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CHAPITRE XIII.

CURIOSITÉ ET SAGACITÉ

La fenêtre vient d'être ouverte. Il est rare que le bruit de l'espagnolette ne réveille pas le chat qui, étendu sur un fauteuil, le quitte pour s'accroupir sur le balcon & respirer l'air.

Quand il en a pris une dose suffisante, qu'il l'a flairé & humé pour ainsi dire, au moindre bruit dans la rue, l'animal avance la tête en dehors du balcon, tant les choses vivantes le préoccupent.

La croisée d'en face s'ouvrant pour donner passage à une servante qui secoue un tapis, la voisine qui arrose ses fleurs, le voisin qui fume, la voiture enrayée, le chien qui passe, l'alerte facteur de la poste, le maraîcher criant ses légumes, le gamin qui siffle, autant de motifs d'extrême curiosité pour le chat.

Tous ces détails, il en fait son profit; replié paresseusement, fermant à demi les paupières, un sourire philosophique caché dans la barbe, le chat médite sur les divers profils dont il vient de meubler son cerveau. Il cherche à se rendre compte des actes & des choses qui l'ont plus particulièrement frappé: la distribution des lettres, les fleurs, la fumée de tabac, le gamin, les légumes.

[Illustration]

Voltaire tenait pour la curiosité innée chez les animaux.

«La curiosité est naturelle à l'homme, aux singes & aux petits chiens, dit-il dans le _Dictionnaire philosophique_. Prenez avec vous un petit chien dans votre carrosse, il mettra continuellement ses pattes à la portière pour voir ce qui se passe. Un singe fouille partout, il a l'air de tout considérer.»

En effet, pourquoi le chat quitterait-il le fauteuil où il est si paresseusement étendu quand on ouvre la fenêtre, si la curiosité ne l'y poussait?

Cependant le plus spirituel sceptique de la bande d'Holbach (on ne reprochera pas aux amis du baron d'avoir abusé du spiritualisme) combat l'opinion de Voltaire.

«Voltaire, dit l'abbé Galiani, aurait dû faire sur la curiosité une réflexion qui est très-intéressante: c'est qu'elle est une sensation particulière à l'homme, unique en lui, qui ne lui est commune avec aucun autre animal. Les animaux n'en ont même pas l'idée.»

Et ailleurs: «On peut épouvanter les bêtes, on ne saurait jamais les rendre curieuses.»

Et voilà un philosophe qui conclut contre la curiosité chez les animaux.

«Le chat, dit-il, cherche ses puces aussi bien que l'homme; mais il n'y a que M. de Réaumur qui en observe les battements du cœur. Cette curiosité n'appartient qu'à l'homme. Aussi les chiens n'iront pas voir pendre les chiens à la Grève.»

Ce que Voltaire appelle _curiosité_, Galiani l'appelle _sagacité_.

Un métaphysicien remplirait un gros volume en dissertant sur cette curiosité & cette sagacité. Je propose de trancher la question en une ligne:

Le chat est curieux & sagace.

Pour la sagacité, personne, je crois, ne la niera. En voici un exemple.

Après déjeuner, j'avais pour habitude de jeter le plus loin possible, dans une pièce voisine, un morceau de mie de pain qui, en roulant, excitait mon chat à courir. Ce manége dura plusieurs mois; le chat tenait cette miette de pain pour le dessert le plus friand. Même après avoir mangé de la viande, il attendait l'heure du pain & avait calculé juste le moment où il lui semblait extraordinairement gai de courir après le morceau de mie.

Un jour, je balançai longuement ce pain que le chat regardait avec convoitise &, au lieu de le lancer par la porte dans la pièce voisine, je le jetai derrière le haut d'un tableau, séparé du mur par une inclinaison légère. La surprise du chat fut extrême; épiant mes mouvements, il avait suivi la projection du morceau de pain qui, tout à coup, disparaissait.

Le regard inquiet de l'animal indiquait qu'il avait conscience qu'un objet matériel traversant l'espace ne pouvait être annihilé.

Un certain temps le chat réfléchit.

Ayant argumenté suffisamment, il alla dans la pièce voisine, poussé par le raisonnement suivant: Pour que le morceau de pain ait disparu, il faut qu'il ait traversé le mur.

Le chat désappointé revint. Le pain n'avait pas traversé le mur.

La logique de l'animal était en défaut.

J'appelai de nouveau son attention par mes gestes, & un nouveau morceau de pain alla rejoindre le premier derrière le tableau.

Cette fois, le chat monta sur un divan & alla droit à la cachette. Ayant inspecté de droite & de gauche le cadre, l'animal fit si bien de la patte, qu'il écarta du mur le bas du tableau & s'empara ainsi des deux morceaux de pain.

N'est-ce pas là de la sagacité doublée d'observation & de raisonnement?

[Illustration]