueillir, et les mettre, lui dans l’ivoire, elle dans le cristal?

C’est pour Adèle Et pour son frère noyés C’est pour Adèle Et pour son frère noyés

Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans le cristal, sur un lit de satin.

Tel est le sort Des enfants obstinés Tel est le sort Des enfants obstinés.

Tous ces méchants prompts à se résigner! Tous ces visages si prêts à sermonner!

Lorsque les cloches traversaient l’espace pour venir te parler d’Adèle, et qu’enveloppé dans les vapeurs d’une sphère impalpable tu dévorais ce beau secret, pour les trésors d’un empire, tu n’aurais pas confié ta peine...

ELLE ET LUI

Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait d’autres dames de ses pensées...

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J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme qui passait auprès d’une belle laide lui disait, ou dans un sourire ou d’une voix sourde: «Fea!» C’est-à-dire: «Laide!» Ce que l’amour peut inventer! J’étais donc aux anges, l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé ce chant, intitulé la Fea, pareil à un éventail grand ouvert, ou plutôt à l’un de ces grands vents, dont parle un poète, qui rendent fou. O laide! pensais-je, belle laide bien bonne, bien noiraude, bien douce, qu’un enfant a aimée d’amour.

Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance qui plaignait ingénument les malheurs d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, son espérance. Le tintamarre des cymbales et le mystère de la trompette bouchée faisaient illusion, donnaient le change. Eux peignaient--et non les paroles--cette frénétique et langoureuse Espagne qui a franchi l’Atlantique, et qui anime encore les danses endiablées des Noirs, en dépit de leurs noms anglais. Chansons latines, dans le vent d’Afrique, qui sont tombées de la hune des caravelles, et sont allées de proche en proche jusque sur les rives de l’Orégon.

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Sur terre, la première dame de ses pensées se nomma Nieve, la neige, ce qui s’accordait mystérieusement à la chanson d’Adèle.

Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai parc. Penchés entre les barreaux d’une grille, ils pouvaient voir la troupe des frères aînés courir avec orgueil sur les tricycles et la roue géante des vélocipèdes. Tandis qu’eux-mêmes, au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, inquiets, et un profil persan.

Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. Mais il est rigoureusement vrai--je le sais à merveille--que le profil aquilin de sa première amie lui semblait princier, et même royal.

La pêche d’Aragon est tendue comme un tambour, comme une balle, et non pas si duveteuse; polie, au contraire, lisse au toucher. Nieve avait de plus une grosse tresse noire qu’il soulevait toujours avec soin lorsqu’il l’embrassait. Elle avait une bouche fine et altière. Elle était mince, elle était grande et svelte. Sa petite main, lorsqu’il la regardait.

L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un jouet, un Don Juan des Vignes. Il l’emporte. Il le cache. On le réclame. On le cherche. On le trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, sans le savoir, pareil au beau Kœnigsmark. Non seulement la mort! Il accepte la honte pour l’amour de sa belle. Les autres gages qu’il possédait, nul n’y pouvait rien, par bonheur, puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux ni l’inflexion d’une parole.

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La seconde dame de ses pensées eut nom Carmela.

Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu du sang des Maures, du sang des Abencérages, et Carmela du sang de Genséric.

Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. Et «fosselue»... Avant de la retrouver dans Ronsard, avec cette épithète, et comme une fraise dans le lait, il aurait su la chanter par un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait pas craint l’ironie des adultes, si la savante retenue de l’enfance ne lui avait gardé la bouche close.

En el hoyo de tu barba... Dans ton menton de fosseuse On dit qu’on m’enterrera. Ah! quelle mort trop heureuse Que ne suis-je mort déjà?

Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, qu’il ne pouvait se rassasier de voir couler ces belles perles (puisqu’il n’en était pas la cause).

Elle était célèbre dans toute la ville par ses danses, et tant elle l’aimait qu’elle n’avait jamais voulu danser devant lui.

