‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 31 sur 56 · I

I

Depuis qu'on nous a fait entendre que c'étaient les _privat-docents_ qui avaient gagné la bataille de Sedan, beaucoup de bons esprits se sont figuré chez nous qu'un moyen indirect, mais sûr, de préparer la revanche était d'établir des textes grecs, latins ou romans; et l'érudition a envahi la France. Elle règne à l'École normale et dans les Facultés. Elle règne même dans les lycées, où l'on fait de la philologie en huitième et où l'on initie aux «nouvelles méthodes» les petits garçons à grands cols et à culottes courtes.

Je respecte beaucoup cette manie. Fût-elle toujours stérile (ce qui n'est pas), je n'oserais m'en plaindre: car elle comble de joie ceux qui s'y livrent et elle fait du même coup le bonheur des autres par les railleries faciles auxquelles elle prête. Je reconnais d'ailleurs qu'il est peut-être aussi puéril de se moquer de l'érudition en bloc, que de faire de l'érudition comme quelques-uns en font.

Vous imaginez tout ce qu'on peut dire là-dessus:

--Oui, sans doute, l'érudition, comme nous la voyons pratiquée par les trois quarts des érudits, est, sous ses airs graves, une des plus futiles entre les occupations humaines. La race n'est pas éteinte des gens qui, du temps de la Bruyère, recherchaient avec passion si c'était la main gauche ou la main droite qu'Artaxercès avait plus longue que l'autre. Les neuf dixièmes des variantes que tel philologue, après avoir pâli sur les manuscrits, introduit dans le texte d'un auteur grec ou latin, sont parfaitement insignifiantes. Je ne suis nullement curieux de savoir combien il y a au juste de génitifs locatifs dans Virgile. Je ne puis dire combien j'ai peu de souci de connaître la date exacte de chacune des comédies de Plaute. Sur cent inscriptions que l'on découvre et que l'on déchiffre, il n'y en a pas deux qui nous révèlent quelque chose d'un peu intéressant. L'homme qui passe une année à déterrer dans quelque village d'Italie et à cataloguer de vieux pots en se demandant s'ils sont étrusques, fait une besogne pour laquelle je n'arriverai jamais à me passionner. Si l'on me disait qu'on vient de découvrir un almanach de tous les fonctionnaires romains en telle année, j'accueillerais la nouvelle avec sang-froid et je prierais qu'on me dispense de le lire. Or, tous les efforts des épigraphistes ne vont pas à reconstituer la dixième partie de cet almanach, pour lequel, s'il existait, je ne me dérangerais pas. Les trois quarts des textes du moyen âge, laborieusement établis et publiés par des hommes persévérants, distillent un insupportable ennui et nous apprennent moins de choses essentielles que le portail de Notre-Dame de Paris. Le travail enragé de presque tous les érudits sur le passé n'aboutit la plupart du temps qu'à découvrir ou à démontrer de petits faits purement contingents, absolument vides de signification, et dont il n'y a rien à tirer pour la connaissance de l'humanité et de son histoire.

Quoi de plus inutile et de plus frivole que ces recherches? Elles ne supposent d'ailleurs, chez ceux qui s'y sont voués, que de la patience, une sagacité moyenne et le goût d'une certaine activité sans invention, qui peut fort bien s'allier à une réelle paresse d'esprit. Elles sont le refuge des honnêtes gens à qui la grande curiosité, le sentiment du beau et le don de l'expression ont été refusés. Et pourtant ces médiocres occupations, «amusant leur intelligence par des difficultés faciles» (pour parler comme fait Flaubert à propos de Binet et de ses ronds de serviette), les gonflent d'aise et d'orgueil. L'érudit jouit de savoir des choses que les autres hommes ignorent. L'érudit méprise au fond les poètes, les romanciers, les critiques, les journalistes. L'érudit est plein de morgue, parce qu'il fait partie d'une espèce de confrérie occupée de choses mystérieuses, qui a ses traditions, ses rites, son langage. L'érudit est entêté: il tient d'autant plus au résultat de ses recherches que ce résultat est plus mince: il ne veut pas avoir perdu son temps. L'érudit a l'esprit court: l'épigraphie l'empêche de comprendre l'histoire; la philologie l'empêche de comprendre la littérature; l'archéologie l'empêche de comprendre l'art. L'érudit, confiné dans sa tâche méticuleuse et inféconde, vit en dehors de la réalité, de la grande comédie humaine, et ne se doute pas à quel point elle est amusante et variée. L'érudit a un faible pour l'Allemagne. Il en a plein la bouche, de la «science allemande». Bref, l'érudit est un être affreux, misérable et superflu.

Mais que de choses aussi à dire en faveur de l'érudit! Il est vrai qu'il y en a de plusieurs sortes, et ce n'est peut-être pas de la même que je vais parler maintenant.

