‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 56 sur 56 · IV

IV

Tous ces caractères de sa critique, vous les retrouverez dans les romans de M. Paul Bourget, avec quelque chose de plus peut-être.

D'abord, cette curiosité d'une espèce particulière, ce désir d'avoir vécu la vie la plus élégante (moralement et physiquement) qui soit connue de son temps, parfois un certain dandysme, quelque chose aussi de la délicatesse un peu étroite d'un goût féminin. Il aime la «modernité», mais seulement aristocratique. Au fait, ce n'est ni dans le peuple ni dans la petite bourgeoisie, mais seulement dans les classes oisives et dont la sensibilité est encore affinée par toutes les délicatesses de la vie, que pouvait se rencontrer une espèce d'amour assez compliquée, assez riche de nuances pour lui offrir une matière égale à ses facultés d'analyste. Du reste, un goût inné le portait vers ce monde, vers la vie qu'on mène aux alentours de l'Arc de Triomphe et vers les âmes et les corps de femmes qui y habitent. Peut-être seulement a-t-il avoué ce goût avec un rien de complaisance. Certaines de ses pages semblent d'un romancier qui se ferait blanchir à Londres. Il y a un peu d'anglomanie mondaine dans son cas. Il a un faible très marqué pour les belles étrangères qui passent l'hiver à Paris. Un de ses premiers livres, _Édel_, est un poème mélancolique et un peu naïf, et c'est surtout un poème très «chic». Mais il serait injuste et puéril d'insister trop sur ce point.

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La puissance d'analyse, si remarquable dans les _Essais_, ne l'est pas moins dans les romans. Nul, je crois, depuis Mme de La Fayette, depuis Racine, depuis Marivaux, depuis Laclos, depuis Benjamin Constant, depuis Stendhal, n'a induit avec plus de bonheur, décrit avec plus de justesse, enchaîné avec plus de vraisemblance ni exposé dans un plus grand détail les sentiments que doit éprouver telle personne dans telle situation morale. Cela prend à certains moments, et en dehors de l'émotion que le drame lui-même peut inspirer, quelque chose de l'intérêt spécial et de la beauté propre d'une leçon d'anatomie. Les pages où M. Paul Bourget nous explique pourquoi l'héroïne du _Deuxième Amour_ se refuse à une nouvelle expérience, ou de quel amour de pur adolescent Hubert Liauran aime Mme de Sauves, et comment, par un renversement délicieux des rôles, Thérèse le traite comme si c'était lui qui se donnait (_Cruelle énigme_), ou comment, dans _Crime d'amour_, la franchise et l'innocence d'Hélène Chazel tournent contre elle et ne font qu'irriter la défiance d'Armand de Querne, ou par quelle logique sentimentale Hélène en vient à se souiller pour se venger de l'homme qui ne l'a pas crue et pour qu'il la croie enfin...; toutes ces pages--et combien d'autres!--sont des exemplaires accomplis de psychologie vivante. En vérité, je ne crois pas qu'aucun écrivain, non pas même Stendhal, ait montré une pénétration supérieure dans l'étude des «passions de l'amour».

Citons un peu, au hasard, pour le plaisir:

Pareille à toutes les femmes romanesques, Hélène s'occupait de la délicatesse des voluptés communes à elle et à son ami comme d'un souci de sentiment. Ce qui rend une femme de cet ordre parfaitement inintelligible à un libertin, c'est qu'il s'est habitué, lui, à séparer les choses du plaisir des choses du coeur et à goûter le plaisir dans des conditions avilissantes; au lieu que la femme romanesque, et qui aime, n'ayant connu le plaisir qu'associé à la plus noble exaltation, reporte sur ses jouissances le culte qu'elle a pour ses émotions morales. Hélène abordait avec une piété amoureuse, presque avec une idolâtrie mystique, le monde des caresses folles et des embrassements...

Il y a cent pages de cette valeur dans les trois romans assez courts et dans les Nouvelles de M. Paul Bourget. C'est de quoi fonder solidement une gloire.