Son cœur innocent percevait ce que sont les danses d’Espagne, et que, lui présent, ce qu’on y mime par style, devenait impossible.

Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, par génie précoce de la chicane, et pour le pousser à bout.

D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler d’en haut à celui qui entrait, s’ouvrait une trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. Le rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait naître dans la belle bouche rouge une bulle. Elle calculait le moment où il lèverait la tête, et il recevait sur sa face une salive patiemment formée. Il ne se fâchait pas (dont je l’approuve encore). Il l’aurait bue.

Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre comme tous les amoureux d’Espagne, elle lui donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé ses cheveux. Son bras candide passait entre les barreaux jusqu’à la fossette du coude.

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Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, répudiée. Parce qu’on l’avait vue à la foire de Séville se promenant au bras d’un garçon, et il n’avait admis aucune excuse. Quant à Carmela, il n’a pas observé comment la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il était sûr de ne l’oublier jamais (non plus que Nieve d’ailleurs). Travail des jours. Toutes les broderies inachevées ne sont pas celles de Pénélope. Et ni Carmela ni Nieve n’étaient vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la Vandale quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui solennellement: la laide, la fea dont il s’agit, fut une troisième.

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L’Andalousie a des jardins dans ses cours. La moitié de l’année, durant les mois chauds, on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre des plantes et des fleurs.

La maison était pleine d’une troupe de filles dont le rire éclatait à chaque instant du jour. Elles entouraient leur señorito de mille soins. Quittant la table paternelle, où il était prudent, le petit seigneur précité mangeait souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un vaste plat unique où chacune plongeait à son tour la cuiller avec une parfaite décence. Le soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il rentrait, ivre de fatigue--une à chaque bottine, une à chaque bras--et lui disaient des contes jusqu’à ce qu’il s’endormît. La fea était l’un de ces chers visages.

(Des contes... Dans les différentes versions d’Yseult, l’Espagne a choisi la plus chevaleresque, celle de la forêt et de l’épée de Tristan posée toute pure, entre lui et elle. Cette héroïne si droite, et l’effrontée qui ment avec une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne peuvent pas être la même Yseult.)

La fea était l’un de ces riants visages, non le moins agréable. Elle jouait avec une violence folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui plaisait de sentir son souffle précipité.

A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence devenait un mystérieux personnage qui suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient un refuge, tous les deux, au premier, dans ces vastes espaces déserts et sans meubles, où ils marchaient sur la pointe des pieds.

L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. Le pli de sa bouche. Et cette odeur de feuilles vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais gravé dans le cœur... Elle avait feint un sommeil irrésistible. De l’armoire peuplée de cent costumes dont il s’habillait par fantaisie dans ses métamorphoses (à l’insu des propriétaires légitimes, ses parents), elle avait tiré des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette blancheur. La couleur et la force de ses bras. Contre elle, cette chaleur croissante. Et ces deux bouches qui chuchotent. Ces deux bouches qui ne peuvent plus parler. Cette légère morsure, comme d’un jeune chien. Et cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin de finir. Qui est le plus pâle, à la fin, d’elle ou de lui? Il la voit comme une morte.

C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant exprès pour la première fois. Résolu, intrépide, fermé, protecteur, plein de honte, à coup sûr, plein d’effroi, mais sachant qu’il fallait se taire, persuadé qu’Adam avait gardé de même Ève endormie.

JUSQU’A CETTE PORTE

Quand la prodigieuse lamentation de la scie flexible ravage et agace, il arrive qu’on se souvienne, que l’on ramène au jour des pans entiers de la mémoire, qui paraissaient à jamais enfouis dans les décombres.

Carnaval.

Ce page est captivé par l’élégance supérieure, par l’aisance, par l’éclat de la jeune fille, et par sa forme de femme. L’écheveau que tressent ces deux idées. L’idée des femmes, des amantes, du mariage, et celle de la pureté, de la fragilité.

