II.
«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos de ses oeuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des rognures,--ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les héritiers,--par piété évidemment,--font flèche de tout bois et même de tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier. Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez récemment, c'est que _Toute la Lyre_ est une collection d'épreuves ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin Michel-Ange...»
Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou huit ans avant sa mort, la publication de _Toute la Lyre_. Et il me paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage d'«épreuves ratées» que la seconde _Légende des siècles_, _le Pape_, _l'Âne_, _Religions et Religion_, _Pitié suprême_, _le Théâtre en liberté_ ou _la Fin de Satan_.
La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément ce que j'ai voulu dire. _Les Chants du crépuscule_ étaient la même chose que _les Voix intérieures_ qui étaient la même chose que _les Feuilles d'automne_; la seconde _Légende_ était la même chose que la première; _les Quatre vents de l'esprit_ reprenaient tous les thèmes des _Contemplations_, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de farouches redites, la puissance du verbe reste égale, si même elle ne va croissant. La pièce qui ouvre _Toute la Lyre_, et qui en rappelle quinze ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la plus complète que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des paysages qui viennent ensuite sont de purs chefs-d'oeuvre. Il y a aussi deux ou trois poésies d'amour qui égalent les plus belles des _Contemplations_. Il m'est impossible de voir en quoi l'_Idylle de Floriane_ est inférieure à n'importe quel morceau des _Chansons des rues et des bois_, ni en quoi la dernière partie, _la Corde d'airain_, diffère de l'_Année terrible_. Des «copeaux», cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait le poète, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les éditeurs nous annoncent _Toute la Lyre_, ne lisez pas: _Tout le tiroir!_ Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de Hugo, je devais prendre son oeuvre entière. Mais c'est bien ce que j'ai fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu.
--Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'oeuvre de Hugo. Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a encore de braves gens qui disent: «Oh! _Moïse sur le Nil!_ Oh! _le Chant de fête de Néron!_... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait déjà du mauvais goût dans les _Orientales_?» Et d'autres, au contraire: «Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, du Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des _Contemplations!_ mais le poète épique de _la Légende!_» L'autre jour encore M. Sarcey écrivait, dans sa causerie du _Parti National_: «Victor Hugo a plusieurs manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq fois.» Quatre ou cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiquât avec précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une manière. La preuve, c'est que _Toute la Lyre_ se compose de pièces écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, et que cependant l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à l'ennui. On peut sans doute distinguer le Hugo d'avant _les Contemplations_ et celui d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à saisir ses «manières» successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre: «Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est trouvé; troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo s'enrichit d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un _bestiarium_ de mots et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve. Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume à l'autre, que des différences de degré, non d'espèce.
Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est après les poèmes de Vigny et même après _la Chute d'un Ange_ qu'il conçoit _la Légende des Siècles_. C'est après Gautier et Banville qu'il se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle sont venues tour à tour tirer la corde...
Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel, je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance, l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est définir Hugo tout entier,--ou presque.
Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le chagrin de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...» Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre coeur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je vous renvoie avec joie à leurs études[7]. Je me contenterai de choisir dans _Toute la Lyre_, pour votre plus noble divertissement, quelques exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si grand nombre de comparaisons et de métaphores, ni si justes, ni si brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su enchaîner ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni un mouvement si large, si emporté, si continu,--ni qui emplissent l'oreille de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas trop.
[Note 7: _Études littéraires sur le XIXe siècle_, par _Émile Faguet_, un vol. in-18 jésus, 5e édit. (Lecène et Oudin, éditeurs),--_Victor Hugo, l'homme et le poète_, par _Ernest Dupuy_, un vol. in-18 jésus, 2e édit. (Lecène et Oudin, éditeurs).]
Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé _l'Échafaud_, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici) que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici le début:
Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave? Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.
Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers, par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement expressives. J'en prends une poignée, au hasard:
. . . . . . . . . . . . . . . . . Il écrit; Le vent d'orage emporte et sème son esprit, Une feuille, de lange et d'amour inondée... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il dénonce, il délivre; il console, il maudit; De la liberté sainte il est l'âpre bandit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il est le misérable; il est le formidable; Il est l'auguste infâme; il est le nain géant; Il égorge, massacre, extermine en créant; Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme; Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.
Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un vers qui est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et tragique--(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver, à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la profondeur):
Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!
Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car, sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée: elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument; et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne résiste...
Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement (et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a mis en lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:
Tigres compatissants! Formidables agneaux!
Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...
Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le «Choeur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai de la Ferraille:
Les belles ont le goût des héros...
Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement fantastique:
Les belles ont le goût des héros, et le muffle Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle Fait briller tendrement l'hiatus des fichus; Quand passe un tourbillon de drôles moustachus Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques, Un doux soupir émeut les seins élégiaques. Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur Effroyable, traînant après lui tant d'horreur Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate, Charme la plus timide et la plus délicate. Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne Avec emportement son âme à la caserne: Elle garde aux bourgeois son petit air bougon, Toujours la sensitive adora le dragon. Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche; La femme se fait faire avec joie un enfant Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant, Et c'est la volupté de toutes ces colombes D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.
Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez nommer, s'évanouissent,--et ils le savent bien. C'est une joie absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie. De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais coeur, rien ne me réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme ses énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est d'une prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:
Zeb plante une forêt de gibets à Nicée; Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée Des captifs enchaînés nus dans les souterrains; Galéas Visconti, les bras liés aux reins, Râle, _étreint par les noeuds de la corde que Sforce Passe dans les oeillets de sa veste de force_; Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel, Fait lécher par un bouc son père enduit de miel; Soliman met Tauris en feu pour se distraire; Alonze, furieux qu'on allaite son frère, Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents; Vlad regarde mourir ses neveux prétendants, Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche; Borgia communie; Abbas, maçon farouche, Fait, avec de la brique et des hommes vivants, D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...
etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont excellé dans le _développement_ oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de Lucain, de Juvénal, de Claudien,--et aussi de d'Aubigné, de Malherbe, même de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire en un sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas par la pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affecté d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa rhétorique qui lui ont créé sa pensée.
D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive (laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps _Toute la Lyre_ pour y rencontrer ces «vers dorés»:
Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être; Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir; Ménage les petits, les faibles. Sois le maître Que tu voudrais avoir.
Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:
Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous; Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous. Tout passant peut venir vous en demander compte. Ils sont notre trésor dans nos moments de honte, Dans nos abaissements et dans nos abandons: C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.
Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal ni dans Sénèque, ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, est continuel.
Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en a dans _Toute la Lyre_; voyez _Ce que dit celle qui n'a pas parlé_.)
Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et mon coeur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.
Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les déformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que des visions antithétiques. Mais justement les plus originales conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza... L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de philosophie dans son oeuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète. Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son oeuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul, mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...
POURQUOI LUI?[8]
[Note 8: Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant sont des articles de polémique et qu'ils rendent surtout des impressions d'un jour.]
L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement--quoique clandestinement (la presse n'était point conviée)--l'anniversaire de la naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait _Ruy Blas_, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine et grand homme d'État.
(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point de _Ruy Blas_ que j'ai dessein de vous parler.)
Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille, ni pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le seul qui eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les oeuvres posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la Comédie-Française.
Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand, l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»
Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète? Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?
· · ·
Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les «réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,--et la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a repris le _Roi s'amuse_ et _Marion Delorme_. Il ne manque qu'une chose à ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, ce qui fait qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.
Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des célébrations d'anniversaires. _Il ne faut jurer de rien_, _On ne badine pas avec l'amour_, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et nous touche autrement que _Marie Tudor_ ou même _Hernani_. Il est facile de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents.
