III
Enfant! l'autre de ces deux mondes, C'est le coeur d'un homme!--parfois, Comme une perle au fond des ondes, Dieu cache une âme au fond des bois.
Dieu cache un homme sous les chênes; Et le sacre en d'austères lieux Avec le silence des plaines, L'ombre des monts, l'azur des cieux!
O ma fille, avec son mystère Le soir envahit pas à pas L'esprit d'un prêtre involontaire, Près de ce feu qui luit là-bas!
Cet homme, dans quelque ruine, Avec la ronce et le lézard, Vit sous la brume et la bruine, Fruit tombé de l'arbre hasard!
Il est devenu presque fauve; Son bâton est son seul appui. En le voyant, l'homme se sauve; La bête seule vient à lui.
Il est l'être crépusculaire. On a peur de l'apercevoir; Pâtre tant que le jour l'éclaire, Fantôme dès que vient le soir.
La faneuse dans la clairière Le voit quand il fait, par moment, Comme une ombre hors de sa bière, Un pas hors de l'isolement.
Son vêtement dans ces décombres, C'est un sac de cendre et de deuil, Linceul troué par les clous sombres De la misère, ce cercueil.
Le pommier lui jette ses pommes; Il vit dans l'ombre enseveli; C'est un pauvre homme loin des hommes, C'est un habitant de l'oubli;
C'est un indigent sous la bure, Un vieux front de la pauvreté, Un haillon dans une masure, Un esprit dans l'immensité!
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Dans la nature transparente, C'est l'oeil des regards ingénus, Un penseur à l'âme ignorante, Un grave marcheur aux pieds nus!
Oui, c'est un coeur, une prunelle, C'est un souffrant, c'est un songeur, Sur qui la lueur éternelle Fait trembler sa vague rougeur.
Il est là, l'âme aux cieux ravie, Et près d'un branchage enflammé. Pense, lui-même par la vie Tison à demi consumé.
Il est calme en cette ombre épaisse; Il aura bien toujours un peu D'herbe pour que son bétail paisse, De bois pour attiser son feu.
Nos luttes, nos chocs, nos désastres, Il les ignore; il ne veut rien Que, la nuit, le regard des astres, Le jour, le regard de son chien.
Son troupeau gît sur l'herbe unie; Il est là, lui, pasteur, ami, Seul éveillé, comme un génie A côté d'un peuple endormi.
Ses brebis, d'un rien remuées, Ouvrant l'oeil près du feu qui luit, Aperçoivent sous les nuées Sa forme droite dans la nuit;
Et, bouc qui bêle, agneau qui danse, Dorment dans les bois hasardeux Sous ce grand spectre Providence Qu'ils sentent debout auprès d'eux.
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Le pâtre songe, solitaire, Pauvre et nu, mangeant son pain bis; Il ne connaît rien de la terre Que ce que broute la brebis.
Pourtant, il sait que l'homme souffre; Mais il sonde l'éther profond. Toute solitude est un gouffre, Toute solitude est un mont.
Dès qu'il est debout sur ce faîte, Le ciel reprend cet étranger; La Judée avait le prophète, La Chaldée avait le berger.
Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre; Et, plus tard, sous le feu divin, Du prophète naquit l'apôtre, Du pâtre naquit le devin.
La foule raillait leur démence; Et l'homme dut, aux jours passés, A ces ignorants la science, La sagesse à ces insensés.
La nuit voyait, témoin austère, Se rencontrer sur les hauteurs, Face à face dans le mystère, Les prophètes et les pasteurs.
--Où marchez-vous, tremblants prophètes? --Où courez-vous, pâtres troublés? Ainsi parlaient ces sombres têtes, Et l'ombre leur criait: Allez!
Aujourd'hui, l'on ne sait plus même Qui monta le plus de degrés Des Zoroastres au front blême Ou des Abrahams effarés.
Et, quand nos yeux, qui les admirent, Veulent mesurer leur chemin, Et savoir quels sont ceux qui mirent Le plus de jour dans l'oeil humain,
Du noir passé perçant les voiles, Notre esprit flotte sans repos Entre tous ces compteurs d'étoiles Et tous ces compteurs de troupeaux.
Dans nos temps, où l'aube enfin dore Les bords du terrestre ravin, Le rêve humain s'approche encore Plus près de l'idéal divin.
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L'homme que la brume enveloppe, Dans le ciel que Jésus ouvrit, Comme à travers un télescope Regarde à travers son esprit.
L'âme humaine, après le Calvaire, A plus d'ampleur et de rayon; Le grossissement de ce verre Grandit encor la vision.
