‹ Les ChimèresChapitre 93 sur 99 · Lettre (à mon ami L. V.)

Lettre (à mon ami L. V.)

Àmon ami L. V.

Dimanche matin, vers huit heures…
C’est une habitude que j’ai
— J’en ai peut-être de meilleures —
De dormir, les jours de congé,
Un sommeil doux et prolongé…
J’étais au lit, paupières closes,
Mais ne tenant que par un fil ;
Car de perfides rayons roses
S’y glissaient par un tour subtil,
Et d’un ton narquois et civil,
En me souhaitant bien des choses,
Me demandaient : « Quelle heure est-il ? »
Je le savais fort bien moi-même,
Et prenais un plaisir extrême

Àme laisser humilier.
Je sentais mon pouls régulier,
Ma peau tiède, ma tête fraîche,
Mon lit fondant comme une pêche,
Et j’écoutais, bon écolier,
La paresse me faire un prêche
Persuasif et familier.
Je serais resté de la sorte
Un laps que je ne conçois pas,
Si, discret et frappant tout bas,
Près de mon oreille, à la porte,
Quelqu’un ne m’eût, au premier coup,
Brusquement fait tourner le cou.
— « Monsieur ! disait la bonne accorte,
» C’est une lettre que j’apporte. »
Je la remerciai beaucoup.
J’ai reconnu ta plume alerte…
C’est ton épître, mon ami,
En retard d’un jour et demi,
Que je tiens par son aile ouverte :
Papillon aux vives couleurs
Éclos dans la grande herbe verte
Et sentant encore les fleurs.
J’ai pris un intérêt étrange
À la petite tête d’ange
Que tu me laisses entrevoir ;
Et si tu tiens à le savoir

Je suis très-jaloux de la chose,
Car enfin je pouvais avoir,
Tout aussi bien que toi, la rose.
L’air est gris depuis hier au soir.
Je ne suis donc pas bien à même
De broder des airs sur le thème
Du bleu, cette gaîté du ciel.
— Quant à Paris, rieur cynique,
Il a déjà pour sa chronique
Plus d’un causeur officiel.
Je récuse ses confidences ;
J’aime mieux garder mes cadences
Pour l’Amour, un maître cruel.
Deux mots pourtant. Les feuilles tombent…
D’autres repoussent — en papier.
C’est vert, c’est jeune et printanier,
Ça vit parfois un mois entier.
Mais paix aux choses qui succombent !
Marpon m’a vendu les Émaux
Reluisants d’or, les blancs Camées
Que façonna, portes fermées,
Le parfait ciseleur de mots,
Le bon bijoutier Théophile.
Quelques disciples à la file,
Affublés de son tablier,
Sont entrés dans son atelier :
Mais le vieux patron joaillier
Les a laissés, d’un air tranquille,
Faire leurs bijoux d’écolier.

Le maître a les mains florentines :
Il se connaît en pierres fines ;
Il en choisit une au grain dur
Et prend son style d’acier pur.
Puis il évoque, il divinise
La jeune image de Venise
Sur l’air de son vieux carnaval ;
Ou bien il dit d’étrange sorte,
D’un ton simple et vrai qui fait mal :
« La petite Marie est morte. »
Il faut aller moderato
Lorsqu’on mange de l’ambroisie
Et que l’on boit la poésie
Aux lèvres mêmes d’Érato.
J’ai vidé ma coupe un peu tôt.
Or voilà toutes mes lectures
Et mes plaisirs depuis huit jours.
Tu sais que j’ai fait bien des tours
À suivre les vers, mes amours,
Et les petites créatures…
Elles courent surtout l’été,
Insoucieuses, sans beauté,
Ayant mal noué leurs ceintures.
Mais dans notre cœur entêté
L’attrait qu’elles ont d’aventure
Grave un nom — que demain rature,
Pour en mettre un autre à côté.
Heureux ami ! d’avoir été
Retrouver tes champs et tes vignes

Où tu picores le grain mûr ;
De pouvoir, à l’ombre d’un mur,
Goûter les voluptés insignes
D’un bon sommeil rustique et dur
Où l’on rêve de femmes-cygnes
Avec des plumages d’azur,
Qui, charmantes, vous font des signes !
Heureux de voir les grands bœufs doux
Avec du foin jusqu’aux genoux,
Et les faneuses dans les herbes ;
De suivre le mouvement prompt
Du fléau régulier qui rompt
Le grain rejaillissant des gerbes
Sur les batteurs rangés de front !
Heureux de pouvoir à ta guise
Monter la bonne jument grise
Au pas sénile et décevant ;
D’avoir un appétit vorace…
Et de causer avec le vent
Qui fait les odes mieux qu’Horace.

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