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C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et particulièrement solennels?--Oui, le peuple a lu quelque peu _Notre-Dame de Paris_, et les _Misérables_, malgré les longueurs et le fatras. Mais l'_Homme qui rit_ ou _Quatre-vingt-treize_, croyez-vous qu'il les ait lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,--ou même M. Richebourg--le sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez l'auteur des _Contemplations_, ce sont des qualités d'artiste, dont la foule ne saurait être juge, et qui lui échappent.
· · ·
Mais sans doute--et bien que le peuple ne puisse le comprendre entièrement--c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes.
Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et presque à l'orchestration des symphonies et des sonates.
Mais Musset a des cris de passion égaux à tout--et une tendresse, une grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré, par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine. Ce poète, qui est un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes devant qui tout pâlit, car c'est la poésie même.
La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des trois.
Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles de Pomairols, parlant de Lamartine:
..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne, N'a pas le rude élan de la haute montagne Assise pesamment sur ses lourds contreforts, Miracle de matière, orgueilleuse géante, Qui redresse les flancs de sa paroi béante, Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.
Plutôt son oeuvre douce où coulent tant de larmes Fait songer à la mer triste, pleine de charmes, Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant, Mollement étendu sur sa couche azurée, S'unit de toutes parts à la voûte éthérée Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.
· · ·
Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo, mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il l'est moins que Lamartine.
Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez _Ce que dit la bouche d'Ombre_. «La première faute fit le premier poids et créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?). De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»
Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique, enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à force de simplification, une façon de Guignol épique.
Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un grand poète: elles ne sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous les progrès de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par d'autres que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été l'éducateur, le directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps, c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de penser--ni de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables fêtes; mais pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande le mot qui éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres de chevet,--si ce n'est pour quelques disciples d'une génération antérieure à la nôtre?
Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort, mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.
· · ·
Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle démocratique, le prophète de la démocratie, l'avocat des humbles et des souffrants, l'apôtre de la fraternité.--Mais ici même, il est évident qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand. L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour autrement sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté autrement large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand coeur que Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de _Jocelyn_ et de la _Marseillaise de la paix_, a connu toutes les belles illusions de la foi démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?
· · ·
Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus élevée dans l'admiration de ses contemporains?
Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la beauté de son sacrifice.
Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne m'attire peu. Il ne me paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui affligeait les esprits délicats.
Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux rival!--Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo, l'autre plus malheureux,--et tous deux plus aimables.
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Ainsi--et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par l'imagination et par l'expression--sous quelque aspect que nous considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs. Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle dont il est l'objet?
On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature.
Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son exil à sa gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de l'exil et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et des passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale d'un Raspail et d'un Chevreul.
Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor Hugo que de ses oeuvres, et par là de le remettre à son rang--c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.
ET LAMARTINE?
J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que j'avais manqué de respect à Victor Hugo.
Comment?
En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne lui tenir compte que de son oeuvre et de le remettre à son rang,--qui est le premier.
Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et Musset--et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.
Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs publics.
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Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce qui n'infirme en rien mes conclusions.
M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le _Dernier jour d'un condamné_, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les _Châtiments_.
Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je vous prie? Les _Châtiments_ paraîtront toujours un fort beau livre, mais non plus beau, j'imagine, que les _Contemplations_, les _Nuits_ ou les _Harmonies_. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des oeuvres des poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine, opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole, ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au lendemain du coup d'État.
M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une révolution dans la littérature, et que par là du moins il est absolument hors pair.
Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les _Odes_ et _Ballades_ et même les _Orientales_, écrites après les _Méditations_, ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la _Légende des Siècles_ nous avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la _Chute d'un Ange_. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre?
D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a «incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante. Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de Victor Hugo». Le poète de la _Légende_ a souvent enchanté nos imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même. Les hommes de ma génération lui doivent peu de chose; ceux qui suivront ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât à notre âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui semble presque en dehors.
N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger.