D'abord, lequel des deux fait la besogne la plus vaine, de l'érudit qui découvre les choses inutiles du passé, ou du «chroniqueur» qui raille l'érudit et qui conte et commente les choses inutiles du présent? Est-il plus intéressant de savoir que Vultéius était, vers l'an 125, maire d'un village d'Italie, ou que Mme de Sainte-Veloutine portait l'autre jour un corsage vert à brindilles de jais? Puis, l'érudit a ce mérite de n'écrire que pour quelques centaines d'érudits, comme le poète écrit pour une cinquantaine de poètes. Or, de travailler pour un si petit nombre de personnes et de tenir leur estime pour une suffisante récompense de son labeur, cela ne suppose-t-il pas une fierté qui a sa noblesse? Ajoutez que ce labeur est le plus désintéressé de tous. L'érudit cherche la vérité pour elle-même: il l'accepte et l'aime toute seule et toute nue. Il l'aime, non seulement en dehors de toute application pratique, mais il l'aime quelle qu'elle soit, et même négligeable et stérile. Il admet d'avance l'insignifiance possible du résultat de ses efforts. Cette abnégation, quand on y pense, n'a-t-elle pas quelque chose d'héroïque et de touchant?

Mais, au reste, l'érudit est soutenu par cette idée qu'il travaille à une grande oeuvre collective, où l'effort de chaque ouvrier peut sembler de peu de fruit, mais où l'effort de tous est nécessairement fécond. Si quatre-vingt-dix-neuf inscriptions ne nous apprennent rien, la centième pourra fixer un point d'histoire important. Si quatre-vingt-dix-neuf variantes n'ajoutent ni sens ni beauté à un texte ancien, la centième pourra nous donner un beau vers. La date exacte d'un ouvrage peut être indifférente: elle peut aussi marquer clairement l'influence d'une littérature sur une autre, ou des événements politiques sur la littérature. Mille petits pots, en terre rouge ou brune, ne seront que des petits pots, quelques-uns avec des bonshommes dessus: le mille et unième sera précieux pour l'histoire de l'art ou des religions, complétera pour nous le sens d'un mythe, nous fera mieux connaître l'âme des anciens hommes.

L'érudit patient est comme le bon artisan du moyen âge qui s'appliquait à bien tailler sa pierre pour la cathédrale future sans savoir où cette pierre serait posée ni si elle serait vue des fidèles, heureux pourtant de collaborer pour son humble part au monument élevé à la gloire de Dieu. Il faut aimer les érudits, leur pardonner leurs petits travers, leurs étroitesses de spécialistes et leur vue de myopes. Ce sont les manoeuvres dévoués et pieux des belles architectures édifiées par les grands esprits. Ils préparent les matériaux qui servent à écrire les beaux livres. C'est par leurs découvertes que s'élargit, en somme, la philosophie des sages, et que se renouvellent l'inspiration des poètes et la curiosité des dilettantes. Leurs travaux de fourmis et de termites modifient à la longue, chez les êtres les plus intelligents de notre espèce, la vision du monde et de l'histoire. Ils contribuent à la conscience de plus en plus claire que l'humanité supérieure prend de soi. Ils sont comme l'humus où poussent ces fleurs spirituelles: le génie d'un Taine ou d'un Renan.

Et je suis encore plein de respect pour les érudits parce que leur manie implique l'amour du passé, et que cet amour est une piété et une vertu. C'est le passé qui nous a faits: malheur à qui ne s'y intéresse point et honte à qui le méprise! Rien ne me touche plus que de savoir ce qu'ont été mes pères lointains, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont écrit, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont souffert, comment ils ont songé le songe de la vie--et de retrouver leur âme en moi. C'est le passé qui fait le prix du présent et qui donne au présent sa forme. C'est dans le passé qu'il faut vivre, fût-ce pour en avoir pitié: en nous attendrissant sur nos ancêtres, c'est sur nous-mêmes que nous nous attendrissons. Je jouis de sentir à tout mon être des racines si profondes dans les temps écoulés et d'avoir tant vécu déjà avant de voir la lumière. L'avenir n'est que ténèbres et épouvante: toutes les fois que j'essaye de me figurer ce que sera le monde dans cent ans, dans mille ans, je sors de ce rêve avec un malaise horrible, une rage de ne pas savoir, un désespoir d'être né si tôt, une terreur devant l'inconnu. Au contraire, le rêve du passé est plein de charmes secrets: il prolonge ma vie par delà le berceau, il éveille en moi l'imagination pittoresque et il me fait éprouver que j'ai un bon coeur. Joignez que l'étude du passé est souvent une excellente leçon de sagesse et qu'elle nous enseigne doucement la vanité des choses tout en nous intéressant à cette vanité même.

Il me plaît donc de croire que la plupart des érudits ont, au fond, l'âme bonne. Beaucoup s'écartent avec soin des luttes âpres du présent, se trouvent bien dans leurs _templa serena_, qui sont tout voisins de ceux du philosophe. L'érudition est très propre à développer en nous l'esprit de détachement, la pitié, la bonté. Si l'érudit s'appelle quelquefois Hermagoras[60], il peut s'appeler aussi Silvestre Bonnard, et c'est alors une créature délicieuse, car nulle ne joint plus d'intelligence à plus de candeur.

[Note 60: La Bruyère: _De la société et de la conversation._]