‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 37 sur 56 · I

I

MM. ALBERT WOLFF ET ÉMILE BLAVET

On vient de rendre un tardif hommage au plus grand poète de ce siècle: c'est Lamartine que je veux dire. N'allez pas, à cette occasion, relire les _Méditations_ ou les _Harmonies_; car, ou vous n'y trouveriez aucun plaisir et vous me paraîtriez par là fort à plaindre, ou vous seriez à ce point repris par cette poésie toute divine, que presque rien ne vous intéresserait plus au monde, pas même les choses de Paris ni les chroniqueurs parisiens.

Je prends un étrange chemin pour vous parler d'eux; mais croyez que j'y arriverai d'autant plus vite que j'en suis plus loin... Lamartine est la poésie même. Certaines strophes de lui vous emplissent pour des heures de musique et de rêve. Pourquoi celles-ci me reviennent-elles?

Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance, N'ira plus de ses voeux importuner le sort. Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort...

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile...

Oui, la nature est là, qui t'invite et qui t'aime! Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours. Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.

Vous êtes à la campagne. Vous retrouvez dans un coin de bibliothèque un vieil exemplaire des _Méditations_. Il y a, à la première page, une vignette qui représente un long poète en redingote sur un promontoire, les cheveux dans la tempête, ou un ange en robe blanche qui porte une harpe. Couché dans l'herbe, au pied d'un arbre, vous lisez les strophes que je citais tout à l'heure, ou d'autres aussi belles; et le soleil, à travers les branches, jette sur la page des taches lumineuses et mobiles. Là-dessus, le «piéton» vous apporte le _Figaro_ du jour, et vous parcourez, je suppose, le «Courrier de Paris» de M. Albert Wolff. Eh bien! je vous promets une impression singulière. Je gagerais que la chronique de M. Wolff vous sera profondément indifférente et que, ainsi prévenu, la vanité de beaucoup d'autres choses vous apparaîtra très clairement.

J'ai eu, sans la chercher, une impression de cette espèce, m'étant donné la tâche de parcourir d'affilée cinq ou six volumes de chroniques parisiennes, cependant que des feuillages frissonnaient sur ma tête et que la Terre vivait autour de moi son éternelle vie. Il y a, comme cela, des moments d'illumination intellectuelle, de sagesse absolue, où nous concevons tout à coup la grandeur du monde et l'inutilité ridicule de certaines manifestations de l'activité humaine. Tout l'artificiel de la vie contemporaine m'a été soudainement révélé. Et j'ai senti amèrement que d'écrire des chroniques dans un journal est une des besognes les plus vaines auxquelles un homme puisse consacrer ses jours périssables.

Qu'est-ce, en effet, qu'une chronique? Un certain nombre de lignes imprimées où, neuf fois sur dix, sont relatés et commentés des événements d'une parfaite insignifiance: fêtes, mariages, scandales mondains, histoires de comédiens, et ce qu'ont dit ou fait les hommes du jour, qui sont souvent les hommes d'un jour. Ces événements négligeables se passent dans un monde excessivement restreint, dans un très petit groupe humain, et ne deviennent intéressants (quelquefois, et pas pour tout le monde) que parce que ce petit groupe s'agite sur un point imperceptible du globe qui s'appelle Paris. Quant aux commentaires, vous y trouverez, neuf fois sur dix, la philosophie la plus banale, ou la plus vulgaire ironie, ou le scepticisme le plus grossier et le plus accessible, ou même le plus niais pédantisme, et, aux meilleurs endroits, de l'esprit fabriqué, des plaisanteries que l'on sent déduites selon d'immuables formules. La sensation totale est celle d'un vide profond. Quand ces morceaux de style ont quelques mois de date, ou quelques jours, l'insignifiance en est telle qu'ils sont absolument illisibles--à moins qu'on ne prenne un méchant et triste plaisir à constater cette insignifiance même.

Et l'on se demande: À quoi bon? Voilà un genre d'écrits dont on s'est passé pendant six mille ans. De rares gazettes, pendant les deux derniers siècles, contentaient amplement le besoin qu'ont les hommes de savoir (pourquoi? pour rien) les petites choses qui se passent autour d'eux. Il y a cinquante ans, Paris n'avait guère qu'une dizaine de journaux, que se partageaient la politique et la littérature. La chronique, comme on l'entend aujourd'hui, en était à peu près absente. Personne n'en souffrait. On peut donc vivre sans elle. Depuis, elle a envahi toute la presse. Est-ce la curiosité de la foule qui a provoqué ce développement de la chronique? ou bien est-ce la chronique qui a développé cette badauderie? Mystère.

