XII. Qui a tiré ?
Dès que Rod et Wabi se furent endormis dans la confortable anfractuosité d’un rocher où, sur un lit de sable fin, avaient été étendues les couvertures de fourrure, Mukoki se releva sans bruit et entreprit, à son tour, l’escalade de la falaise. L’entreprise était périlleuse dans l’obscurité, et le vieil Indien risqua vingt fois de se rompre le cou. Accroché aux buissons et aux arbustes, il grimpait cependant sans trêve, comme hanté par une idée fixe et obéissant à une force intérieure irrésistible.
Il atteignit sain et sauf le faîte de la falaise et, l’œil hagard, regarda fixement devant lui. Où était Loup ? Quelque part, évidemment, dans ces vastes solitudes qui s’étendaient, à l’est, jusqu’à la baie d’Hudson, au nord jusqu’à l’océan Arctique.
Mukoki demeura ainsi une bonne heure, sous le ciel étoilé, jusqu’à ce que surgît de l’horizon la lune décroissante, pareille à un vaisseau qui chavire. Alors il se courba vers le sol, comme pour y chercher des empreintes. Des empreintes de loup. Et, comme il n’en trouvait point, il semblait tout désappointé. Il marcha ainsi quelque temps. Alors qu’il venait d’arriver près d’un arbre mort, dont l’écorce était tombée, et qui se dressait, fantomatique, tel un blanc squelette, Mukoki perçut, à quelques mètres de lui, un léger bruit.
Tandis qu’il s’efforçait, de ses yeux ardents, de scruter la pénombre, il vit briller comme un éclair une lueur rapide, aussitôt suivie de la détonation d’un fusil.
Instinctivement, Mukoki s’était aplati sur le sol, et il ne s’était pas encore redressé qu’il entendit retentir un cri horrible. Un cri humain, qui pourtant n’avait rien d’humain. Un tel cri qu’il s’en écrasa davantage encore sur la terre, en poussant lui-même un inexprimable hurlement.
Il lui semblait que son sang s’était caillé dans ses veines et il demeurait étendu, comme mort, bien que le coup ne l’eût pas atteint.
Puis il risqua quelques mouvements et, instinctivement, attira son propre fusil près de son épaule. Rien ne bougeait autour de lui.
Mais un second cri, non moins atroce, déchira l’air. Le vieil Indien savait bien que ce cri ne pouvait être celui d’aucune des bêtes habituelles du Wild. Cette clameur, un homme seul avait pu l’émettre. Mais elle dépassait en horreur tout ce qu’il avait jamais entendu de sa vie.
Il recommença à s’aplatir sur le sol, en tremblant et claquant des dents, tandis que le cri résonnait à nouveau, mais plus éloigné. Une fois encore, la clameur d’épouvante fit retentir les échos, apeurant toutes les créatures de la nuit, arrachant de la gorge et de la poitrine de Mukoki des soupirs profonds comme des sanglots. Le vieux trappeur ne se ressaisit qu’après que le silence se fut derechef étendu sur la nature et lorsqu’il n’entendit plus que le murmure du vent dans les feuillages.
Si Mukoki avait été un homme de race blanche, il aurait cherché à analyser cette étrange clameur. Mais le Wild et ses hôtes sauvages étaient son unique univers. Et jamais, dans cet univers, il n’avait connu homme ou bête capables d’émettre un son semblable.
Aussi resta-t-il accroupi à la même place une heure durant, frémissant toujours d’une peur irraisonnée.
Il essaya de comprendre ce qui lui était advenu. La fréquentation des Blancs, à la factorerie, avait contrebalancé quelque peu les instincts superstitieux de sa race. Il tenta donc de réfléchir sur cette extraordinaire aventure.
Il y avait eu un coup de feu dirigé contre lui. Il avait entendu la balle siffler d’abord au-dessus de sa tête, puis frapper derrière lui l’arbre mort. Un homme avait tiré. C’était donc également un homme qui avait crié. Mais quelle sorte d’homme ? Il se remémora toute la gamme des anciens cris de guerre de sa tribu, puis de ceux des ennemis de sa tribu. Ce n’était point cela. Alors, qu’était-ce donc ?
Il raisonna tant et si bien que l’effroi le gagna de plus en plus, un peu comme une bête traquée. Il rebroussa chemin et, redescendant dans le ravin, il s’en vint rejoindre ses deux compagnons.
L’Indien, d’ordinaire, dissimule sa frayeur comme un Blanc cache la faute qu’il a commise. Mais, dans la circonstance présente, tel était son émoi qu’il réveilla Rod et Wabi, et, la voix encore empreinte d’émotion, leur fit le récit de son aventure. Rod avait immédiatement sursauté. Ces cris affreux ne provenaient-ils pas de la même source mystérieuse que ceux qu’il avait lui-même entendus, la nuit d’avant, quand il avait tiré sur le lynx fantomatique ?
