V
Deux profils de coupe-jarrets.
A quelques pas seulement de la plaza Mayor, dans une ruelle étroite, sombre et boueuse située presque derrière la cathédrale et nommée le Callejón del Remedio, existait à l'époque où se passe notre histoire--et probablement existe encore à San Luis de Potosí à l'heure où nous écrivons, car le Mexique est le pays du monde où tout, hommes et choses, conserve le plus opiniâtrement sa physionomie et son immobilité de granit en dépit du progrès--une vieille masure, tombant presque en ruines et datant évidemment des premiers temps de la conquête espagnole; les fenêtres étroites garnies de vitres verdâtres, enchâssées dans du plomb et recouvertes de toiles d'araignées séculaires, les murs noirs, enfumés et fendillés çà et là, le sol en terre battue et raboteux, dénonçaient au premier coup d'œil cette masure pour un véritable bouge.
En effet, ce taudis infect, qui suintait le crime et la misère par tous les pores de ses murailles lézardées, était ce qu'à México on nomme un _velorio_, et servait de refuge aux gens sans aveu et aux bandits de toutes sortes qui d'ordinaire pullulent dans les grands centres de population, mais dont le nombre s'était augmenté dans des proportions considérables, non seulement à cause de la guerre, mais encore grâce aux événements politiques qui avaient plongé le pays dans un état d'anarchie indescriptible.
Le mot velorio est essentiellement mexicain, il n'a pas d'équivalent possible dans le langage des honnêtes gens, nous n'essaierons donc pas de le traduire; dans celui dont nous avons esquissé la description, dès que la nuit était venue, à la lueur douteuse de quelques candilejos, aux mêches charbonneuses, attachés contre les murs par des mains de fer, une nombreuse compagnie, mêlée d'hommes et de femmes, envahissait la salle, débouchait dans les pièces attenantes, montait à l'étage supérieur, et jusqu'au jour on dansait, on jouait, on buvait, et souvent on faisait pis encore.
Les _celadores_ chargés du soin de veiller à la sûreté commune des habitants de la ville, les patrouilles qui parcouraient les rues pour maintenir le bon ordre, évitaient soigneusement les approches de ce repaire, et quels que fussent les cris qui s'en échappassent, le tumulte horrible qui y régnât, rendus volontairement sourds par la crainte, ils passaient sans s'arrêter et même en hâtant le pas, sans se risquer à jeter un coup d'œil du côté de ce redoutable velorio, si ce n'est afin d'assurer que quelques-uns de ses hôtes sinistres ne faisaient pas irruption au dehors et ne se mettaient pas à leur poursuite.
C'est dans cet affreux repaire que, deux jours après l'arrivée de nos voyageurs à San Luis, nous introduirons le lecteur vers dix heures du soir environ.
Il y avait chambrée complète, toutes les salles étaient pleines, toutes les tables garnies; dans le fond de la plus grande pièce, quelques musiciens ou soi-disant tels, car au Mexique, tout le monde a la prétention d'être musicien, placés sur une estrade assez élevée, jouaient à qui mieux mieux, sans se préoccuper les uns des autres, des airs, n'importe lesquels, que du reste personne n'écoutait.
Un nuage de fumée, produit par les candilejos, les sebos, les pipes et les cigares, planait comme une auréole lugubre au-dessus des consommateurs et assombrissait encore l'éclairage déjà plus qu'insuffisant de cette vaste pièce, qui se trouvait ainsi plongée dans une espèce de crépuscule brumeux dont, notons-le en passant, les habitués de la maison étaient loin de se plaindre, au contraire.
Là se trouvait réunie en ce moment la collection la plus complète de mauvais drôles qui se puisse imaginer, drapés fièrement dans des guenilles hétéroclites comme jamais Callot n'en a rêvé dans ses compositions les plus fantasques et les plus excentriques.
Le velorio était en liesse; il hurlait du haut en bas des imprécations et des blasphèmes dans toutes les langues connues et inconnue, car tous les pays du globe sans exception y étaient représentés par quelques coquins émérites.
Dans l'angle le plus obscur de cette salle ténébreuse, non loin de l'estrade sur laquelle se tenaient les musiciens, un homme, enveloppé d'un manteau, le chapeau rabattu sur les yeux, était assis seul à une table, le dos appuyé au mur, le coude sur la table, la tête dans la main; il fumait un mince papelito en laissant errer des regards investigateurs autour de lui sans songer à entamer la mesure de mescal placée devant lui.