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Lui, in petto, songeur.--Je vous regarde parce que je vous aime (l’amour servant de synonyme ingénu à l’admiration du désir); et je baisse aussitôt les yeux parce que... Ne croyez pas que j’aie vraiment peur. Seulement de vous offenser et de vous paraître ridicule, à vous.

Elle, dans ses pensées, et d’abord riante.--Il paraît qu’il faut que je vous trouve bien laid, étant un homme, tandis qu’au contraire vous m’êtes délicieux. Est-ce que vous n’allez pas me prendre contre vous, en me serrant et m’embrassant? Puisque c’est l’homme qui embrasse, c’est lui qui berce, lui qui enlève, lui qui caresse, tandis que nous fermons les yeux.

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Ils se contemplaient face à face, en combattant. Leurs sacs étaient presque vides. Un arbre avait laissé pleuvoir sur elle un flot de rubans multicolores. Les pas de leur assaut foulaient un vaste tapis mol et chaud. Elle avait sa bouche ouverte, puisqu’elle riait; son cou gonflé par le mouvement en arrière de sa tête; rengorgé, parce qu’elle était bien aise; et son regard filtrait, comme pour lancer un défi... Galatée, Galatée, les autres vous ont ravie,--je veux dire emportée. C’est lui qui a été ravi, qui est resté béant, à bout d’haleine.

Fil du destin.

Avec autant de crainte que d’avidité, il regardait cette bouche qui devait baiser la sienne. Il n’avait plus rien dans l’esprit, sinon la forme même et la saveur de cette bouche entr’ouverte. Il levait les yeux sur elle pour les rebaisser aussitôt, lorsqu’il avait rencontré les siens. Il rougissait. Le cœur lui battait. Sa main tremble sur la tasse qu’elle lui a donnée.

Elle l’engageait à boire, et ne partait pas.

Il la voyait aussi troublée que lui. C’était même du trouble qu’elle sentait que venait presque tout le sien, par sourde appréhension et par une sourde espérance. Du trouble qu’elle montrait, chaque fois un peu plus, lorsqu’elle entrait dans la chambre avec ses potions et ses orangeades. Elle n’en finissait plus. Elle ne savait qu’inventer.

Cette bouche, au-dessous des deux brillants yeux noirs, sur ce pâle visage, dont il ne percevait pas toute l’angoisse, mais seulement le sourire courbe, amical et contraint. Ses cheveux noirs pleins de mèches folles. Son cou nu, un peu rougi sur le sternum. La blancheur de cet avant-bras, sous la manche de toile rebrassée. Il calculait avec une extrême rouerie qu’il était naturel qu’elle en fût gênée, mais qu’elle avait à faire le premier pas. Il se savait presque un enfant.

Elle était venue peu à peu si près que ses genoux touchaient le fer du lit. Elle le regardait, se penchait. Il suffisait, jugeait-il, qu’elle cédât à elle-même, à cette corde. Il aurait près de lui le corps d’une femme. Il embrasserait le corps d’une femme. Ce blanc. Ce rose. Cet entrelacement. Ce puits de délices.

Il aurait pu lui prendre sa tête--si près--et l’attirer, l’embrasser. (L’embrassement est si bien lié au baiser que le verbe embrasser a changé de sens.) Mais il démêlait dans l’altération de ses traits anxieux une sorte de honte, et même de désespoir, de colère, et même de refus.

Tomber là, songeait-elle, l’entendre, le soulever légèrement. Si jeune, en disposer, l’enserrer. Il ne voit pas qu’elle est quasi vieille. Il la voit plus belle qu’elle n’a jamais été. Son parfum, sa candeur, ses fibres. Ces tendres muscles, un à un. Ces mains d’homme. Boire à cette fontaine, saccager ces fleurs, piller ce bouquet... Et tant pis pour lui! Est-ce qu’il fallait tant de scrupules? Est-ce qu’elle devait tout repousser? Est-ce qu’elle en avait la force? Une fois encore, allait-elle remonter dans sa chambre, déçue, et se tordre dans ses draps? Est-ce qu’elle ne pouvait pas au moins le bercer, le presser? Et sentir ses longues jambes? Est-ce qu’elle était sûre, après tout, d’être toujours ce péril mortel?

