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Les vaches

À André Lemoyne

L’homme rude a conduit aux pâtures communes
Les vaches à l’œil doux, les blondes et les brunes ;
Celles dont le poil lisse est si pur et si blanc
Qu’on dirait un manteau de neige sur leur flanc ;
Les rousses aux couleurs indécises ou franches,
Et les noires avec leurs grandes taches blanches,
Autour de la tribu des mères, dont le pas,
Lent, berce des pensers que nous ne savons pas,
Peureuses et cherchant leurs fécondes nourrices,
À bonds capricieux se pressent les génisses.
Au-dessus des moissons qui donnent peu de pain
Et des bois où le vent agite le sapin,
Sans buissons pour abris, sans arbres pour ombrages,
Mais riche du trésor des larges pâturages,
La chaîne des plateaux déroule son gazon
Jusqu’à ce qu’elle trouve au bout de l’horizon
Les pics, dont la blancheur orgueilleuse et sans taches
Répond par l’avalanche aux clochettes des vaches.

C’est là que les troupeaux parquent durant l’été.
De toutes parts l’eau coule avec limpidité.
Les vaches gravement viennent boire aux cascades.
Des fleurs, auprès de qui les nôtres seraient fades,
Croissent sur les rochers comme sur des gradins.
Les Alpes ont leur rose ainsi que les jardins ;
Et tout près de l’horreur des montagnes glacées
Où les sources des eaux sanglotent amassées,
La main du voyageur cueille pensivement
La fleur dont il ne sait rien que l’éclat charmant ;
Celle-là, douce à voir, toute blanche et petite,
Qui plus bas, dans nos prés, serait la marguerite ;
Et de frêles bouquets, braves et pas frileux,
Qui s’ouvrent parmi l’herbe et semblent des yeux bleus :
Attrait naïf qui fait que les pas se retardent.
Lorsque vous arrivez, les vaches vous regardent ;
Elles tournent la tête, et l’allongent vers vous.
Assises et ployant sous elles les genoux,
D’autres chassent les taons de leur queue au fouet rude ;
Et presque tendre, sans montrer d’inquiétude,
Leur prunelle vous suit et vous dit au revoir.
Et, bien plus loin, voici que vous allez pouvoir,
Sans qu’une note reste indistincte ou perdue,
Entendre encor la cloche à leur cou suspendue :
Car aucun bruit d’en bas ne trouble la hauteur.
Sur le rhythme alterné chacune avec lenteur
Sonne, claire à la fois et dans l’ensemble éteinte.

Mélancoliquement le concert vague tinte :
Dissonances et longs accords mélodieux
Qu’on emporte en son cœur ainsi que des adieux.

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