Cet homme était entré un des premiers dans le velorio, au moment où les peones allumaient les sebos, il avait choisi cette place entre toutes, s'était assis, avait demandé de la liqueur; depuis lors il n'avait donné signe de vie que pour tordre une nouvelle cigarette, lorsque celle qu'il fumait touchait à sa fin. Dans tout autre lieu que celui où il se trouvait, ses allures étranges, son affectation à cacher son visage auraient appelé l'attention sur lui; mais dans ce bouge, chacun était trop occupé de ses propres affaires pour songer à celles des autres, et nul n'avait pris garde à lui. Seulement, comme par un accord tacite, afin de lui laisser plus de liberté, personne n'était venu s'asseoir à sa table: délicatesse de bandit, depuis que l'homme dont nous parlons devait intérieurement être très reconnaissant, car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le velorio s'était si rapidement rempli que toutes les tables étaient garnies de buveurs, et que quelques-uns même, ne trouvant plus de place nulle part, s'étaient assis sur le bord même de l'estrade des musiciens et s'étaient fait servir là du pulque et du mescal.
Soudain un mouvement d'ondulation assez fort s'opéra dans la foule des buveurs, vigoureusement repoussés à droite et à gauche; et sans paraître se soucier des cris et des malédictions qui le saluaient sur son passage, un individu, cause unique de ce bouleversement, alla résolument s'asseoir sur le banc occupé déjà par l'inconnu et se plaça juste en face de lui.
Celui-ci tout en feignant d'être sérieusement absorbé par la confection d'une cigarette, jeta un regard de côté sur son voisin, et satisfait sans doute du résultat de son examen, il sortit son mechero et battit froidement le briquet.
Le nouveau venu était, en apparence du moins, un drôle de la pire espèce: il avait la taille athlétique, les traits patibulaires, les moustaches outrageusement retroussées, le chapeau penché sur l'oreille; il se drapait orgueilleusement dans un manteau en dents de scie, portait un long couteau dans la botte et une énorme rapière à lourde poignée de fer au côté; c'était en somme, le type complet du bandit mexicain dans ce qu'il a de plus odieux et de plus repoussant, avec cela le ton et les manières d'un gentilhomme.
Après s'être examinés pendant quelques secondes, les deux hommes se saluèrent d'une inclination de tête, et le nouvel arrivé, tordant rapidement une cigarette, s'adressa à l'inconnu.
--Pardon, señor caballero, dit-il avec une politesse exquise, me ferez-vous l'honneur de me prêter votre feu?
--Avec le plus grand plaisir, señor, répondit l'autre en tendant le mechero d'or curieusement ciselé qu'il tenait encore à la main.
--Mille grâces, señor, dit-il en allumant sa cigarette, éteignant le mechero et le rendant ensuite avec un salut à son propriétaire.
En ce moment un peon plaça une mesure d'infusion de tamarin et un gobelet en corne sur la table.
Le nouveau venu se pencha vers l'inconnu, sa mesure à la main.
--Vous en offrirai-je, señor? dit-il.
--Je vous remercie, répondit l'autre; vous voyez, caballero, que j'ai devant moi du mescal, auquel je n'ai pas encore touché.
--C'est pardieu vrai! Seriez-vous indisposé, señor?
--Pas le moins du monde, reprit-il avec intention; mais l'odeur de ce mescal me déplaît.
--Il n'est peut-être pas de bonne qualité?
--C'est probable; vous savez que le mescal est comme le pulque, il doit être bu nouveau, sinon il se gâte et devient exécrable.
--Hélas! fit le bandit avec un jeu de physionomie impossible à traduire, il en est ainsi de tout dans la vie.
--Vous êtes philosophe? dit l'autre avec un sourire.
--Oui, dans mes moments perdus: l'habitude de vivre seul agrandit et épure les idées.
--C'est juste, le jaguar chasse seul, les coyotes vont en troupes.
--Aussi le jaguar est le roi du désert; je méprise les coyotes. Vous offrirai-je de cette infusion de tamarindos, caballero? je vous assure qu'elle est excellente.
--J'accepte pour ne pas vous désobliger, répondit-il en tendant son gobelet.
L'autre versa.
--Je suis don Pedro de Arizona; dit-il en saluant, mais mes amis me nomment Matadiez, à cause probablement d'une grande légèreté de main et d'une dextérité que je possède dans le maniement du couteau.