Mais qui donc, Seigneur! lit toutes ces chroniques parisiennes qui s'étalent tous les jours à la première ou à la seconde page des journaux? Les gens du métier ne les lisent guère. Les délicats les effleurent tout au plus du bout des cils. Les hommes occupés aux travaux de l'esprit n'ont même pas le temps et n'auraient point le goût de les parcourir. Toutes ces chroniques ont les lecteurs qu'elles méritent et auxquels d'ailleurs elles s'adressent. Et ce sont exactement les mêmes qui se délectent aux romans de M. Georges Ohnet.

Et comment sont-elles faites, ces chroniques? Ô grande misère du métier de journaliste! Ces considérations sur l'événement parisien de la veille, que des milliers d'âmes simples lisent avec tant de candeur et de foi, un malheureux homme de lettres les a écrites tantôt avec un inexprimable dégoût, tantôt avec l'indifférence résignée qu'on apporte à une corvée journalière. Il s'est dit: «Il faut qu'aujourd'hui, comme hier, comme demain, je raconte des histoires et fournisse des idées--des idées?--à cinquante mille abrutis qui me sont parfaitement indifférents. De quoi vais-je leur parler, mon Dieu? Un sujet! donnez-moi un sujet!» Et sur n'importe quoi il écrit n'importe quoi. Il est enjoué, il est sérieux, il est sceptique, il est ému, il fait de l'esprit, il fait de la philosophie, parce que c'est son métier, à tant la ligne. Comme cela est bizarre, quand on y songe! Entretenir le public de choses qui ne vous intéressent pas du tout et, là-dessus, faire semblant d'avoir des impressions pour les gens qui n'en ont pas, mais qui pourraient si bien se passer d'en avoir! Est-il rien de plus artificiel et de plus vain?

Tout cela est vrai. Et cependant, à mesure que j'exprime ces vérités, banales elles-mêmes comme une chronique, je n'en suis plus si sûr. Ce que je dis de la chronique peut se dire de tout le journal, et aussi de la littérature tout entière; et la littérature est vaine si vous voulez; mais dire que tout est vain, ce n'est rien dire. Des fragments de la réalité reflétés dans un esprit, les plus beaux livres ne sont pas autre chose. Mais cette définition convient aussi au moindre article de journal, avec cette différence qu'il s'agit, dans ce dernier cas, de fort petits fragments d'une réalité journalière et superficielle. La chronique sera donc, si vous voulez, de la poussière de littérature; mais c'est de la littérature encore.

Et c'est aussi ou ce peut être de la poussière d'histoire. Si vous relisez les chroniques du mois dernier, il est probable qu'elles vous sembleront insipides, superflues, et que vous n'y apprendrez rien. Mais lisez, pour voir, des recueils de chroniques d'il y a vingt ans. Là encore vous trouverez sans doute beaucoup de fatras et un vide lamentable; mais parfois, noyé dans cette insignifiance, un détail vous frappera, un détail caractéristique d'une époque et dont l'écrivain n'avait peut-être pas soupçonné la valeur future. Les chroniques des journaux, en vieillissant, deviennent mémoires. Celles d'aujourd'hui paraîtront prodigieusement intéressantes dans cent ans. Seulement, il y en aura trop.

Enfin j'ai raisonné jusqu'à présent comme si le chroniqueur était toujours et nécessairement un esprit médiocre. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Quelques-uns sont des esprits originaux et charmants. Et alors ils ont beau écrire trop vite et trop souvent; ils ont beau écrire par métier, sans goût, sans plaisir, sans conviction: la qualité, le tour de leur esprit se révèle toujours par quelque endroit. Ces réflexions improvisées et que rien ne les poussait à faire sur un sujet qui leur est fort égal, ces considérations ou ces plaisanteries qu'ils griffonnent d'une plume rapide et dédaigneuse portent quand même leur marque, trahissent leur philosophie habituelle, leur conception de la vie, leur tempérament. Et, plus souvent qu'on ne croirait, une fois mis en train, il leur arrive de se laisser prendre à ce travail forcé, de penser ce qu'ils écrivent et d'achever avec intérêt ce qu'ils avaient commencé avec ennui. En somme, tant vaut le chroniqueur, tant vaut la chronique. Nous rencontrerons tel journaliste dont la personne même, devinée à travers le tas énorme des improvisations quotidiennes, nous séduira étrangement. Et d'autres, moins originaux, nous frapperont du moins par l'adroite accommodation de leur esprit à la besogne qu'ils font et au public qu'ils entretiennent.