Page surpris, qui ne lisais pas encore toutes les pensées, qui étais encore empêtré, qui ne savais que faire, qui mettais tant de poésie partout, celle-là avait la moitié de son âme livrée à une tentation délirante, l’autre à la peur, à la honte et au remords de son mal. Comme les deux plateaux d’une balance. Une petite gifle que, par bonheur, tu lui donnas, impatienté, pour tout changer en jeu gamin... Il suffit du poids le plus léger, un grain, une lamelle, et l’aiguille bouge; tout est résolu, tout est bien.

Tu l’as vue s’enfuir comme une folle. Tu la traitais de poltronne, en criant, parce qu’elle semblait fuir l’avalanche de tes coussins. Tu as vu--une dernière fois--sa tête, dans l’ouverture d’une porte qu’elle ne se décidait pas à tirer; sa tête qui riait, croyais-tu, qui voulait rire, ses yeux qui te transformaient en jeune Bacchus indien.

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Lit des hôpitaux, où peut finir entre les fers et dans la sanie le triste amour. (Et cette odeur de peinture neuve, entêtante, qui régnait ce jour-là, et qui est aussi restée dans ta mémoire.)

La figure sans nom.

Elle n’était aucunement touchée par la jeunesse de ce petit monsieur. Au contraire. Elle se sentait prête à le haïr, lui et ses façons délicates. Elle lui avait jeté un dur coup d’œil lorsqu’il avait franchi la porte. Il lui était indifférent qu’il parût si frais, gracieux et timide. A quel moment le faire payer?

Et lui n’en croyait pas ses yeux. Sans savoir qu’il gravait dans sa tête toutes ces mêmes images qu’il repoussait, il regardait ce désordre d’une chambre, ce drap dont on avait effacé les plis avec la main, ces tables encombrées, ce peigne, et cette femme, dans ses bas.

Il ne savait que dire, et elle paraissait narguer son mutisme. Elle parla cependant. Elle reposa sa cigarette. Sa voix rauque.

L’argent modifie à première vue le visage des êtres qui sont mal nés ou que trop de malheurs ont durci. Il lui vit une certaine mansuétude, une espèce de jovialité.

Elle lui paraissait vilaine, la jambe courte, le buste long, et veule, mortellement lasse, n’ayant plus de beauté, sinon dans ses yeux étincelants. Il compara cette tristesse d’une chair vivante à la gloire, à la splendeur des statues. Cette tristesse inconnue d’une chair vivante. Cette herbe maigre...

Mais elle se leva. Il lui vit une sorte de douceur. Elle l’embrassa. Elle était lisse et froide comme un satin. Dans le miroir d’une table, il voyait un dos modelé, il voyait des hanches et leur contraction. Elle l’entraîna. Il était stupide. Les objections qu’il lui fallait chasser avec peine revenaient l’obséder.

Elle finit par se mettre à prononcer des mots ignobles. Soit pour l’humilier, le dépraver, le salir, soit avec l’espérance de lui faire mieux perdre la raison, ou soit qu’elle eût, à l’improviste, un peu perdu la sienne, et qu’elle révélât de cette manière le fond d’un cœur avili.

Lui se taisait (Chienne! Chienne!). Il se taisait obstinément. (Se peut-il que nous soyons pareils aux chiens et aux gorilles?) Il voulait se taire, et lui ferma brutalement la bouche. Pourquoi dut-il finir par baiser cette bouche? Comment découvrit-il dans ces larges yeux d’une Bête un air humain attendrissant?

LA CORBEILLE DE ROSES

Le coupable fut Shakespeare... Ils l’ont lu tous deux ensemble, dans la douce compagnie des grands arbres, devant un ciel.

Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que l’on avait pu se plaire à l’instant, que l’on avait pu être cloué sur place, chacun par une flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant.