--J'avais souvent entendu parler de vous avec éloge, señor Matadiez. Je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer si à l'improviste.
Le bandit salua courtoisement.
--C'est moi, señor, dit-il, qui bénis cet heureux hasard. Votre seigneurie daignera-t-elle me dire son nom?
--Il est loin encore d'avoir acquis la grande célébrité du vôtre, caballero, mais tel qu'il est le voici: je me nomme don Augustín Zaputo, mais ceux qui me connaissent personnellement, mes amis, préfèrent m'appeler Trabuco.
--Quoi! s'écria le bandit avec l'apparence de la joie la plus vive, vous êtes le señor Trabuco?
--Pour vous servir, caballero, répondit-il modestement.
--Pardieu! la rencontre est heureuse, señor, depuis longtemps je brûlais du désir de faire votre honorable connaissance.
--Je vous avoue que moi aussi j'avais ce désir.
--La sympathie nous attirait l'un vers l'autre.
--Deux hommes comme nous doivent être amis.
--Inséparables comme les doigts de la main.
--A votre santé.
--A la vôtre.
Ils burent.
--Je ne comptais guère, en venant ici, me rencontrer avec vous, reprit Matadiez.
--Ni moi, je vous l'avoue.
--Voilà qui est extraordinaire, d'autant plus que nous avons échangé le mot d'ordre.
--C'est vrai; l'ami qui a consenti à nous mettre en rapports n'a pas songé à vous dire mon nom, de même qu'il aura jugé inutile de me dire le vôtre.
--C'est cela, il voulait nous faire une surprise.
--Que, pour ma part, je trouve charmante.
--Et moi délicieuse.
--Je lui adresserai mes sincères compliments pour cette attention délicate.
--Moi de même.
Il y eut un silence; ce fut Trabuco qui le rompit au bout d'un instant.
--Maintenant que la connaissance est faite et la glace rompue entre nous, dit-il, si nous causions un peu de nos affaires.
--Je n'y vois pas de sérieux inconvénients.
--J'ai à vous entretenir de choses fort sérieuses, et la foule est grande autour de nous.
Matadiez éclata de rire.
--Cette foule fait notre sécurité, dit-il. Tous les gens qui sont ici ont trop à s'occuper d'eux-mêmes pour songer à nous; leurs oreilles sont fermées: d'ailleurs ils me connaissent pour la plupart, et tant que nous demeurerons à cette table, nul ne s'avisera de s'approcher assez pour entendre ce que nous dirons. Parlez donc sans crainte, cher seigneur.
--On a dû vous toucher quelques mots déjà de l'affaire qui nous amène l'un vers l'autre.
--On m'en a parlé vaguement; il s'agit, je crois, d'un riche étranger qui voyage avec sa fille et quelques peones seulement.
--C'est cela même, il emporte, dit-on, avec lui, des sommes considérables, sans compter des bijoux de grande valeur.
--Quelle imprudence de se hasarder ainsi sur les grandes routes en temps de guerre; la police est si mal faite, fit-il en souriant.
--Et un malheur est si tôt arrivé, reprit l'autre sur le même ton; mais, vous le savez, ces Anglais--je crois qu'il est de ce pays--ne doutent de rien.
--Enfin, s'il lui arrive quelque chose, il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même.
--Ainsi soit-il. Mais ce n'est pas tout.
--Je suis tout oreilles.
--Cet Anglais se rend à Tampico.
--Bon; il y a sur cette route des passages fort dangereux.
--C'est vrai. Ses richesses courent grand risque de ne pas arriver intactes à destination.
--Ni lui non plus.
--Pardon, il est convenu qu'on ne lui enlèvera pas un cheveu de la tête.
--Bah! Pourquoi donc?
--Parce qu'il est préférable de lui faire payer une bonne rançon.
--Mes compliments, señor, je n'avais pas pensé à cette ingénieuse combinaison.
--On ne peut songer à tout.
--Continuez, de grâce, vous m'intéressez vivement.
--Maintenant, passons à la jeune fille.
--C'est cela, passons à la jeune fille. Est-elle jolie?
--Charmante.
--Hum! nouvelle rançon alors. Ah çà! mais mon cher seigneur, cette affaire prend des proportions gigantesques, savez-vous? nous allons tous rouler sur l'or d'ici à quelques jours.
--Je l'espère; mais, quant à la jeune fille, sa rançon est réglée.
