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La trompe des Alpes

À Aug. de Saint-Ouën

Rien n’est frappant et rien n’est beau, parmi les voix
Profondes ou le morne apaisement des bois,
Pendant qu’on va, l’esprit songeur, et qu’on écoute,
Comme cette surprise, au détour de la route,
D’entendre un montagnard qui sonne, loin encor,
La grande trompe en bois plus forte que le cor.
L’âme de la forêt, effarée et rebelle
En jaillit : on dirait que la montagne appelle ;
Et le son magnifique, intense et plein d’efforts,
Est le cri dont il sied qu’on éveille les forts.
Mais le mugissement s’achève dans la grâce :
Car le sonneur ayant choisi sa juste place,
La note dans l’écho s’allonge doucement ;
Et, comme je passais, deux fois l’éloignement
Fit au rocher, moqueur comme une voix qui trompe,
Répéter jusqu’à nous ce qu’avait dit la trompe.
Quand je fus près de lui, l’homme tendit la main ;
Et moi rêveur et grave, en suivant mon chemin,
J’eus le fier souvenir des combats, et j’eus honte
Pour le cor montagnard, dont la bouche était prompte

Àvigoureusement sonner contre les rois.
Ô monts ! forêts, recel des nocturnes effrois,
Virginité des pics baisés par les aurores,
Et toi, soleil puissant et libre, qui colores
La Suisse étincelante et blanche dans l’azur !
Et vous, que renouvelle un souffle toujours pur,
Printemps échelonnés au pied des neiges roses ;
Parfum du ciel, éclat des corolles écloses,
Épanouissement sublime des lacs clairs,
Formidables clameurs et glorieux éclairs
De ces écroulements qui sont les avalanches,
Troupeaux épars, foison des marguerites blanches !
Tous vos chants et tous vos caprices de couleurs,
Toutes vos majestés parmi toutes vos fleurs,
Vos verts enchantements, vos guet-apens farouches,
Les silences dormant dans vos milliers de bouches,
Toute cette grandeur où l’aigle se complaît
Était bien le théâtre énorme qu’il fallait
Quand les hommes d’Uri, rudes compagnons d’armes,
Avec Tell descendaient, vaillants dans les alarmes,
Et provoquant la guerre horrible et son enfer
Faisaient sonner la trompe à leur bouche de fer.
Je m’éloignai, songeant : c’est une chose triste
Que cet homme sonnant sa trompe pour l’artiste,
Ou pour le désœuvré qui passe en souriant
Et ne regrette pas de voir ce mendiant.

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