Ils ont lu que tout était possible, que l’amour résolvait tout, qu’il était brûlant et glacé, plume et plomb, et même «plume de plomb, et sommeil éveillé».

Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages, les oiseaux, les astres et les feuilles, ils ressemblaient aux adolescents de Vérone. Les nuages, les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce tendre sourire qu’ils avaient aussi, à leur tour. Tant de vrai dans le papier frisé d’un madrigal! Tant d’âme nichée dans l’emphase

Ils surent que Juliette avait reçu et donné un baiser le premier jour, comme elle-même. Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre ouverte.

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Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils étaient sûrs d’aimer. Puisqu’ils en avaient déjà défié l’univers.

On avait pu les voir. Un cheval pétillant emportait la légère voiture. Ni le vieil homme qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient jamais, plongés qu’ils étaient dans les arcanes d’une conversation juridique et agricole. Assis entre les deux grandes roues et tournant le dos au chemin, eux voyaient fuir la route dessous leurs pieds. La route, les champs, le monde. Ils s’embrassaient à la face du monde.

J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée, engourdie, brillante comme dans la fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins d’étincelles.

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Elle en vint à penser fixement qu’elle avait un an de plus que Juliette, qu’ils n’aimaient pas moins, que personne n’avait jamais aimé davantage.

La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa entre ciel et terre le piège d’une nuit trop belle, odorante. «C’est dans cet apparat que la fée galope à travers les cerveaux des amants.» Elle leva un obstacle après l’autre. Tout leur devint facile et raisonnable, puis qu’ils dormaient sous le même toit. Jusqu’aux allusions de Samson, de Mercutio, et jusqu’aux contes salés de la nourrice, qui piquaient leur amour-propre. Ils ne savaient quelle malice, quelle ironie, quelle soudaine volonté de n’être pas dupes...

Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était en face. Une galerie de bois toute fleurie régnait en terrasse le long de l’étage. Il n’avait qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de l’autre qu’ils n’avaient jamais été.

Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il contemplait «cette lune sacrée qui argente les cimes», et ramenait de là son regard à la fenêtre de Camille. Une corbeille de roses posée sur le rebord lui parut une offrande.

Le visage de Camille au-dessus de ces roses. Elle tient une lumière dans la main qu’elle élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle montre la croisée à côté de la sienne, répète le geste du silence, et part, et vient.

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Les coups sourds de son cœur tandis qu’il attend, tandis qu’il écoute.

Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses, qu’elle avait apportées; elle a brusquement éteint la flamme qui l’éclairait.

Elle est contre lui, dans sa longue chemise de fille, d’une toile un peu rude.

Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée, et perçoit que sa joue est pourpre parce qu’elle brûle.

Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain les aurait rebutés, s’ils y avaient pu penser.

Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait, avait besoin d’être étendue, voulait être morte.

Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup de talon. Il se sentait lourd à s’abîmer par terre.

Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait en tournant un peu sa tête.

Si belle et diaphane. La légèreté de ses membres, et cet or sur la fragile épaule, et ce murmure de sa bouche.

«Jusqu’à ce que le timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté...»

Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience. Les premiers. Dont le souvenir les poursuivra toute la vie.

Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait à Roméo, s’il devenait oiseau,--jusqu’à le tuer--ce sont les caresses que je faisais hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa pénombre, immobilise.

Si tendre, l’amour, et «il est brutal, rude, violent, il écorche comme une épine».

Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe qu’il ne pourrait la consoler d’un tort si grave, mais que l’amour n’a pas besoin de consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle.

Douce tête, petit cou, et ces tendres bras qui voudraient encore serrer, n’ayant plus aucune force.

«Aussitôt que le vivifiant soleil commence dans le plus lointain Orient, à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore...»

MION

Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un de l’autre, elle avant lui. Mais il n’a pas vingt ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est écoulé depuis la naissance de la première fille qu’Ève mit au monde.

Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité et de colère. Il apercevait de même, pour s’adoucir, une autre différence. Celle d’un cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé, et d’un cœur qui resta seul trop tôt, et trop libre, trop exposé.

