I
La forme d'esprit de M. Rochefort se rencontre peut-être aussi chez d'autres; mais il n'est pas d'écrivain, je pense, ni qui ait poussé plus loin cet esprit-là, ni qui s'y soit tenu plus étroitement.
Remarquez comme, dans la littérature de notre temps, tous nos sentiments, toutes nos façons d'être, toutes nos attitudes intellectuelles et morales se sont tendues et exaspérées. Le sentiment de la nature s'est tourné en une adoration sensuelle et mystique; le goût du pittoresque en une poursuite inquiète d'impressions ténues et insaisissables; le goût de la réalité en une recherche morose de ce qu'elle a de brutal et de triste; la tendresse est devenue hystérie et la mélancolie pessimisme. Tout a pris des airs de maladie nerveuse. L'art de la raillerie s'est développé avec le même excès. Il me semble que la plaisanterie de M. Rochefort est à celle de Voltaire ou de Beaumarchais ce que le pittoresque de Michelet est à celui de Buffon, ou l'impressionnisme d'Edmond de Goncourt à celui de Bernardin de Saint-Pierre.
L'esprit de l'auteur de la _Lanterne_, c'est l'ironie ininterrompue, méthodique et universelle. Cette ironie sans trêve, sans passion et sans choix, c'est proprement la «blague». M. Rochefort est pour moi un des maîtres incontestés du genre.
S'il fallait définir ses procédés, on en trouverait, je crois, deux principaux. C'est, dans le détail, le coq-à-l'âne, sous quelque forme que ce soit, le rapprochement imprévu de deux idées étonnées de se trouver ensemble. Par exemple, la phrase célèbre: «La France contient, dit l'_Almanach impérial_, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» Pour les grands morceaux, c'est le développement à toute outrance, patiemment poursuivi et poussé jusque dans ses conséquences les plus lointaines et les plus grotesques, de quelque détail ridicule que lui fournit le train des choses. Et presque toujours ce développement se fait sous la forme dramatique (dialogue ou discours), qui ajoute au comique en faisant vivre et parler l'absurde, en le supposant réalisé. Voici, pour me faire entendre et pour me divertir, un exemple que je prends parmi des milliers d'autres à cause de sa brièveté:
Les catholiques exaltés sont en train de s'annexer M. Viennet. Après avoir vécu excommunié comme franc-maçon, il paraîtrait qu'à sa dernière heure il a abjuré la franchise et la maçonnerie pour mourir dans les bras de la religion à laquelle nous devons le cardinal Dubois et la seconde expédition romaine...
Cette habitude qu'a le clergé de venir se fourrer jusque dans la table de nuit des mourants pourrait être utilisée par les gouvernements qui, comme le nôtre, ont le plus puissant besoin d'adhésions. Je m'étonne qu'on n'ait pas encore songé à envoyer au chevet des moribonds hostiles à l'ordre de choses actuel des conseillers d'État chargés de les convertir à la vraie politique, c'est-à-dire aux joies pures du pouvoir absolu.
Quand le malade, en proie au râle suprême et déjà noyé dans les brouillards de la dernière heure, aurait écouté sans trop de résistance ces questions insidieuses:
--L'affaire du Mexique n'est-elle pas la plus grande pensée du règne?
N'est-il pas prouvé que l'idée de rester neuf années sous les drapeaux remplit d'allégresse tous les Français âgés de vingt et un ans?
Avouez en outre qu'en dehors de la famille Bonaparte il n'y a plus pour la France que honte et misère;
Le _Moniteur_ publierait, pour le jour de l'enterrement, en tête de sa partie non officielle, cette note triomphante:
«Le fameux X..., qui après avoir donné, au coup d'État, sa démission de professeur de rhétorique au collège de Senlis, a été transporté à Lambessa aux frais de notre généreux gouvernement; le fameux X..., pressé par l'évidence, a avoué, à son lit de mort, qu'il n'avait jamais été plus libre que sous ce règne, et qu'il expirait dans les bras de la Constitution, à laquelle il jurait obéissance dans ce monde et dans l'autre.»
Appliqué aux derniers moments de l'honorable M. Viennet, ce système eût peut-être réussi, et nous ne serions pas obligés de déplorer aujourd'hui qu'il n'ait pas craint de paraître devant Dieu, sans s'être préalablement muni des sacrements de l'impérialisme.
Une page isolée dit peu de chose. Mais songez que c'est tout le temps comme cela,--tout le temps. M. Rochefort déploie, à développer l'absurde, de remarquables qualités d'ordre et de méthode et une très réelle puissance d'imagination. Il y a, dans son oeuvre de pamphlétaire et de chroniqueur, des inventions bouffonnes d'une immense drôlerie.
Mais, quand on prolonge un peu sa lecture, cette vision toujours et invinciblement grotesque des choses, sans une détente, sans un répit, devient enfin presque pénible, vous secoue d'un petit rire intérieur qui fait mal aux nerfs. Il y a, dans cette gaieté mécanique, une tension féroce, la rage froide d'une éternelle déformation à la Daumier. Et l'on sent très clairement que l'âme secrète de cette raillerie n'est point, comme celle d'autres grands railleurs, l'amour du vrai, du juste ou du bien. Cette raillerie n'a qu'une mesure: c'est, à propos de tout, qu'il s'agisse d'un ridicule ou qu'il s'agisse d'une infamie, le même ricanement méthodique, prolongé par les mêmes procédés de développement. Cette raillerie jouit d'elle-même et de sa propre virtuosité. Comme elle est toujours également outrée, on la soupçonne volontiers d'indifférence au vrai et au faux, au juste et à l'injuste. Et son universalité fait tort à sa violence: partout forcenée, elle ne paraît sérieuse nulle part. Cette blague se résout en une sorte de rhétorique spéciale qui est la forme, moitié naturelle, moitié acquise, de l'esprit de M. Rochefort. En somme, il s'amuse et nous amuse, ne lui demandez rien au delà. Cet esprit est, comme on l'a dit souvent, celui d'un vaudevilliste de premier ordre, rien de moins. Mais peut-être rien de plus.