Le danger, c'est que l'écrivain doué d'un pareil instrument d'analyse ne soit tenté d'en user avec un peu d'indiscrétion et ne décompose parfois, avec un soin et un luxe d'anatomie un peu excessifs, des états d'âme assez simples et assez connus. L'appareil extérieur de la recherche psychologique n'est peut-être pas toujours, chez l'auteur de _Cruelle énigme_, en proportion avec son objet. Il n'a pas l'analyse modeste. Il ressemble çà et là à un chirurgien virtuose qui étalerait et mettrait en oeuvre toute une trousse, tout un jeu de bistouris, de scies, de ciseaux et de pinces, pour ouvrir un abcès à la joue. Par exemple, le remords de la jeune fille dans l'_Irréparable_, la jalousie d'Hubert dans _Cruelle énigme_, me semblent un peu bien longuement analysés, et sans que l'étalage de ces investigations soit justifié par aucune trouvaille d'importance. Cela tourne, par moments, à l'exercice et au «morceau». M. Paul Bourget appelle lui-même son dernier roman, _André Cornélis_, une «planche d'anatomie morale», et il n'a que trop raison. La situation de cet Hamlet moderne, d'un caractère si décidé, et qui n'hésite d'ailleurs pas un instant sur son droit, cette situation est telle que d'abord, étant donné le caractère de ce personnage, elle n'implique chez lui qu'un assez petit nombre de sentiments et fort simples, dont la description sans cesse recommencée devient un peu monotone, et qu'en outre nous ne nous intéressons pas très fortement à ce qu'il éprouve. Car cette situation est trop extraordinaire, trop en dehors de toutes les probabilités de notre vie. Sais-je ce que je ferais si d'aventure je découvrais qu'au temps où j'étais enfant un fort galant homme a fait tuer mon père?--étant donné que le meurtrier, aimé de ma mère et follement épris d'elle, l'a épousée et rendue parfaitement heureuse, et qu'il va du reste mourir sous peu d'une maladie de foie? De pareilles hypothèses me prennent absolument au dépourvu. En réalité, je crois que je ne ferais rien du tout. Il fallait laisser ce sujet à Gaboriau, qui se serait peu étendu sur la psychologie du nouvel Hamlet et se fût rattrapé sur la partie mélodramatique et judiciaire. Ou bien il me semble qu'au lieu de faire d'André Cornélis un gaillard si prodigieusement énergique (ce qui, au surplus, n'est peut-être pas très compatible avec les habitudes d'analyse à outrance qu'on lui prête en même temps), je l'eusse conçu comme une créature encore plus incertaine que l'Hamlet anglais et l'eusse empêtré, par surcroît, de scrupules et d'hésitations sur son droit au meurtre. Sauf erreur, l'Hamlet moderne n'essayerait même pas de tuer son beau-père--surtout quand ce beau-père est le plus charmant des assassins, au point qu'on voudrait trouver, pour le lui appliquer, un mot plus doux. Car on dirait que, tout au contraire de Shakespeare, M. Bourget s'est étudié à rendre Claudius le moins odieux qu'il se pouvait et, d'autre part, à accumuler autour d'Hamlet toutes les circonstances propres à le paralyser et à ne lui rendre l'action possible que par un miracle d'énergie... Pour toutes ces raisons, _André Cornélis_ ne m'intéresse guère que comme une belle composition de «psychologie appliquée» sur un sujet donné. Et, s'il faut dire toute ma pensée (et non plus seulement sur _André Cornélis_), la psychologie de M. Paul Bourget, qui égale souvent, si même elle ne la dépasse, celle de Benjamin Constant et de Stendhal, me rappelle aussi parfois celle de Mme de Souza ou de Mme de Duras--avec beaucoup plus d'embarras. Notez qu'il s'en faut déjà de beaucoup que cela soit méprisable.