La solitude vénérable Mène aujourd'hui l'homme sacré Plus avant dans l'impénétrable, Plus loin dans le démesuré.
Oui, si dans l'homme, que le nombre Et le temps trompent tour à tour, La foule dégorge de l'ombre, La solitude fait le jour.
Le désert au ciel nous convie. O seuil de l'azur! l'homme seul, Vivant qui voit hors de la vie, Lève d'avance son linceul.
Il parle aux voix que Dieu fit taire, Mêlant sur son front pastoral Aux lueurs troubles de la terre Le serein rayon sépulcral.
Dans le désert, l'esprit qui pense Subit par degrés sous les cieux La dilatation immense De l'infini mystérieux.
Il plonge au fond. Calme, il savoure Le réel, le vrai, l'élément. Toute la grandeur qui l'entoure Le pénètre confusément.
Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte, Marche, et, grandissant en raison, Croît comme l'herbe aux champs, et monte Comme l'aurore à l'horizon.
Il voit, il adore, il s'effare; Il entend le clairon du ciel, Et l'universelle fanfare Dans le silence universel.
Avec ses fleurs au pur calice, Avec sa mer pleine de deuil, Qui donne un baiser de complice A l'âpre bouche de l'écueil,
Avec sa plaine, vaste bible, Son mont noir, son brouillard fuyant, Regards du visage, invisible, Syllabes du mot flamboyant;
Avec sa paix, avec son trouble, Son bois voilé, son rocher nu, Avec son écho qui redouble Toutes les voix de l'inconnu,
La solitude éclaire, enflamme, Attire l'homme aux grands aimants, Et lentement compose une âme De tous les éblouissements!
L'homme en son sein palpite et vibre, Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux, Étrange oiseau d'autant plus libre Que le mystère le tient mieux.
Il sent croître en lui, d'heure en heure, L'humble foi, l'amour recueilli, Et la mémoire antérieure Qui le remplit d'un vaste oubli.
Il a des soifs inassouvies; Dans son passé vertigineux, Il sent revivre d'autres vies; De son âme il compte les noeuds.
Il cherche au fond des sombres dômes Sous quelles formes il a lui; Il entend ses propres fantômes Qui lui parlent derrière lui.
Il sent que l'humaine aventure N'est rien qu'une apparition; Il se dit:--Chaque créature Est toute la création.--
Il se dit:--Mourir, c'est connaître; Nous cherchons l'issue à tâtons. J'étais, je suis, et je dois être. L'ombre est une échelle. Montons.--
Il se dit:--Le vrai, c'est le centre, Le reste est apparence ou bruit. Cherchons le lion, et non l'antre; Allons où l'oeil fixe reluit.--
Il sent plus que l'homme en lui naître; Il sent, jusque dans ses sommeils, Lueur à lueur, dans son être, L'infiltration des soleils.
Ils cessent d'être son problème; Un astre est un voile. Il veut mieux; Il reçoit de leur rayon même Le regard qui va plus loin qu'eux.
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Pendant que, nous, hommes des villes, Nous croyons prendre un vaste essor Lorsqu'entre en nos prunelles viles Le spectre d'une étoile d'or;
Que, savants dont la vue est basse, Nous nous ruons et nous brûlons Dans le premier astre qui passe, Comme aux lampes les papillons,
Et qu'oubliant le nécessaire, Nous contentant de l'incomplet, Croyant éclairés, ô misère! Ceux qu'éclaire le feu follet,
Prenant pour l'être et pour l'essence Les fantômes du ciel profond, Voulant nous faire une science Avec des formes qui s'en vont,
Ne comprenant, pour nous distraire De la terre, où l'homme est damné, Qu'un autre monde, sombre frère De notre globe infortuné,
Comme l'oiseau né dans la cage, Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit, Ne sait pas trouver le bocage, Et va d'un toit à l'autre toit;
Chercheurs que le néant captive, Qui, dans l'ombre, avons en passant, La curiosité chétive Du ciron pour le ver luisant,
Poussière admirant la poussière, Nous poursuivons obstinément, Grains de cendre, un grain de lumière En fuite dans le firmament!
Pendant que notre âme humble et lasse S'arrête au seuil du ciel béni, Et va becqueter dans l'espace Une miette de l'infini,
Lui, ce berger, ce passant frêle, Ce pauvre gardeur de bétail Que la cathédrale éternelle Abrite sous son noir portail,
Cet homme qui ne sait pas lire, Cet hôte des arbres mouvants, Qui ne connaît pas d'autre lyre Que les grands bois et les grands vents,
Lui, dont l'âme semble étouffée, Il s'envole, et, touchant le but, Boit avec la coupe d'Orphée A la source où Moïse but!
Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde, Cet ignorant, cet indigent, Sans docteur, sans maître, sans guide, Fouillant, scrutant, interrogeant
De sa roche où la paix séjourne, Les cieux noirs, les bleus horizons, Double ornière où sans cesse tourne La roue énorme des saisons;
Seul, quand mai vide sa corbeille, Quand octobre emplit son panier; Seul, quand l'hiver à notre oreille Vient siffler, gronder, et nier;
Quand sur notre terre, où se joue Le blanc flocon flottant sans bruit, La mort, spectre vierge, secoue, Ses ailes pâles dans la nuit;
Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres, Nous jetant la neige en rêvant, Ce sombre cygne des ténèbres Laisse tomber sa plume au vent;
Quand la mer tourmente la barque; Quand la plaine est là, ressemblant A la morte dont un drap marque L'obscur profil sinistre et blanc;
Seul sur cet âpre monticule, A l'heure où, sous le ciel dormant, Les Méduses du crépuscule Montrent leur face vaguement;
Seul la nuit, quand dorment ses chèvres, Quand la terre et l'immensité Se referment comme deux lèvres Après que le psaume est chanté;
Seul, quand renaît le jour sonore, À l'heure où sur le mont lointain Flamboie et frissonne l'aurore, Crête rouge du coq matin;
Seul, toujours seul, l'été, l'automne; Front sans remords et sans effroi À qui le nuage qui tonne Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi!
Oubliant dans ces grandes choses Les trous de ses pauvres habits, Comparant la douceur des roses À la douceur de la brebis,
Sondant l'être, la loi fatale; L'amour, la mort, la fleur, le fruit; Voyant l'auréole idéale Sortir de toute cette nuit,
Il sent, faisant passer le monde Par sa pensée à chaque instant, Dans cette obscurité profonde Son oeil devenir éclatant;
Et, dépassant la créature, Montant toujours, toujours accru, Il regarde tant la nature, Que la nature a disparu!
Car, des effets allant aux causes, L'oeil perce et franchit le miroir, Enfant; et contempler les choses, C'est finir par ne plus les voir.
La matière tombe détruite Devant l'esprit aux yeux de lynx; Voir, c'est rejeter; la poursuite De l'énigme est l'oubli du sphynx.
Il ne voit plus le ver qui rampe, La feuille morte émue au vent, Le pré, la source où l'oiseau trempe Son petit pied rose en buvant;
Ni l'araignée, hydre étoilée, Au centre du mal se tenant, Ni l'abeille, lumière ailée, Ni la fleur, parfum rayonnant;
Ni l'arbre où sur l'écorce dure L'amant grave un chiffre d'un jour, Que les ans font croître à mesure Qu'ils font décroître son amour.
Il ne voit plus la vigne mûre, La ville, large toit fumant, Ni la campagne, ce murmure, Ni la mer, ce rugissement;
Ni l'aube dorant les prairies, Ni le couchant aux longs rayons, Ni tous ces tas de pierreries Qu'on nomme constellations,
Que l'éther de son ombre couvre, Et qu'entrevoit notre oeil terni Quand la nuit curieuse entr'ouvre Le sombre écrin de l'infini;
Il ne voit plus Saturne pâle, Mars écarlate, Arcturus bleu, Sirius, couronne d'opale, Aldebaran, turban de feu;
Ni les mondes, esquifs sans voiles, Ni, dans le grand ciel sans milieu, Toute cette cendre d'étoiles; Il voit l'astre unique; il voit Dieu!
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Il le regarde, il le contemple; Vision que rien n'interrompt! Il devient tombe, il devient temple; Le mystère flambe à son front.
Oeil serein dans l'ombre ondoyante, Il a conquis, il a compris, Il aime; il est l'âme voyante Parmi nos ténébreux esprits.
Il marche, heureux et plein d'aurore, De plain-pied avec l'élément; Il croit, il accepte. Il ignore Le doute, notre escarpement;
Le doute, qu'entourent les vides, Bord que nul ne peut enjamber, Où nous nous arrêtons stupides, Disant: Avancer, c'est tomber!
Le doute, roche où nos pensées Errent loin du pré qui fleurit, Où vont et viennent, dispersées, Toutes ces chèvres de l'esprit!
Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?» Quand Locke dit: «Quelle est la loi?» Que font à sa splendide extase Ces dialogues de l'effroi?
Qu'importe à cet anachorète De la caverne Vérité, L'homme qui dans l'homme s'arrête, La nuit qui croit à sa clarté?