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Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a conduit au Panthéon--dans son hypocrite corbillard des pauvres--qu'on l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos coeurs.
Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le _Cheval_, _Ibo_, _Booz endormi_ ou le _Satyre_ que je serai tout abîmé de contrition. Mais, je le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu le _Lac_, la _Réponse à Némésis_, les _Laboureurs_ ou la _Vigne et la Maison_.
Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps qui s'écoule, un triage se fait dans les oeuvres: les grandes figures du passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan.
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Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère?
Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand.
Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.
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De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne, par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin» dont parle Platon.
Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature, l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.
Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était qu'une seule fois possible.»
Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification. On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde, et dont on ne sait «comment ils sont faits.»
Sans compter que, parmi ces vers de génie--à travers les nonchalances, les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du dix-huitième siècle,--des vers éclatent et des strophes (les poètes le savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore, d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.
Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi le poète de la _Marseillaise de la paix_, des _Révolutions_, des _Fragments du livre antique_; que nul n'a plus aimé les hommes, ni annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps nouveaux; qu'il a fait _Jocelyn_, cette épopée du sacrifice et le seul grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est dans _Harold_, dans _Jocelyn_ et dans la _Chute d'un Ange_ que se trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été écrits dans notre langue?
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Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines, visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond» de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux orateur. Il écrit l'_Histoire des Girondins_, renverse un trône, gouverne la France pendant quatre mois--puis rentre dans l'ombre.
Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques antiques, il règne réellement par la parole. Le jour où, acculé contre une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de paille, visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant les mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras tandis que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un loqueteux qui fondait en larmes,--le jour où, tenant seul tête à la populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta--avec des mots--et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,--la fable d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables.
Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure extraordinaire,--tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé, une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et finissant par tendre la main au peuple...
Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de douleur.
Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des _Châtiments_ entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera aussi leurs vies et leurs âmes.
GEORGE SAND[9]
[Note 9: Cet article est le développement d'une page des _Contemporains_ (III, p. 254). On y trouvera donc quelques redites, que je n'ai pas su éviter.]
La Porte Saint-Martin va reprendre les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre bientôt _Claudie_, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est un chef-d'oeuvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis content--comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un commencement de retour des esprits et des coeurs vers Lamartine. Car, à mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens plus d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont illustré les cinquante premières années.
Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec d'Urfé, Corneille et les grandes Précieuses, revient, vers 1660, à plus de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne trouvez-vous pas qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est passé dans notre siècle quelque chose d'assez semblable?
Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes, idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.
Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.
Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George Sand? Elle est peut-être, avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement réfléchi et exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours de la première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et bonne; et, quant à son oeuvre, une partie en sera belle éternellement, et l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des esprits.
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Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un homme,--sans plus de scrupules et de la même façon.
N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.
La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une déviation, peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme je l'ai dit ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était d'être l'amie d'un grand nombre.
Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la fréquence des aventures de coeur de cette femme magnanime se pourrait expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.
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On reproche à son oeuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,--et celui des idées.
Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est chez elle absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a une imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible, transforme et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits imprévues et charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse de contes. Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... Je suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de l'_Homme de neige_, de _Consuelo_ et de _Flamarande_ me raviraient encore. Et quelle fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique des choses, dans les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, le _Château des Désertes_ ou _Teverino_!
Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux, d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de paysans,--et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus: nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères.
Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh bien! il ne me choque pas non plus. Le mysticisme magnifique et vague de _Spiridion_ ou de _Consuelo_, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment évangélique, du _Péché de Monsieur Antoine_ ou de _Meunier d'Angibaut_, la foi au progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une fois, tout vient du coeur et en déborde à larges flots. Son romanesque philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice, c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être présentement fort mêlée.
Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à nos propres yeux.
Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à George Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son temps; et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de tous les hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son oeuvre, qui semblait caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le monde ne vit que par le rêve.
