XVI
Bataille de Buena Vista.
Pendant que don Pablo de Zúñiga et M. de Clairfontaine étaient enfermés dans le rancho, où en bons parents qu'ils étaient, ils causaient si _amicalement_ de leurs affaires, de graves événements s'étaient accomplis au dehors et avaient en un instant modifié la situation, en la faisant entrer dans une phase critique dont les Mexicains et les Américains ne pouvaient plus sortir que par une catastrophe, c'est-à-dire une bataille.
Constatons tout de suite que cette bataille, tous deux la désiraient avec ardeur, bien que pour des motifs entièrement différents.
Le général Santa-Anna se croyait sûr du succès; quant au général Taylor, il s'était juré à lui-même qu'il tomberait mort dans ses positions, ou qu'il en sortirait vainqueur.
Vers neuf heures du matin, l'armée mexicaine avait fait son apparition dans la plaine, refoulant devant elle les batteurs d'estrade et les grand-gardes.
Les colonnes nombreuses se déployèrent et prirent position de manière à enserrer complètement l'armée américaine, excepté du côté des hauts pitons de la Sierra Madre, dont les pentes avaient été reconnues infranchissables.
La situation du général Taylor se trouvait être ainsi, en apparence du moins, excessivement critique, puisque avec moins de cinq mille hommes, dont un tiers au plus de soldats aguerris au rude métier des armes, il se voyait tout à coup enveloppé par plus de vingt mille Mexicains commandés par le président de la République en personne, et qui, placés ainsi sous les yeux d'un chef qu'ils idolâtraient, feraient sans doute bravement leur devoir.
Lorsque l'armée mexicaine eut été placée en bataille et que ses profondes colonnes d'attaque furent arrivées à deux portées de fusil au plus des lignes américaines, un officier supérieur se détacha du groupe de l'état-major mexicain, et, précédé d'un trompette tenant en main un drapeau blanc, il s'avança au trot vers les avant-postes américains.
Cet officier était le général Ampudia, envoyé en parlementaire au général Taylor, et porteur d'une lettre de Santa-Anna pour le commandant en chef des forces américaines.
Le général Ampudia fut reçu avec courtoisie par l'officier commandant les avant-postes, et après qu'on lui eut bandé les yeux, suivant les usages de la guerre, il fut, sur sa demande, conduit au quartier général.
Le général Taylor, après avoir pris ses dernières mesures pour la bataille, se préparait à monter à cheval pour aller se placer à la tête de ses troupes au moment où le général Ampudia arriva à l'hacienda de Buena Vista.
Le général américain ordonna que le parlementaire fût introduit dans la salle du conseil, où il le précéda après avoir expédié des aides de camp à ses officiers supérieurs pour leur donner l'ordre de se rendre auprès de lui.
Dès qu'il fut entré dans la salle du conseil, le commandant américain ordonna qu'on enlevât le bandeau qui aveuglait le parlementaire, et le saluant avec une exquise politesse:
--Qui ai-je l'honneur de recevoir, Monsieur? lui demanda-t-il.
--Général, répondit-il avec non moins de courtoisie, je suis le général Ampudia.
--Son Excellence le président de la République mexicaine ne pouvait choisir, pour intermédiaire entre lui et moi, un officier qui fût plus digne de le représenter; j'ai l'honneur de connaître depuis longtemps déjà votre Seigneurie de réputation, général.
--Votre Excellence me rend confus, général, un tel éloge dans votre bouche est sans prix à mes yeux.
Cependant les officiers américains arrivaient les uns après les autres; bientôt ils furent tous réunis dans la salle du conseil.
--Messieurs, le général Ampudia, un des plus brillants officiers de l'armée mexicaine, dit le général Taylor en présentant le parlementaire à son état-major.
Les officiers américains s'inclinèrent poliment.
--Son Excellence le président de la République mexicaine, continua le général Taylor, avant d'attaquer nos lignes, a jugé convenable de nous adresser le général Ampudia. Sa Seigneurie a, m'a-t-on dit, de graves communications à nous faire; veuillez, messieurs, écouter attentivement ces communications. Général, ajouta-t-il en saluant le général Ampudia, veuillez nous expliquer la mission dont vous êtes chargé près de moi, nous vous écoutons. Et, d'un geste qui compléta sa pensée, il montra ses officiers groupés autour de lui.
Le général Ampudia salua profondément et, mis ainsi en demeure, il prit la parole.
--Général, dit-il, je vous supplie de pardonner ce qu'il y aura, à mon insu, d'un peu dur dans mes paroles, je ne fais que vous transmettre la pensée de mon chef et ne suis par conséquent qu'un écho.