Il la considérait de loin, ce matin-là, assis sur la jetée, heureux comme d’une revanche qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses hautes bottines, dans l’espèce d’amazone à jupe courte dont elle était toujours et bizarrement vêtue, elle grimpait le long de la falaise avec une infaillibilité de chèvre. Toute noire sur ce fond de craie et de verdure. Élégante comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait, impassible, bien à l’aise dans tous ses mensonges.

Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse, à cause de l’énorme chevelure. Elle parlait avec son compagnon, en remuant un peu les bras, dont il admirait la ligne frêle et gainée. Tous ses mensonges, elle les retrouvait bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin. Elle en extrayait instantanément celui qu’il fallait et le présentait avec une parfaite modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable Mion!

Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin venu d’Angleterre tout exprès pour souffrir? Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent un jour à se confier l’un à l’autre, à se plaindre tous les deux. On ne tarderait pas à lui voir une figure agitée, renversée, pareille à celle d’une troisième victime, qui les avait précédés. Celui-là se répandait en lamentations peu fières, et l’on avait même vu sa moustache recueillir une larme idiote.

--«Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut connaître le fond de l’âme de Mion, si elle a une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être des sens. N’en croyez pas sa douceur. Et sachez qu’elle est intéressée, calculatrice. Cette tête innocente est pleine de trames. On passe un examen, au cours duquel on est soigneusement hébété par ses soins. Même s’il lui plaît beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un pauvre homme est sûr d’être refusé en fin de compte. Ajourné plutôt, amusé, remis, brûlé à petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer. Lorsque j’ai compris que, vous non plus, vous n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle vous a déjà appris ce qu’elle ose nommer si fourbement? Tant mieux pour vous si vous l’ignorez encore?»

Cette tête innocente... Il n’avait pas voulu croire qu’elle fût infectée par l’argent, dont lui-même avait un mépris inhumain. Afin de repousser la calomnie, il avait imaginé l’existence de tout un lacis, de toute une machination ténébreuse où Mion était prise et se débattait, entre deux ou trois bourreaux malins, dont ce polichinelle à cheveux blancs qui l’avait appelée à part sur la plage, pour lui parler si méchamment. (Et le vieux s’était fiché par terre, dans une avalanche burlesque de galets.)

Mais il était bien vrai que lui-même avait reçu les baisers de Mion, et ses baisers seulement. On partait. On s’en allait sur la route. On avait sa Mion à côté de soi. Elle marchait dans son uniforme, et les mains nues, afin de pouvoir en livrer une de temps en temps. On voyait le profil de son visage sans poudre, son petit nez droit, son menton, une Minerve enfantine, la frange de son cil. Sous le chapeau, le cône de sa torsade. Sur sa nuque, les deux frisons, à la naissance de la chevelure.

Le moment venu, on franchissait ensemble les talus, les haies, tous les obstacles. On s’arrêtait en plein champ. On s’asseyait côte à côte. Aux basques de sa jaquette qu’elle relevait, on admirait qu’elle ne fût pas si maigre. A la pression de son buste léger, qu’elle eût deux seins charmants et libres. On avait devant soi la gentille vallée, les roseaux, les saules, ou bien la courbe et les nacres d’un golfe. On respirait sa verveine. Elle vous remettait sa face.

Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les mèches mordorées envahissaient le petit front courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si sa tête était renversée; presque noirs, si sa tête était baissée. Il était certain qu’elle observait, sans manquer toutefois d’un air tendre. Il était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses soupirs. Il avait vu sa petite main arracher des touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche se récrier doucement. Celui qui se croyait trop victorieux, celui qui voulait obtenir davantage, avait à faire à une furie, debout en un clin d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir. Il lui appartenait, à elle, de s’emparer de votre tête, de votre oreille, et de vous rendre fou, ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse, on ne savait: «Quoi donc? Un tel bonheur?»