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Mais ce qui, heureusement, met M. Paul Bourget tout à fait part, ce qui vivifie ses analyses, ce qui, là où elles sont profondes, les rend tragiques par surcroît, c'est le sentiment que nous avons déjà trouvé au fond de ses _Essais_: le souci de la vie morale. Ses romans (_André Cornélis_ excepté) sont des drames de la conscience, des histoires de scrupules, de remords, de repentirs, d'expiations et de purifications. L'_Irréparable_, c'est l'histoire d'une jeune fille qui meurt du souvenir d'une souillure. Le _Deuxième Amour_, c'est l'histoire d'une femme qui, s'étant trompée, ne se croit pas le droit de recommencer l'expérience amoureuse. _Cruelle Énigme_, ce titre seul fait du livre qui le porte un roman chrétien; car, que Thérèse trompe Hubert en l'aimant, et qu'Hubert revienne à Thérèse en la méprisant, bref, que la chair soit plus forte que l'esprit, cela n'est certes pas une «énigme» pour les disciples de Béranger ni même pour ceux du grave Lucrèce. M. Paul Bourget ne trouve les servitudes de la chair «énigmatiques» que parce qu'il les juge infâmes et avilissantes, et il ne les juge telles que parce qu'il est chrétien tout au fond du coeur.

De même, dans _Crime d'amour_, ce que fait de Querne n'est un «crime» qu'aux yeux d'un homme qui croit à la responsabilité morale et au prix des âmes. Armand de Querne, le coeur desséché par une enfance sans mère, par l'immoralité des événements au milieu desquels il a grandi et enfin par l'abus de l'analyse, a pris Hélène sans pouvoir l'aimer et sans croire à la pureté de la jeune femme. Hélène, délaissée, se venge de lui par une souillure volontaire. C'est donc lui qui l'a perdue. Cette idée lui inspire un grand trouble, d'affreux remords et enfin une immense pitié de l'universelle souffrance humaine. Il retrouve Hélène; il lui demande son pardon, et elle lui pardonne. Elle aussi, le spectacle de la souffrance d'un autre (de son mari) l'a ramenée à une conception chrétienne de la vie. Ce roman est donc, en somme, une histoire d'expiation, l'histoire de deux âmes purifiées par la douleur.

_Crime d'amour_ me paraît jusqu'ici le chef-d'oeuvre de M. Bourget et l'un des plus beaux romans qu'on ait écrits dans ces vingt dernières années; car je n'en vois point où l'on rencontre à la fois tant de force d'analyse et tant d'émotion, ni qui présente aux plus distingués d'entre nous un plus fidèle miroir de leur âme. Combien sommes-nous qui nous reconnaissons (les uns plus, les autres moins) dans Armand de Querne! Qui n'a connu cette impuissance d'aimer, d'aimer absolument et avec tout son être, d'aimer autrement que par désir et curiosité? Qui n'a connu cette impuissance, soit pour en jouir (car du moins elle nous laisse tranquilles et de sang-froid et elle a des airs de distinction intellectuelle), soit, à certains moments, pour en souffrir, quand on sent le vide de la vie incroyante, détachée et uniquement curieuse, et comme il serait bon d'aimer, et comme on peut faire du mal en n'aimant pas? Mais cette anxiété, c'est déjà le commencement de la rédemption morale, c'est le signe que toute vertu n'est pas morte en nous. Que dis-je? c'est le signe d'une puissance d'aimer plus religieuse, plus largement humaine peut-être que celle des grands amoureux. En tout cas, c'est là ce qui distingue Armand de Querne de ceux qui n'aimeront jamais, des débauchés sans coeur et des virtuoses féroces de l'amour, de Valmont ou de Lovelace; et c'est ce qui fait de lui notre frère. Puisqu'il souffre de ne pas aimer, c'est donc qu'il peut aimer encore!