--Parlez sans détour, général, quoi que vous ayez à nous dire, nous saurons l'entendre, répondit en souriant le général Taylor.
--Général, reprit après s'être incliné le général Ampudia, Son Excellence le général don Antonio López de Santa-Anna, président de la République mexicaine, me charge de vous dire, à vous, commandant des forces des États-Unis, que, sans motifs plausibles, sans _casus belli_ reconnu, vous avez indûment envahi les frontières de la République, brûlé les villages, détruit les moissons, tué les paysans sans défense, enfin causé au Mexique tous les maux que la guerre traîne à sa suite, et cela sans que le gouvernement de la République se soit rendu coupable d'aucune offense contre vos nationaux ou leurs propriétés; le président dispose de forces imposantes, ces forces, qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, sont en mesure de vous écraser. Cependant, désireux d'éviter s'il est possible l'effusion du sang mexicain, qui n'a déjà que trop coulé dans cette agression injuste d'une puissance étrangère, qui prétend par la force s'imposer dans notre pays et nous dicter des lois, droit que nous ne reconnaissons à personne au monde, et est en dehors du droit des gens et des nations civilisées, Son Excellence le président de la République mexicaine, dis-je, voulant user de clémence, consent à ne pas vous écraser et à vous laisser sortir de la mauvaise position dans laquelle vous êtes placé et qu'il vous est impossible de défendre avec la poignée d'hommes dont vous disposez, à la condition expresse que vous mettrez à l'instant bas les armes, et que vous vous rendrez à sa merci; vos troupes ne seront point considérées comme prisonnières de guerre, elles rentreront par étapes dans leur pays, sous l'escorte de soldats mexicains; vos officiers conserveront seuls leurs armes.
--Est-ce tout, général? demanda le général Taylor, toujours souriant.
--Je n'ai plus que quelques mots à ajouter, général.
--Fort bien; continuez.
--Cette mission, dont Son Excellence le président m'a fait l'honneur de me charger, je l'ai accomplie, je crois, telle que me l'ordonnait mon devoir de soldat; mais, ne voulant pas assumer sur moi seul la responsabilité de faits qui n'ont pas entièrement mon approbation, j'ai prié Son Excellence de mettre par écrit les conditions qu'il vous propose par ma bouche; Son Excellence a daigné consentir à rédiger une sommation, et cette sommation, j'ai l'honneur de la remettre entre vos mains.
Il retira alors un large pli cacheté de son uniforme et le présenta au général.
Il avait fallu tout le respect qu'ils avaient pour leur chef et la puissance de volonté qu'ils possédaient sur eux-mêmes pour que les officiers américains eussent écouté, sans l'interrompre à chaque mot, la hautaine sommation du président Santa-Anna.
Le général Taylor seul était demeuré calme et souriant. Il prit des mains du général Ampudia le pli que celui-ci lui présentait, et, sans même jeter les yeux sur la suscription, il le déchira et en laissa tomber les morceaux à ses pieds.
Un murmure d'admiration parcourut comme une commotion électrique les rangs des officiers auxquels en ce moment venait de se joindre M. de Clairfontaine, aux côtés duquel se tenait don Pablo de Zúñiga, assez gêné de se voir ainsi sans autorisation mêlé à un conseil de guerre. Le général Ampudia échangea un sourire amical avec don Pablo, lui fit signe d'approcher et le présenta au général Taylor, à qui il dit en deux mots quel était son rang dans l'armée mexicaine.
--Je suis heureux de l'arrivée du colonel de Zúñiga, répondit le général; qu'il demeure parmi nous; il ne saurait y avoir trop de personnes présentes pour entendre la réponse que je vais faire à la sommation de S. Exc. le président de la République mexicaine.
Don Pablo s'inclina respectueusement et se plaça auprès du général Ampudia.
Après un silence de quelques secondes, le général reprit la parole; mais, cette fois, d'une voix haute, fière et accentuée:
--Général, dit-il, je répondrai à la sommation dont vous êtes porteur, point par point, et dans la forme que vous me l'avez adressée vous-même: je n'ai pas à discuter, quels qu'ils soient, les griefs de mon gouvernement, je ne suis qu'un soldat qui obéit sans discuter aux ordres qu'il reçoit. Depuis que j'ai posé le pied sur le sol mexicain j'ai, autant qu'il a dépendu de moi, protégé les habitants et sauvegardé leurs propriétés, en évitant autant que possible l'effusion du sang. Malheureusement la guerre a des exigences pénibles devant lesquelles j'ai souvent, malgré moi, été contraint de me courber; mais, cette justice me sera rendue que je n'ai jamais autorisé ni le vol, ni l'incendie, ni l'assassinat.