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Que reproche-t-on encore à George Sand? Les pharisiens ont dit que ses premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et--comédie exquise--les romanciers naturalistes ont parlé comme les pharisiens. M. Zola, lourdement, nous montre, dans _Pot-Bouille_, une petite bourgeoise qui tombe pour avoir lu _André_. Hélas! celles qui ont pu tomber après avoir lu _André_ ou _Indiana_ étaient mûres pour la chute; et peut-être que, sans _Indiana_, elles seraient tombées plus brutalement et plus bas. Si George Sand a paru reconnaître, dans ses premiers romans, le droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est «plus forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Il se peut que ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de Mme Bovary; mais alors c'est aussi grâce à eux qu'il lui reste assez de noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Sans eux, Emma n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos névrosées trouveraient un grand profit moral dans la lecture de _Jacques_ et de _Lélia_.
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Que si pourtant le romanesque de George Sand continue à vous déplaire, vous trouverez dans ses chefs-d'oeuvre assez de vérité, et beaucoup plus qu'on ne l'a dit. Vérité choisie, comme l'est toujours la vérité exprimée par l'oeuvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens inverse de celui qui prévaut depuis une vingtaine d'années.
Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus fortes du caractère des artistes et des comédiens (_Horace_, _le Beau Laurence_, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a inventé le roman rustique. La première, je crois, elle a vraiment compris et aimé le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les provinces qui ont gardé l'originalité de leurs moeurs. La première elle a senti ce qu'il y a de grandeur et de poésie dans sa simplicité, dans sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a goûté les archaïsmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa langue colorée; elle a été frappée de la profondeur et de la ténacité tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a montré amoureux du sol, âpre au travail et au gain, prudent, défiant, mais de sens droit, très épris de justice et ouvert au mystérieux...
Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement (à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux, elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent, voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté.
La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source inépuisable,--mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse ni par un éclat extraordinaire, mais par des qualités qui semblent encore tenir de la bonté et lui être parentes...
George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la «bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait.
M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE
On en veut beaucoup à M. Taine des deux chapitres sur Napoléon qu'il vient de publier dans la _Revue des Deux-Mondes_. On a trouvé le portrait faux, outré et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accusé M. Taine de manquer de patriotisme. Le Napoléon de Béranger a gardé plus de croyants que je ne l'eusse imaginé.
Quelles sont donc les choses inouïes et scandaleuses que M. Taine a osé nous dire sur Napoléon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce portrait. Je n'atténue rien, et je transcris, autant que possible, les expressions mêmes du grand historien philosophe.
Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement Napoléon Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son tempérament, par ses instincts, par ses facultés, par son imagination, par ses passions, par sa morale, il semble fondu dans un moule à part, composé d'un autre métal que ses contemporains.
Les idées ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400, aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers; il a hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, intellectuelle et morale.
Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point, comme le nôtre, déjeté tout d'un côté par la spécialité obligatoire, ni encroûté par les idées toutes faites et par la routine. C'est un esprit qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne à vide. Les faits seuls l'intéressent. Il a en aversion les fantômes sans substance de la politique abstraite. Toutes les idées qu'il a de l'humanité ont eu pour source des observations qu'il a faites lui-même. Joignez que sa puissance de travail, d'attention et de mémoire est prodigieuse. Il a trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé «d'une vingtaine de gros livrets» distincts et perpétuellement tenus à jour: un atlas militaire, recueil énorme de cartes topographiques aussi minutieuses que celles d'un état-major; un atlas civil, qui comprend tout le détail de toutes les administrations et les innombrables articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire; enfin, un gigantesque dictionnaire biographique et moral, où chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou sociale, et même chaque peuple a sa fiche. À ces facultés si grandes, ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes: l'imagination constructive. On connaît ses rêves de conquête orientale, de domination universelle et d'organisation du monde selon sa volonté. Il crée dans l'idéal et l'impossible. C'est un frère posthume de Dante et de Michel-Ange. Il est leur pareil et leur égal; il est un des trois esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant, sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé.