La première fois que j'ai lu _Crime d'amour_, je m'étais mépris. Je me disais: Quel faible roué que cet homme qui s'imagine être si fort! Il ne peut aimer Hélène parce qu'il ne la croit pas quand elle lui dit qu'il est son premier amant; mais, puisqu'il connaît tant les femmes, il devrait bien sentir que celle-là dit vrai! Il devrait la croire et, même en la croyant, ne pouvoir pas l'aimer--et n'en pas souffrir autrement.--Mais je comprenais mal. De Querne n'est point Valmont. Il l'est encore moins que ne l'a voulu M. Paul Bourget. Parmi ses faiblesses et parmi ses sécheresses apparentes, il conserve un fond de bonté et de tendresse par où le «salut» lui viendra. Mais, pour cela, il faut qu'il ait méconnu Hélène, il faut qu'elle se perde par lui, il faut qu'il ait été cruel et injuste sans le vouloir. Il le faut, afin qu'un jour, devant le mal qu'il a fait, il soit pris d'épouvanté et touché jusqu'au fond du coeur, et qu'il sente s'éveiller en lui le chrétien, et que la question de la responsabilité morale et toutes les autres du même ordre se posent de nouveau pour lui, et qu'il voie, dans un éclair, toute la misère de la vie--et tout son mystère. Armand de Querne, c'est l'homme d'aujourd'hui, un homme qui a conçu et éprouvé tous les états d'âme analysés dans les _Essais_ et qui résume en lui toute la distinction morale et intellectuelle où s'est élevé l'effort des deux dernières générations. Cet homme d'aujourd'hui offre une combinaison singulière d'esprit scientifique, de sensualité fine et triste, d'inquiétude morale, de compassion tendre, de religiosité renaissante, de penchant au mysticisme, à une explication du monde par quelque chose d'inaccessible et d'extra-naturel. La fin de _Crime d'amour_ est mystique comme un roman russe. Mais ce à quoi les écrivains russes sont amenés par le mouvement spontané de leurs âmes religieuses et rêveuses, par l'étude des coeurs simples et par le spectacle d'infinies souffrances et d'infinies résignations, nous y arrivons, je crois, par la banqueroute de l'analyse et de la critique, par le sentiment du vide qu'elles font en nous et de la somme énorme d'inexpliqué qu'elles laissent dans le monde. Pour ces raisons ou pour d'autres, il semble qu'un attendrissement de l'âme humaine soit en train de se produire dans cette fin de siècle et que nous devions bientôt assister, qui sait? à un réveil d'Évangile.

Cet attendrissement, fait de méditation sérieuse, de tristesse et de pitié, c'est lui qui donne tant de prix aux romans de M. Paul Bourget. C'était lui, déjà, qui communiquait tant de douceur à ses poésies de jeunesse (la _Vie inquiète_, les _Aveux_).

Je ne conclus point. M. Paul Bourget est assez jeune pour se développer encore et pour nous apporter peut-être de l'imprévu. Qu'il continue de nous charmer, de nous toucher et de nous faire réfléchir; qu'il continue d'être élégant, grave et languissant, de nous dessiner d'exquises figures de femmes (comme Thérèse de Sauves, Hélène Chazel et les deux Marie-Alice, ou comme Hubert Liauran, cette douce petite fille) et d'étudier les drames de la conscience dans l'amour. Et, s'il n'était indiscret et inutile de former des voeux, j'ajouterais: Qu'il nous propose encore, si tel est son plaisir, des cas de psychologie passionnelle; mais qu'il ne s'y tienne pas: il serait bientôt condamné à se répéter un peu. Puis, les tragédies de l'amour occupent-elles donc toute la place dans la vie? Regardez, de grâce, en vous et autour de vous: vous verrez qu'il y a autre chose au monde. M. Paul Bourget l'a bien senti dans _André Cornélis_; mais ce ne sont pas des «planches d'anatomie» pure, surtout d'une anatomie si exceptionnelle, que nous lui demandons. Qu'il se défie de son éternel Stendhal et même un peu de M. Taine. Qu'il applique à l'analyse d'autres passions que celles de l'amour, à l'étude d'autres situations que celles où nous pouvons nous trouver vis-à-vis de la femme, ses dons merveilleux de psychologue et à la fois de moraliste. Et qu'il fasse enfin l'univers de ses romans aussi large que celui de ses _Essais_. Je ne demande rien de plus à ce jeune sage, prince de la jeunesse--de la jeunesse d'un siècle très vieux.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages Octave Feuillet 3

Edmond et Jules de Goncourt 37

Pierre Loti 91

Henry Rabusson 115

Jules de Glouvet 141

Joséphin Soulary 171

Le duc d'Aumale 191

Gaston Paris 221

Les femmes de France 243

CHRONIQUEURS PARISIENS:

I. Albert Wolff et Émile Blavet 263

II. Henry Fouquier 279

III. Henri Rochefort 296

Jean Richepin 315

Paul Bourget 339

SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS.

End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 3ème Série, by Jules Lemaître