— Peut-être, opina Wabi, s’agit-il tout simplement de quelque Woonga solitaire, qui nous a épiés et crie ainsi pour nous effrayer…
— Non ! Pas Woonga ! s’exclama aussitôt Mukoki. Woongas pas crier ainsi ! Et pas seulement crié, avoir aussi tiré sur moi.
Ce qui, en tout cas, semblait certain, c’est qu’un homme, un être inconnu, suivait à la piste les trois chercheurs d’or ou, plus exactement, effectuait, sur la crête du ravin, un trajet parallèle au leur.
Cette fois encore, il fut décidé que, pour parer à tout danger, l’un des trois compagnons monterait la garde à tour de rôle durant le reste de la nuit, tandis que les deux autres dormiraient.
Les heures s’écoulèrent lentement pour chacun des trois hommes, et aucun d’eux ne put trouver le sommeil. Ce péril imprécis, qui flottait autour d’eux les angoissait. Qui avait tiré sur Mukoki ?
Aussi, le lendemain matin, Rod et Wabi résolurent-ils de se rendre, conduits par Mukoki, sur le terrain où l’alerte avait eu lieu. Peut-être y découvrirait-on quelque indice utile.
La falaise fut aussitôt escaladée et le vieil Indien, suivi des deux jeunes gens, reprit silencieusement sa piste nocturne.
Il avait l’air si profondément apeuré que Rod et Wabi en eurent, par contagion, la chair de poule.
Bien des fois déjà, Wabi, au cours de leur vie commune, avait vu son vieux camarade en danger de mort. Mais jamais il ne lui avait paru aussi déprimé. Au contraire, le péril n’avait fait que renforcer sa rude énergie.
Son fusil prêt à tirer, Mukoki s’avançait lentement, évitant de faire craquer sous ses mocassins la moindre brindille. Le vol d’un oiseau, le moindre bruissement de feuilles, la fuite d’un lièvre blanc le faisaient s’arrêter net.
On arriva ainsi à l’arbre mort aux branches décharnées et au tronc pelé.
— Ici, dit à mi-voix Mukoki. Ici tiré sur moi.
— Il s’en est fallu de peu ! s’écria soudain Wabi. Regarde ceci.
Un trou rond apparaissait à hauteur d’homme, dans la blancheur squelettique de l’arbre mort. Déjà Rod avait saisi son couteau et fouillait dans le trou, pour extraire la balle qui devait s’y trouver encore.
— Elle n’est pas loin…, dit-il au bout d’un instant. Je la sens… Elle n’est pas à plus de deux pouces de profondeur.
— C’est surprenant ! observa Wabi, en s’approchant. Dans un bois aussi vermoulu, elle aurait dû traverser au moins la moitié de l’épaisseur de l’arbre. Qu’en penses-tu, Muki ?
Mais Rod venait de se retourner avec un cri de surprise. Il tenait d’une main son couteau, la pointe en l’air, et, de l’autre main, montrait à ses compagnons l’extrémité de la lame.
Wabi et Mukoki regardèrent, et leur étonnement ne fut pas moindre que celui de Rod. Adhérente à l’acier brillait au soleil une petite tache jaune.
— Une autre balle ! cria Wabi, haletant. Une autre balle en or !
Les trois hommes étaient stupéfaits. Rapidement, Rod s’était remis à écorcer l’arbre et, au bout de quelques instants, il en extirpait la balle ensorcelée.
— Par César ! grommela Wabi, qu’est-ce que tout cela signifie ?
Le visage de Mukoki s’était tout à coup détendu.
— Homme tiré ours…, répondit-il sans hésiter. Lui pas mort… Lui avoir tiré… Même or… Même fusil…
L’évidence même avait parlé par la bouche du vieux trappeur. Il s’agissait, sans nul doute possible, du même être mystérieux.
Mukoki s’était dirigé presque aussitôt vers la place où avait dû, pour tirer, se tenir l’inconnu.
Tous trois explorèrent minutieusement le terrain alentour.
— Des poils de lynx ! s’exclama Rod. Un lynx a passé par là.
Wabi vint le rejoindre et regarda les poils, dont une touffe s’était accrochée aux branches d’un arbuste.
— Oui, un lynx…, dit-il d’un tuon à la fois grave et railleur. Un lynx de quatre pieds de haut… Je n’en ai jamais rencontré beaucoup de cette taille !
— Alors, c’est…
Rod n’osa pas achever sa phrase.
— De la fourrure de lynx…, prononça Wabi. L’homme qui, cette nuit, a tiré sur Mukoki, était vêtu d’une de ces peaux.
Mukoki approuvait de la tête.
Les recherches se poursuivirent en vain. La piste laissée par l’inconnu, qui devait marcher pieds nus, était si faiblement marquée qu’elle était à peine perceptible.
Au lieu de s’attarder à une poursuite sans doute inutile et risquer, le cas échéant, de recevoir dans la peau une nouvelle balle d’or, il était préférable de regagner au plus tôt le ravin. L’avenir seul pourrait éclaircir l’énigme du cri tragique et celle des balles.
Une heure plus tard, la pirogue était remise à l’eau et les trois chasseurs d’or reprenaient leur navigation interrompue.