Les deux officiers mexicains s'inclinèrent en signe d'approbation.
--J'arrive maintenant au second point, continua le général, c'est-à-dire à la sommation elle-même, dont vous m'avez transmis les termes hautains, en les adoucissant, j'en suis convaincu, général, autant que cela vous a été possible.
--Le président de la République mexicaine dispose de forces considérables,--vingt ou vingt-cinq mille hommes, je crois, tandis que moi je n'en ai tout au plus que quatre mille.--Cette différence numérique, si considérable en apparence, ne signifie rien, et vous le savez mieux que personne, général, au point de vue de la guerre, ce ne sont pas les plus gros bataillons qui remportent les victoires. Dans la circonstance actuelle, cette différence est complètement annulée, grâce à la forte position que j'occupe; mais, au lieu de vingt mille hommes, votre président en eût-il cent mille, cela ne l'autorisait en aucune façon à faire des propositions déshonorantes à de braves gens, qui sont résolus à se faire tuer, s'il le faut, jusqu'au dernier plutôt que de reculer d'un pouce. Un général américain peut entendre une sommation comme celle que vous m'avez adressée; dans aucun cas, il ne doit la lire. Retournez auprès de votre chef, général, et dites-lui bien ceci: je n'attaquerai pas le premier, mais je ne refuse pas la bataille, et s'il ose essayer de forcer mes lignes, il trouvera à qui parler; les soldats américains ignorent comment on opère une retraite devant l'ennemi.
A ces nobles paroles qui traduisaient si nettement leur pensée, les officiers américains se laissèrent emporter par leur enthousiasme et éclatèrent en cris joyeux.
M. de Clairfontaine profita de l'espèce de désordre causé par cet élan patriotique pour s'approcher du général, auquel il dit quelques mots à voix basse. Le général répondit par un geste d'assentiment muet, puis, s'adressant aux officiers:
--Retournez à vos postes, messieurs, dans quelques minutes le parlementaire sera reconduit aux avant-postes, et peu d'instants après la bataille commencera; je n'ai pas de recommandations à vous faire, je sais que chacun de vous fera son devoir.
Les officiers s'inclinèrent respectueusement et se retirèrent.
Le général Taylor, dès qu'il se vit seul avec les deux officiers mexicains et M. de Clairfontaine, reprit la parole; son accent était bref, son visage sévère.
--Señor don Pablo, je savais votre présence au camp, dit-il; si je n'ai témoigné aucune surprise en vous voyant dans cette salle, c'est que je savais déjà le motif sacré qui vous amenait parmi nous. Un de mes officiers a failli, señor; il ne s'est pas conduit en gentleman, mais il réparera, je l'espère, sa faute pendant la bataille qui va se livrer.
Les deux officiers mexicains, pas plus que M. de Clairfontaine, ne comprenaient rien aux paroles si obscures du général. Il posa le doigt sur le timbre, un soldat parut.
--Faites entrer la jeune dame, dit-il. Au bout d'un instant, miss Anna entra. Elle était pâle et tremblante.
--Rassurez-vous, madame, lui dit le général en la conduisant à un fauteuil; vous avez réclamé ma protection, elle vous est acquise; général Ampudia, le père de cette jeune dame se trouve dans votre armée, voulez-vous la conduire à son père?
--Je serai heureux d'accomplir cette mission de confiance, général.
--Merci. Et, s'adressant à M. de Clairfontaine qui, le visage pâle, les traits contractés, voulait prendre la parole pour essayer peut-être de se disculper: Pas un mot, Monsieur, lui dit-il durement, pas un geste, je sais tout; votre conduite est inqualifiable, il ne vous reste plus qu'à vous faire tuer.
--Oh! oui, s'écria le jeune homme avec rage, la mort plutôt qu'une telle honte!
Et il s'élança vers la porte. Don Pablo l'arrêta.
--Souvenez-vous de votre parole? lui dit-il.
Il le regarda d'un air égaré et se précipita dehors sans répondre.
--Laissez-le sortir, dit le général à don Pablo d'une voix douce et affectueuse qui tranchait avec le ton que jusqu'à ce moment il avait affecté; le malheureux est fou; vous n'avez rien à réapprendre, don Pablo; pardonnez à cet homme, le mal qu'il a voulu faire retombe sur lui. Et se tournant vers la jeune fille:
--Madame, lui dit-il, je vous remercie de la confiance que vous avez mise en moi; maintenant, adieu, messieurs; quoi qu'il arrive, si je ne puis être votre ami, je serai votre serviteur; señorita, je vous guiderai moi-même jusqu'aux avant-postes.