Comme par l'esprit, il ressemble par le caractère à ses grands ancêtres italiens. Il a des émotions plus vives et plus profondes, des désirs plus véhéments et plus effrénés, des volontés plus impétueuses et plus tenaces que les nôtres.
La force, qui chez lui coordonne, dirige et maîtrise des passions si vives, c'est un instinct d'une profondeur et d'une âpreté extraordinaires, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à soi, un égoïsme prodigieusement actif et envahissant, développé par les leçons que lui donnent la vie sociale en Corse, puis l'anarchie française pendant la Révolution. Son ambition est sans limite et, par suite, son despotisme est sans détente: «Je suis à part de tout le monde, je n'accepte les conditions de personne», ni les obligations d'aucune espèce. Il ne fait rien pour un intérêt national, supérieur au sien. Général, consul, empereur, il reste officier de fortune et ne songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de conscience et de coeur, au lieu de subordonner sa personne à l'État, il subordonne l'État à sa personne. Il sacrifie l'avenir au présent, et c'est pourquoi son oeuvre ne peut être durable. Entre 1804 et 1815 il a fait tuer environ quatre millions d'hommes. Pourquoi? Pour nous laisser une France amputée des quinze départements acquis par la République...
Ce résumé, je le sais, est fort décharné. Chaque proposition dans M. Taine s'appuie sur des faits significatifs et rigoureusement ordonnés. Les propositions s'enchaînent et, au-dessous d'elles, les séries de faits se commandent. Cela ressemble aux assises successives d'un vaste monument. M. Taine construit un portrait moral comme on construirait une pyramide d'Égypte. Ce que sa bâtisse a de grandiose a dû disparaître dans le plan très sommaire que j'en ai donné. Mais, enfin, ce plan est fidèle; et qu'y voyons-nous? La première partie nous montre que Napoléon fut un homme d'un surprenant génie; et la seconde, que ce génie fut égoïste, et, au bout du compte, malfaisant. Nul ne l'a peut-être établi avec plus de force et de méthode que M. Taine; mais bien d'autres l'ont dit avant lui, et, pour ma part, je l'ai toujours cru. D'où vient donc ce soulèvement contre le nouvel historien de Napoléon Bonaparte?
Ces protestations si vives partent d'un sentiment qui paraît excellent quoiqu'il ne le soit pas, et que j'examinerai tout à l'heure,--pour le repousser.
Mais on ne fait pas seulement à M. Taine des objections sentimentales. On lui reproche de manquer de critique, de s'appuyer sur des documents arbitrairement choisis et sans valeur sérieuse. «Il nous cite toujours, dit-on, les _Mémoires_ de Bourrienne, qui sont en grande partie apocryphes, et ceux de Mme de Rémusat, qui sont d'une ennemie, d'une femme qui avait contre l'empereur des griefs personnels,--et des griefs féminins. Quelle base fragile et menteuse pour y édifier l'histoire!»
Eh bien! non, ce n'est pas tout à fait cela. M. Taine (et nous pouvons nous en rapporter là-dessus à sa conscience d'historien, qui est difficile et exigeante) a évidemment lu tout ce que les contemporains ont écrit sur son héros. Lui-même nous avertit que sa principale source est la _Correspondance de Napoléon_, en trente-deux volumes. S'il cite volontiers Bourrienne et Mme de Rémusat, c'est sans doute que leur témoignage concorde avec l'idée qu'il se fait de l'empereur. Mais cette idée, il ne se l'est pas formée sur la seule foi de ces deux témoins; elle est le résultat d'une vaste enquête préalable, qu'il n'avait pas à nous étaler. Quand il nous rapporte un mot de Mme de Rémusat (et il en rapporte aussi de Miot, de Talleyrand, de Roederer, de Lafayette, etc.), ce mot n'est point pour lui la preuve unique, mais simplement une confirmation de ce qu'il croit et sent être la vérité.
