XIV
LES MARRONNIERS.
L'herbe est douce et profonde autour des marronniers.
Elle emmena Diomède sous les arbres.
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Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la nature.
Elle emmena Diomède sous les marronniers.
Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire qui avait voilé la richesse de ses épaules--la dentelle de Cyrène,--Néo s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le baisa au front.
Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les siennes.
Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de l'autre l'invitation d'un nouveau geste.
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Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux, un silence plein d'abeilles.
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Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour lutter plus facilement elle parla:
--Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se donner vraiment, toute...
--Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une au vent leurs petites feuilles roses...
--Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés; je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front, que vos paroles,--et non les lèvres?
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Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il répondit sur un ton de chaleureuses ironie:
--Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.
--Mauvais ange!
--Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance, innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.
--Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le suivre,--même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble entier...
--Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus loin.
--Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral que fat.
--Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant. Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je contiens.
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Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:
--J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.
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Elle essaya de reprendre ses mains:
--Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui.
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Diomède la laissa reprendre ses mains:
--Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.
--Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas?
--Ni plus ni moins.
--Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.
--Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire, dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à travers l'écorce des frênes...
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--Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur, tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!
--Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité et de lire sur vos lèvres les aveux du désir...
--Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre bouche veut mordre...
--C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau.
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Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des gazons, les couleurs variées des fleurs.
Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux; ses seins se levèrent lentement; elle pleura.
--Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!
Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment.
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Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:
La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.
«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable, joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter, quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable. La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien. L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine, puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...»
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Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume; glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout le corps nu et tremblant de la femme vaincue.
Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille, s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était donnée toute en désir et en volonté.
Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des voluptés équivoques.
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Diomède pensait de moins en moins.
Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:
--Encore!
--Non.
Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.
Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour... Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes, dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?... Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens, revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable d'aucun commentaire sur sa présente aventure.
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Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:
--Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde. M'acceptez-vous?
Diomède répondit fermement:
--Oui.
Puis:
--Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?
--Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes... Alors...
--La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.
--Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus de nous...
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Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique.
Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.
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A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu lourde... Néobelle s'arrêta et dit:
--Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin...
--Odéon?
--Bien.
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Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo s'accrocha aux épines.
Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.