On quitta l'hacienda; quelques minutes plus tard miss Anna et les deux officiers mexicains dépassaient les lignes américaines et prenaient congé du général Taylor, non point comme d'un ennemi, mais au contraire comme du plus affectueux ami, malgré ce qu'il avait cru devoir leur dire.
Nous ne dirons rien de la réunion du père et de la fille: il y a des élans du cœur qu'on ne saurait raconter.
Don Pablo exigea que miss Anna et M. Prescott se retirassent sur les derrières de l'armée: il prévoyait que la bataille serait rude et ne voulait pas qu'ils fussent exposés aux coups de l'ennemi. A deux heures de l'après-dînée, la bataille s'engagea. Les Mexicains tirèrent les premiers coups de canon.
Cette bataille fut nommée: Bataille de Buena Vista. Nous n'en ferons qu'un récit sommaire. La lutte fut sanglante et acharnée pendant, toute la journée, surtout sur l'aile gauche des Américains, que le général Ampudia, soutenu par les rancheros de don Pablo, attaquait avec des forces considérables.
Vers le soir les Mexicains demeuraient maîtres des hauteurs sur le flanc gauche de la position; la nuit seule fit cesser le carnage et sépara les combattants.
Les deux armées, attendant le lever du soleil pour reprendre le combat, bivouaquèrent en, présence l'une de l'autre. Par une fatalité étrange, malgré tous leurs efforts, don Pablo et M. de Clairfontaine, bien qu'ils eussent continuellement combattu en face l'un de l'autre pendant toute la journée, n'étaient point parvenus à se rencontrer.
Le lendemain, au petit point du jour, la bataille recommença toujours du côté de l'aile gauche, que Santa-Anna fit soutenir par une nouvelle division, pendant qu'une forte colonne, composée d'infanterie et de cavalerie ayant avec elle de l'artillerie, attaquait, mais sans succès, le centre de la position américaine.
Profitant du désordre causé dans les rangs des Américains par l'artillerie mexicaine et apercevant M. de Clairfontaine à la tête des volontaires, don Pablo poussa avec ses rancheros une si rude charge en avant que les volontaires, saisis d'une peur panique, se replièrent en désordre derrière la ferme de Buena Vista, cherchant dans les ravins un refuge contre le feu de l'ennemi.
--A moi, don Pablo; à moi, cria M. de Clairfontaine en s'élançant à la rencontre de son ennemi.
--Me voilà, répondit le jeune homme.
Le choc fut terrible entre les deux ennemis, mais soudain un flot de combattants se jeta entre eux et les sépara. Cette panique des volontaires faillit compromettre la journée, mais, sur l'ordre du général Taylor, une partie des troupes de l'aile droite vint les ramener au combat; alors, reprenant l'offensive et guidés par leur chef exaspéré de voir son ennemi lui échapper encore, ils s'élancèrent en avant et regagnèrent le terrain perdu.
Santa-Anna manœuvrait pour se prolonger sur les derrières de l'armée américaine, mais tout à coup il se trouva en présence des tirailleurs du Mississippi qui l'arrêtèrent net et le forcèrent à reculer.
La bataille était devenue générale, l'acharnement inouï. Des deux côtés on faisait des prodiges de valeur: c'était en vain que les Mexicains essayaient d'entamer le petit corps du général Taylor; ainsi qu'il l'avait juré, il demeurait ferme comme un mur de granit.
Les rancheros poussaient des charges désespérées, que les Américains repoussaient constamment.
Le président de la république, effrayé d'une résistance aussi héroïque, lui qui comptait sur une si facile victoire, résolut de tenter un effort suprême: réunissant toutes ses réserves il les engagea à la fois.
Cette attaque fut si vigoureusement exécutée que l'infanterie américaine fut forcée de se replier précipitamment en abandonnant trois pièces de canon.
Les rancheros s'élancèrent alors à sa poursuite, guidés par don Pablo; le combat s'engagea corps à corps et la mêlée devint horrible.
Mexicains et Américains savaient qu'ils jouaient la partie suprême de la journée, aussi leur acharnement était extrême. M. de Clairfontaine comprit qu'à cette heure allaient se décider les destinées de la bataille. Résolu à racheter par une mort héroïque les fautes qu'il avait commises, il réunit ses volontaires et exécutant un mouvement de flanc il se jeta à corps perdu sur les rancheros.