Puis, le témoignage de Mme de Rémusat n'est peut-être pas aussi suspect, aussi partial, aussi calomnieux qu'on le prétend. L'empereur, dit-on, lui avait fait une injure que les femmes ne pardonnent point. L'auteur des _Mémoires_ est une femme dédaignée et qui se venge. De plus, nous n'avons de ces _Mémoires_ qu'une seconde rédaction, et qui date de 1817, d'une époque où il était utile de penser et de dire du mal du demi-dieu déchu.--Mais, d'abord, il n'est nullement prouvé que Mme de Rémusat eût contre l'empereur le genre de griefs qu'on a dit: ce n'est qu'une supposition de notre malignité. Et quand même ici cette malignité aurait raison, s'ensuit-il nécessairement que les _Mémoires_ de cette aimable femme soient une oeuvre de rancune longuement recuite? Je n'ai pas du tout cette impression.
On reconnaît, à un accent qui ne trompe pas, qu'elle a commencé par admirer sincèrement l'empereur et qu'elle ne s'est détachée de lui que lentement et malgré elle, à mesure que se découvrait la vraie nature de ce terrible homme. Qu'il l'ait un jour blessée dans son amour-propre de femme, c'est ce que nous ne saurons jamais; mais, dans tous les cas, cette blessure dut être assez vite cicatrisée: Mme de Rémusat n'était certes pas assez naïve pour penser qu'elle retiendrait longtemps un homme comme lui; et, d'un autre côté, nous savons par elle que Napoléon la traita toujours avec des égards et une estime particulière. Enfin, qu'on ne dise point que, écrivant ses _Mémoires_ sous la Restauration, elle devait être plus dure pour celui qui avait été son maître. Il me semble qu'à ce moment-là les anciens serviteurs de Napoléon devaient plutôt, devant le mystère tragique de cette destinée, être pris d'une immense compassion et comme pénétrés d'une horreur sacrée où s'évanouissaient les rancunes personnelles. Pour moi, je ne sens point chez Mme de Rémusat l'âme étroite et mesquine qu'on lui prête; je suis fort tenté de croire à la parfaite liberté de son jugement comme à la sincérité de son récit; et je ne pense point faire preuve, en cela, de tant de naïveté.
Pour en revenir à M. Taine, l'ensemble des textes et documents de toute espèce ne s'oppose point à ce que l'on conçoive Napoléon précisément comme il l'a fait. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils permettent aussi de le concevoir un peu autrement. Ainsi, sans nier l'exactitude générale de la colossale image construite par M. Taine, j'y voudrais çà et là quelques atténuations. Je crains, en y réfléchissant, qu'il ne place son héros d'abord un peu trop au-dessus, puis un peu trop au-dessous--ou en dehors--de l'humanité.
Son Napoléon est comme une statue de bronze jaillie d'une matrice inconnue, un bloc impénétrable, inaltérable, tel au commencement qu'il sera à la fin, et à qui le temps ni les événements ne pourront faire aucune retouche. Nulle différence entre le lieutenant d'artillerie et l'empereur. C'est un géant immobile. J'imagine pourtant qu'il dut subir, dans une certaine mesure, les influences extérieures et les idées ambiantes; qu'il dut se développer, se modifier et, qui sait? traverser peut-être des crises morales. Il semble bien que le meurtre du duc d'Enghien, par exemple, marque pour lui une de ces crises, et qu'il n'ait pas été tout à fait le même avant et après cet attentat. M. Taine, qui le voit immuable, le voit aussi presque surnaturel. Il lui prête des facultés qui dépassent par trop la mesure humaine. Croyez-vous que les «trois atlas» que Napoléon portait dans sa tête fussent vraiment complets? Moi pas; j'y soupçonne des lacunes. Seulement Napoléon faisait croire qu'ils étaient complets.