Que lui fait la philosophie, Calcul, algèbre, orgueil puni, Que sur les cimes pétrifie L'effarement de l'infini!
Lueurs que couvre la fumée! Sciences disant: Que sait-on? Qui, de l'aveugle Ptolémée, Montent au myope Newton!
Que lui font les choses bornées, Grands, petits, couronnes, carcans? L'ombre qui sort des cheminées Vaut l'ombre qui sort des volcans.
Que lui font la larve et la cendre, Et, dans les tourbillons mouvants, Toutes les formes que peut prendre L'obscur nuage des vivants?
Que lui fait l'assurance triste Des créatures dans leurs nuits? La terre s'écriant: J'existe! Le soleil répliquant: Je suis!
Quand le spectre, dans le mystère, S'affirme à l'apparition, Qu'importe à cet oeil solitaire Qui s'éblouit du seul rayon?
Que lui fait l'astre, autel et prêtre De sa propre religion, Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'être Se nomme Gouffre et Légion!
Que lui font, sur son sacré faîte, Les démentis audacieux Que donne aux soleils la comète, Cette hérésiarque des cieux?
Que lui fait le temps, cette brume? L'espace, cette illusion? Que lui fait l'éternelle écume De l'océan Création?
Il boit, hors de l'inabordable, Du surhumain, du sidéral, Les délices du formidable, L'âpre ivresse de l'idéal;
Son être, dont rien ne surnage, S'engloutit dans le gouffre bleu; Il fait ce sublime naufrage; Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--
Parmi les feuillages farouches, Il songe, l'âme et l'oeil là-haut, À l'imbécillité des bouches Qui prononcent un autre mot!
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Il le voit, ce soleil unique, Fécondant, travaillant, créant, Par le rayon qu'il communique Égalant l'atome au géant,
Semant de feux, de souffles, d'ondes, Les tourbillons d'obscurité, Emplissant d'étincelles mondes L'épouvantable immensité,
Remuant, dans l'ombre et les brumes, De sombres forces dans les cieux Qui font comme des bruits d'enclumes Sous des marteaux mystérieux,
Doux pour le nid du rouge-gorge, Terrible aux satans qu'il détruit; Et, comme aux lueurs d'une forge, Un mur s'éclaire dans la nuit,
On distingue en l'ombre où nous sommes, On reconnaît dans ce bas lieu, À sa clarté parmi les hommes, L'âme qui réverbère Dieu!
Et ce pâtre devient auguste; Jusqu'à l'auréole monté, Étant le sage, il est le juste; O ma fille, cette clarté
Soeur du grand flambeau des génies, Faite de tous les rayons purs Et de toutes les harmonies Qui flottent dans tous les azurs,
Plus belle dans une chaumière, Éclairant hier par demain, Cette éblouissante lumière, Cette blancheur du coeur humain
S'appelle en ce monde, où l'honnête Et le vrai des vents est battu, Innocence avant la tempête, Après la tempête vertu!
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Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme; Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme; Sacre l'obscurité, Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge, Et, dans les profondeurs de son immense songe, T'allume, ô vérité!
Elle emplit l'ignorant de la science énorme; Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme, Ce que le chêne sent, Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme, Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime D'un pâtre frémissant.
L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile. Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile, Un mage; et, par moments, Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres, Apparaît couronné d'une tiare d'astres, Vêtu de flamboiements!
Il ne se doute pas de cette grandeur sombre: Assis près de son feu que la broussaille encombre, Devant l'être béant, Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie, Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie, Son gouffre de néant.
Quand il sort de son rêve, il revoit la nature. Il parle à la nuée, errant à l'aventure, Dans l'azur émigrant; Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!» Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite, Mais que ton vol est grand!»
Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages, Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages, Et les pauvres chevaux Que le laboureur bat et fouette avec colère, Sans songer que le vent va le rendre à son frère Le marin sur les flots;
Quand il voit les forçats passer, portant leur charge, Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large, Et hâtant leur retour, Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne, La bénédiction qu'il a puisée à l'urne De l'insondable amour!
Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline, Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline, Doux rêveur bienfaisant, Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse, Et l'herbe et le rocher de la majesté douce De son coeur innocent,
S'il passe par hasard, près de sa paix féconde, Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde Révolté devant eux, Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres, La terre de granit et le ciel de ténèbres, L'homme ingrat, Dieu douteux;
Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible, Et dont l'obscurité rend la lueur visible, Homme heureux sans effort, Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde, Va lui jeter soudain quelque clarté profonde Qui lui montre le port!
Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre, Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre Entre le ciel et l'eau; Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre, Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre, Il sauve un grand vaisseau!