Ceux-ci soutinrent le choc en braves gens, sans être ébranlés, mais au même instant l'artillerie américaine les prit en écharpe et commença à creuser de profonds sillons dans leurs rangs; alors l'indécision se mit parmi eux.
Tout à coup don Pablo et son ennemi se trouvèrent face à face; comme d'un commun accord, ils se ruèrent l'arme haute l'un sur l'autre, les lèvres serrées et sans prononcer un mot; leurs sabres étincelèrent au-dessus de leur tête et s'abattirent en même temps. Chacun d'eux cherchait à tuer son adversaire sans songer à se défendre.
Don Pablo, grièvement blessé, chancela sur sa selle, perdit un étrier, et se renversa en arrière.
--Enfin, s'écria l'officier américain avec un ricanement de tigre, tu vas mourir! Elle ne sera ni à moi ni à toi... Tiens! je...
Il n'acheva pas. Au moment où il pointait son sabre pour achever son ennemi, il fut brusquement enlevé de son cheval par une secousse terrible et renversé sur le sol.
Un lasso s'était abattu sur ses épaules, s'était serré autour de son cou et l'étranglait. Vainement il essaya de couper le lasso, il fut emporté dans une course folle. Lorsque le cavalier qui l'emportait à sa suite s'arrêta enfin, le malheureux était mort; son cadavre, horriblement mutilé par les pierres sur lesquelles on l'avait traîné, était hideux à voir.
--Je ne sais pas si don Pablo en reviendra, dit Matadiez en coupant froidement le lasso qu'il avait si adroitement lancé; mais, quant à celui-ci, son compte est réglé désormais; miss Anna n'a plus rien à craindre de lui, j'ai tenu mon serment! Ah ça! pourvu que mes traites soient payées, maintenant qu'il est mort.
Après avoir prononcé cette singulière oraison funèbre, le bandit se rejeta dans la mêlée, dans le but de rechercher le corps de don Pablo.
Il le trouva, en effet, et sans prendre la peine de s'assurer si le ranchero était mort ou vivant, il le mit en travers sur le cou de son cheval et tourna bride sans plus songer à la bataille.
Du reste, elle était définitivement perdue pour les Mexicains; l'audacieuse offensive prise par M. de Clairfontaine, en permettant aux Américains de se reconnaître, leur avait rendu leur première ardeur; d'un autre côté, les rancheros, déjà démoralisés par l'attaque imprévue des volontaires en voyant tomber don Pablo, avaient perdu pied et avaient fini par fuir en désordre.
M. de Clairfontaine était mort, mais cette mort avait été utile pour son pays, puisque elle avait décidé la victoire en faveur des Américains.
Pendant la nuit, Santa-Anna se mit en retraite sur Incarnación, où il arriva avec des troupes complètement débandées.
Le 14 septembre, 1847, c'est-à-dire moins de sept mois après la bataille de Buena Vista, l'armée américaine fit son entrée à México, qu'elle occupa pendant près d'une année et qu'elle n'évacua qu'après le traité de Guadalupe, qui coûta au Mexique ses plus belles provinces; il est vrai que le gouvernement mexicain toucha, à titre d'indemnité, quinze millions de piastres de la part des États-Unis.
Un mois avant l'entrée des Américains à México, don Pablo de Zúñiga, complètement guéri de ses blessures, avait épousé miss Anna Prescott. Malgré son ardent amour pour sa cousine, l'implacable ranchero refusa de reconnaître le traité de Guadalupe et, fidèle à sa haine pour l'étranger, il continua, jusqu'au dernier moment, la guerre de partisan sur la frontière américaine; ce ne fut que lorsque le dernier soldat des États-Unis eut abandonné le territoire mexicain qu'il consentit à déposer les armes.
Matadiez, devenu riche grâce aux beaux bénéfices réalisés par lui pendant la guerre, s'est retiré des affaires; il est aujourd'hui un des citoyens les plus considérés de México; il ne tardera probablement pas à se marier et à faire ainsi souche d'honnêtes gens.
FIN DES CHASSEURS MEXICAINS.
TABLE
I Le duel. II La clairière. III Le pronunciamiento. IV Tepatitlan. V Deux profils de coupe-jarrets. VI L'invitation. VII Le Cabildo. VIII Le départ. IX Le Voladero del Macho. X Le guet-apens. XI Miss Anna. XII Dans les serres du vautour. XIII La prisonnière. XIV La poursuite. XV Fin contre fin. XVI Bataille de Buena Vista.
End of Project Gutenberg's Les chasseurs mexicains, by Gustave Aimard