En second lieu, M. Taine fait son héros un peu trop inhumain, ne lui laisse pas un seul bon sentiment. Mais il me paraît presque impossible qu'un homme placé au-dessus des autres hommes, un conducteur de peuples, n'ait jamais de vues supérieures à son intérêt personnel, du moins dans les choses où cet intérêt se confond avec l'intérêt général. Or, il se trouve que, jusqu'en 1809, ce qui est utile à l'empereur est utile à la France. Il a donc pu avoir cette illusion que son oeuvre était bonne à d'autres qu'à lui et, par suite, lui survivrait. Son orgueil même y trouvait son compte. La gloire la plus haute, c'est de fonder ce qui dure; et ce qui n'est fait que pour un seul ne dure pas. Napoléon n'a pas pu l'oublier toujours. Le genre d'égoïsme que M. Taine lui attribue finirait par être inconcevable. Par la force des choses, ayant besoin, pour être grand, de l'assentiment des hommes, même dans l'avenir, il lui était presque interdit d'être égoïste de la façon dont peut l'être un marchand ou un voleur.
Au reste, dans la sphère où il se mouvait, l'orgueil se teint forcément de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y sent l'inconnu. Se croire pétri d'un autre limon que le commun des hommes, c'était pour Napoléon une manière d'être religieux; car dès lors il se sentait «élu». Il lui paraissait donc légitime de tout rapporter à lui. Tandis qu'il essayait de réaliser son rêve gigantesque de domination universelle, apparemment il songeait au passé et à l'avenir, il se comparait, il se «situait» dans l'histoire, il se considérait comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destinée était pour lui-même un mystère dont il frissonnait...
Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.
Cela n'est vrai que d'une vérité simplifiée et lyrique. Napoléon à Sainte-Hélène parlait de «ce pays qu'il avait tant aimé». Pourquoi ne pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le cavalier aime sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval peut être profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire, dont elle était l'indispensable instrument. Quand il passait sur le front de sa grande armée, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes étaient prêts à mourir pour son rêve, savons-nous ce qui remuait en lui? Tout n'était pas jeu dans la cordialité brusque avec laquelle il traitait ses vétérans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu. La conception de M. Taine suppose chez Napoléon une possibilité de se passer de sympathie, à laquelle j'ai peine à croire. Il le parque dans un tel isolement moral que l'air y doit être irrespirable pour une poitrine humaine. Lui seul d'un côté,--et l'univers de l'autre! Une telle situation serait effroyable. Je doute qu'un homme né de la femme la puisse soutenir. Je suis sûr que l'égoïsme de Napoléon avait des défaillances. Néron même a eu des amis.
Puis, malgré tout, l'empereur était un peu de son temps. Il aimait la tragédie. En littérature, il avait le goût, si j'ose dire, un peu «pompier».--Il n'était pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a certainement aimé Joséphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise, peut-être parce qu'elle était «née». M. Taine nous dit qu'en certaines circonstances, par exemple à la mort de quelque vieux compagnon d'armes, il avait des accès de sensibilité et de douleur,--suivis de rapides oublis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il était quelquefois comme nous sommes presque tous? Bref, c'était un être humain à peu près normal,--sauf par les points et dans les moments où il était anormal et surhumain.
Et c'est ainsi que, par un détour, je donne raison à M. Taine. Il n'avait à tenir compte que de ces moments-là. Il est probable que Napoléon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre à Volney. Il y a apparence qu'il n'était pas, à tous les instants de sa vie, et dans les proportions énormes qu'on a vues, l'effrayant condottiere échappé de l'Italie du quinzième siècle. Mais il l'était au fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu dégager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou en romancier. Il ne fait pas évoluer son modèle dans l'espace et dans le temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec les autres hommes. Il le décompose; il saisit et définit ses facultés maîtresses, et élimine le reste. