‹ Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits LittérairesChapitre 10 sur 20 · X.

X.

Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel. Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je crois, trouvé sur le tard):

De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise: Rien de plus cher que la chanson grise Où l'indécis au précis se joint...

Car nous voulons la nuance encor Pas la couleur, rien que la nuance Oh! la nuance seule fiance Le rêve au rêve, et la flûte au cor...

D'autre part, il est tout simple:

Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes: Ils ne m'ont pas trouvé malin.

C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît tant à la longue. À force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence me gagne. Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui sont des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète n'exprime ses idées et ses impressions que pour lui, par un vocabulaire et une musique à lui,--sans doute, quand ces idées et ces impressions sont compliquées et troubles pour lui-même, elles nous deviennent, à nous, incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles sont simples et unies, il nous ravit par une grâce naturelle à laquelle nous ne sommes plus guère habitués, et la poésie de ce prétendu «déliquescent» ressemble alors beaucoup à la poésie populaire:

Il pleure dans mon coeur Comme il pleut sur la ville; Quelle est cette langueur Qui pénètre mon coeur? etc.

Ou bien:

J'ai peur d'un baiser Comme d'une abeille. Je souffre et je veille Sans me reposer. J'ai peur d'un baiser.

Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul Verlaine a des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme naïf dans la langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un primitif.

VICTOR HUGO

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