‹ Les chevaux de Diomède: RomanChapitre 17 sur 22 · XVI - L'ÉVENTAIL.

XVI - L'ÉVENTAIL.

C'est un éventail magique... Ce petit objet se change en femme à a prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.

Il alla chez Pascase.

En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures, ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des livres de médecine.

Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:

--Vous êtes le seul.

--Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?

--Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur les escaliers...

--Et Mauve?

--N'est pas venue.

--Pourtant... Que cherchez-vous?

--Le nom d'une maladie.

--La vôtre?

--Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.

· · ·

Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme simple, droit et crédule.

«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science--encore contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde. L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles; elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science. L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un ovule...

Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse l'hygiène et le christianisme.

Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»

--J'ai trouvé! cria Pascase.

--Quoi?

--Le nom.

--Ah!

--Ce n'est pas grave.

--Vous croyez?

Diomède vérifia la date du livre.

--Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a paru...

--Quand?

--Cette semaine.

--Vous croyez?

--II faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah! tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout, et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!

--Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.

--Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.

--Quelle?

--L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...

--Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je vais me marier.

--C'est très social.

--Vous me méprisez-?

--A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui épousez-vous?

--Christine.

--Ah!

--Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs, vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire, peut-être...

--Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de l'odeur des roses.

--Nervosité.

--Et c'est la même? Ma Christine, à moi?

--Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui hantait votre ennui,--mais qui n'a jamais franchi votre seuil.

--Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et taciturne?

--Elle est tout cela.

--Elle existe?

--Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez m<i tête! Ou bien avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques de mes nerfs...

--Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse. Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague; obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée, humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres. Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;--et telle, sans la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque fou...

· · ·

Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:

--C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple, aimable et--muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri, ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre, toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries, les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie... Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.

--Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine l'avoua son œuvre...

· · ·

Diomède reprit:

--C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.

Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante encore...

· · ·

Christine allait arriver...

Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis, sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise, toujours muette.

Pascase regardait effaré, mais heureux.

Diomède avait peur.

C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée, malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.

Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:

--Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.

Pascase obéit.

· · ·

Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:

--Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?

--Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!

Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi s'offrait à sa bouche.

Il la baisa, il la respira.

C'était bien la chair de Christine.

· · ·

Pascase rentrait. Il sortit.