Une journée
À Paul Godélier.
LA MONTÉE
Sur l’Alpe étincelante et haute
Le soleil tombe et se répand.
Le chemin enlace à mi-côte
La montagne comme un serpent.
Ainsi que dans une revue
S’avancent de vieux grenadiers,
Ligne immobile qui remue,
Défilent les grands peupliers.
Le roc pelé qu’un troupeau broute
Se déroule sans se presser ;
On dirait parfois que la route
Ne va pas savoir où passer.
L’horizon crénelé demeure
Solide et droit comme une tour,
Laissant faire au ciel qui l’effleure,
Morne aux séductions du jour.
Et tandis que vers les frontières,
À cause des plis du rocher,
Il semble, le long des rizières,
Que l’on marche sans approcher ;
Voici que l’on quitte la grâce
Du doux climat italien.
Deux postes veillent face à face,
Et savent qu’ils se valent bien.
C’est la Suisse et c’est l’Italie ;
Et, sous l’éclat d’un ciel pareil,
Le vent qui s’élève déplie
Deux drapeaux libres au soleil.
II
POSCHIAVO. — LE LAC
Une ligne bleue et si fine
Qu’on la dirait sans épaisseur
Apparaît au loin, et dessine
Un fond d’une grande douceur.
Vu du point par où l’on aborde,
Le lac est bizarre surtout :
On dirait un arc dont la corde
Serait tendue à l’autre bout.
Bientôt la marche le déforme,
Et c’est au fond du vallon creux,
Dans un encadrement énorme,
Un ovale peu rigoureux.
Gai sous les cimes désolées,
Buvant l’air frais obscurément,
Près des neiges, loin des vallées,
Le doux pays perdu, charmant !
Le torrent roulant dans les pierres
Suit si pur son cours azuré,
Que l’on comprend les façons fières
Du petit village ignoré.
Quand vous êtes sur l’autre rive
Et parmi les seuils des maisons,
Vous sentez qu’aucun bruit n’arrive
De derrière tant d’horizons ;
Et frêle, au pied de son église,
Poschiavo qu’on n’entend pas
A comme cette grâce exquise
Des choses que l’on dit tout bas.
III
L’AUBERGISTE
Dans la grande salle gothique,
Et dès le bas de l’escalier,
Nous attendait l’accueil antique
Et le sourire hospitalier.
L’excellent dîner que nous fîmes !
La jeune hôtesse aux regards francs
Nous traitait en amis intimes.
Nous bûmes du vin à deux francs.
Attentive à chaque demande,
Elle mettait vite et si bien,
Avec l’accent d’une Allemande,
Le français en italien !
Exprès élevée à la ville,
Et la fille de la maison,
Elle était charmante, et civile
Extrêmement, à sa façon.
Elle nous disait tant de choses :
D’aller voir dans le beau quartier
Les jardins neufs où sont les roses,
Et le village tout entier.
Elle parlait aussi du monde,
Et de tout, — comme elle pouvait.
Nous lui dîmes qu’elle était blonde…
Je crois bien qu’elle le savait.
L’image n’est point effacée :
Je la retrouve après un an,
Comme une fleurette enchâssée
Entre deux pages de roman.