Elle avait disparu avec son Anglais, dans le vallonnement de la falaise, sur cette route de Puys, où l’on disait que les amants trouvaient à se loger, les vrais amants.

--Mion, ton secret? Mion, ton secret?

AUTRES ÉCOLES

Négoce.

Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie. Seize ans, mais belle. Sa propre superbe et l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le grand corset du temps, pour mieux dessiner, en d’étroites robes princesse, une incomparable merveille.

Opulente, effrontée, les dernières grâces de l’enfance encore jointes à cet épanouissement. Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les seins, l’arc des flancs, et cette ligne plus droite qui va de la taille à la jambe, en passant devant l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle entrât. On était interdit.

Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement aux hommes riches et âgés. Ces deux conditions paraissaient nécessaires, comme si elle jugeait que, dans tous les cas, un homme jeune est dangereux. La pauvre enfant! Elle ne se résolvait pas à croire que le monde dût être un tel flot de saleté. Je la voyais souvent, à table, éperdue de dégoût, son cœur sur les lèvres.

Si j’avais su! Au lieu de tomber en extase devant elle, et sa mère manœuvrait en conséquence comme un général d’armée, j’aurais joué l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse, avec amitié, en complice, comme un prisonnier en peut regarder un autre dans une forteresse, à travers les barreaux.

A la réflexion, il est permis de se demander pourquoi la mère habillait sa belle chatte en vraie femme. Il faut supposer qu’elle était pressée, qu’elle voulait mener une campagne décisive, frapper un grand coup. Au delà du pain quotidien assuré en catimini, le maire. Puisque les hommes sont fous!

L’Aveugle.

L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté la vue.

Un amour coupable, en dépit de toutes les bonnes intentions qu’elle y avait prodiguées. Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et imprudente voie s’armer et jouer contre elle jusqu’à ses plus belles qualités, dénaturées, désorientées?

Elle s’avançait, dans une humble inclinaison de sa tête, frêle et pâle, une innocence irréductible peinte sur ses traits.

Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne point maudire. Elle ne vouait personne au malheur. Tout ce qu’elle entendait dire par le commun des êtres de son âge lui paraissait dès lors d’une navrante et périlleuse naïveté. Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée s’interdisait de jeter l’épouvante.

Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer, mais d’indiquer sa soumission, sa docilité. Elle pensait que les lancinations du regret, les brûlures du remords n’ont pas d’autre adoucissement.

Elle avait une sœur dans la triste chanson: Ma mère, coupez mes longs cheveux,--Ils serviront d’exemple aux filles... Un si profond retour, et la magnanimité qu’il révèle! On voudrait un miracle, et suspendre les lois inexorables.

La Rivale.

Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous aimais, si je vous désirais.

Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous saviez à quoi vous en tenir sur l’état d’esprit qui venait à un homme lorsqu’il vous entrevoyait, à demi consentante. Lorsqu’il avait devant lui votre grand corps laiteux, rose, majestueux, et pourtant agaçant, provocateur. Une Junon qui aurait perdu son bon sens, qui ferait cas principalement de l’amour charnel. Et votre visage d’une reine de Rubens? Son petit nez aquilin? Ses yeux pâles? Sa bouche infléchie? La longue courbe de sa joue? Et ce son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait la blancheur? Sans compter vos deux bras, dans leur manche chinoise, visibles jusqu’à leurs copeaux d’un or ductile.

Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre amie Pauline, si elle m’avait aimé, si j’avais été heureux par elle. Un oui que j’aurais dit, vous vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il a fallu toute une semaine de sape et de contremine. Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup, se taire, dire non avec un air grave, relancer l’hameçon au dadais qui vous prenait au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer qu’il se conduisait en gentilhomme (et qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû l’adorer).

· · ·

Comme un homme a lieu d’être fier, grâce à toi! Il voit disparaître le globe de tes yeux. Il te voit remuer comme une vague. Il voit tout ton corps divisé en tumulte: le thorax, l’épigastre, les muscles abdominaux. Et il t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas mourir?

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