--Déjà?
--Oui.
--Combien?
--Vingt mille piastres.
--Beau chiffre, caray! et vous avez touché?
--Pas encore; mais il est entendu que je toucherai aussitôt après livraison.
--Ceci me semble régulier. Ah çà! continua-t-il en posant les coudes sur la table, penchant le corps en avant et regardant son interlocuteur bien en face, l'affaire se dessine bien, il y aura du profit, elle me sourit beaucoup, mais ce n'est pas tout encore.
--Bah! de quoi s'agit-il donc?
--Vive Dios! de nous entendre entre nous et de savoir comment nous réglerons.
--Oh! que cela ne vous inquiète pas, cher seigneur, vous serez content de moi.
--Je n'en doute pas, caballero, cependant les affaires sont les affaires, vous le savez; mieux vaut, je crois, nous entendre tout de suite, afin de nous épargner plus tard des discussions et des malentendus toujours regrettables entre gens d'honneur.
--Parfaitement raisonné. Eh bien! je serai franc; écoutez-moi.
--Je ne demande pas mieux.
--Je ne vous cache pas que, apportant l'affaire, avec tout autre qu'avec vous, cher seigneur, j'aurais posé certaines conditions peut-être un peu dures; mais entre nous il ne saurait en être ainsi, je mets un trop haut prix à l'avantage de vous avoir avec moi pour discuter: nous partagerons les bénéfices par moitié, cela vous convient-il!
--Pardieu! je le crois bien.
--Seulement...
--Ah! dit-il en faisant la grimace, il y a un seulement.
--Il y en a toujours.
--C'est juste; continuez.
--Seulement, comme je suis étranger dans cette province, que je ne connais personne, vous vous chargerez d'organiser l'expédition.
--Cela se peut arranger ainsi. De combien d'hommes pensez-vous que nous ayons besoin?
--Oh! mon Dieu! une douzaine tout au plus, pourvu que ce soient des gaillards solides et résolus; il ne faut pas nous exposer à un échec.
--Diable! ce serait malheureux. Et ces hommes qui les payera?
--Vous, naturellement.
--Hum! murmura-t-il avec une grimace, le bénéfice ne sera pas aussi grand que je le supposais.
--Pourquoi donc? Par le temps qui court, les hommes ne sont pas rares, vous en trouverez plus que vous ne voudrez; cela vous coûtera un millier de piastres tout au plus.
--Eh! eh! la somme est ronde.
--Oui, mais les bénéfices sont beaux.
--Je le sais bien.
--Enfin, cher seigneur, c'est à prendre ou à laisser. Ainsi décidez-vous.
--Je prends, caray! C'est égal vous me tenez la dragée haute.
--Allons donc! ne supposez pas cela, caballero, vous me causeriez un véritable chagrin en le croyant.
--Allons! c'est convenu.
--Vous me le jurez?
--Sur ma foi de gentilhomme.
--J'aimerais mieux autre chose, reprit-il en riant.
--Eh bien! sur la part que j'espère en paradis.
--C'est entendu, alors.
--Parfaitement.
--Voilà qui est bien. Maintenant, pour finir, l'heure, le jour et le lieu du rendez-vous?
--Connaissez-vous le Voladero del Macho.
--Caray! A quatre journées de chemin; je le vois d'ici.
--Eh bien! trouvez-vous lundi de la semaine prochaine, c'est-à-dire dans sept jours, vers cinq heures de la tarde au Barranco del Estrivo, à une lieue environ avant d'arriver au voladero; à cette heure-là, l'Anglais et sa fille passeront; surtout, n'oubliez pas d'être bien accompagné.
--Rapportez-vous-en à moi pour cela.
--Choisissez des hommes habitués au désert.
--Ah! pourquoi donc?
--Hum! on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être serons-nous forcés de nous réfugier dans la prairie.
--Je vois que vous n'oubliez rien.
--Il faut tout prévoir. Au revoir, señor Matadiez; Dieu vous garde!
--Au revoir, seigneur Trabuco. Que Dieu vous accompagne!
Les deux bandits se saluèrent cérémonieusement et se séparèrent.
Le señor Trabuco quitta immédiatement le velorio, où il laissa Matadiez décidé en apparence à y demeurer jusqu'au lever du soleil.
Cependant, à peine son complice eût-il franchi la porte du bouge, que Matadiez se leva brusquement et sortit à son tour.