III
Non par la composition pourtant. Comme leur talent naturel allait plutôt à la peinture curieuse et trépidante des «milieux» qu'à l'invention et à la narration continue d'«histoires» intéressantes, ils en ont, dès le premier jour, pris hautement leur parti, même avec affectation. Par là comme par le style, bien ou mal, ils ont innové. _Charles Demailly_ est, je crois, parmi les romans qui comptent, le premier qui ne soit pas composé. _Madame Bovary_ offrait déjà quelques tableaux qui semblaient peints un peu pour eux-mêmes et qui pouvaient presque passer pour des digressions; mais leur lien avec l'action restait toujours visible. MM. de Goncourt rompent décidément ce lien. Sans doute leurs chapitres ne se suivent pas tout à fait au hasard: outre qu'ils se tiennent par l'unité du but, qui est la description de tel ou tel monde, on devine le plus souvent dans quelle intention délicate, pour quel effet de symétrie, de redoublement ou d'opposition ils ont été disposés comme on les voit: leur désordre, est lui aussi, «un beau désordre». Mais enfin la moitié de ces tableaux n'ont aucun rapport avec la «fable» et pourraient en être détachés sans qu'elle en reçût le moindre préjudice et sans même qu'on s'en aperçût. Dans _Charles Demailly_ et dans _Manette Salomon_ l'histoire commence juste au milieu du livre: Manette paraît pour la première fois à la page 179; Marthe à la page 204. Ces deux romans, qui ont chacun 400 pages, pourraient, si l'on gardait seulement le récit, n'en avoir qu'une cinquantaine. _Soeur Philomène_, _Germinie Lacerteux_, _Renée Mauperin_ et même _Madame Gervaisais_ ressemblent davantage à ce qu'on entend d'ordinaire par un roman; mais l'action est encore morcelée, découpée en tableaux entre lesquels il y a d'assez grands vides. L'histoire va par bonds, _nerveusement_. Non que MM. de Goncourt soient incapables de faire un récit continu: voyez celui de la vie de Mlle de Varandeuil (_Germinie Lacerteux_) et celui de l'enfance de soeur Philomène: deux merveilles. Remarquez seulement que, ces deux récits étant rétrospectifs et explicatifs, il était interdit aux narrateurs de s'égarer en chemin. Ils ont dû à cette contrainte d'écrire leurs pages les plus sobres et les plus «classiques». Mais ce n'est point leur allure ordinaire et naturelle. Au fond, ils n'aiment pas raconter; ils ne peuvent souffrir le labeur d'un récit suivi, avec des passages nécessairement plus éteints, des transitions d'un épisode à l'autre. Leur sensibilité de névropathes n'admet que ce qui l'émeut; il ne faut à leur besoin d'impressions fines ou violentes que des tableaux de plus en plus brillants et vibrants.
Quelques critiques leur ont vivement reproché ce dédain de la composition et d'avoir l'air (surtout dans _Charles_ et dans _Manette_) de vider leur portefeuille au hasard, de secouer leurs notes pêle-mêle autour d'une maigre histoire. Il nous suffit que ce ne soient pas les notes de tout le monde. Je me fais fort, en retranchant beaucoup, en ajoutant très peu, de transformer _Charles Demailly_, sans beaucoup de peine, en un roman suivi et correctement composé; mais je suis tenté d'estimer peu ce qui est si facile à faire. Et puis, ce ne serait plus _Charles Demailly_. L'harmonie d'une composition équilibrée est un charme; le pêle-mêle des tableaux en est un autre. Leur désordre répond à celui de la réalité. Leur succession capricieuse semble reproduire celle des impressions de l'artiste. Un tel livre a la vie et la variété d'un album d'études.
Le Jardin des plantes; un atelier de trente élèves; une ville d'Asie Mineure racontée par un coloriste; une partie de canotage la nuit; quelques aperçus sur la cuisine russe; une vente après décès d'artiste pauvre et malchanceux; un atelier au crépuscule; l'ouverture du Salon; ce qu'on voit en omnibus le soir; le corps d'un modèle; une pluie de printemps au Palais-Royal; une synagogue; un bal masqué chez un peintre; les amours d'un bohème et d'un singe; un petit cochon dans un atelier; l'auberge de Barbizon; la forêt de Fontainebleau; la Bièvre et ses paysages; la plage de Trouville; je ne sais quelle rue derrière Saint-Gervais; une pleine eau, la nuit, dans la Seine, sous les ponts...--le tout mêlé de tirades amusantes et truculentes sur l'École de Rome, sur Ingres et Delacroix, sur les primitifs, sur le bourgeoisisme des artistes...--voilà ce que je trouve (et j'en passe), rien que dans la première moitié de _Manette Salomon_. Il y a un grand attrait dans ce bariolage et dans cet imprévu. Et n'est-ce pas là (si singulier que le rapprochement puisse paraître) le procédé de La Bruyère? Style et «nervosité» à part, l'auteur des _Caractères_ s'y prend-il autrement pour nous faire connaître la _cour_ ou la _ville_, que MM. de Goncourt pour nous mettre sous les yeux le monde des artistes et celui des hommes de lettres?
Je sais bien qu'il y a dans presque toutes leurs oeuvres, des écarts, des fantaisies qui s'éloignent de l'objet du livre; que, par exemple, le canotage nocturne de _Manette_ pouvait se placer dans n'importe quel autre roman, et que l'aventure d'un goret taquiné par un singe dans un atelier n'était pas absolument indispensable à la peinture du monde des artistes. Mais, encore une fois, si ces fantaisies sont charmantes, qu'importe qu'elles soient inutiles? Le roman d'ailleurs, est le plus libre des genres et souffre toutes les formes. Il y a les beaux romans et les méchants: il n'y a pas les romans bien composés et les romans mal composés. Une composition serrée peut contribuer à la beauté d'une oeuvre; il s'en faut qu'elle la constitue toute seule. On pourrait citer dans l'histoire des littératures des chefs-d'oeuvre à peu près aussi mal composés que _Manette_. N'oublions pas enfin que deux ou trois seulement des romans de MM. de Goncourt ont besoin d'être ainsi défendus. _Germinie_, _Renée_ et _Soeur Philomène_, sans nous offrir un récit aussi lié, aussi gradué que _Madame Bovary_, n'ont point de digressions trop insolentes.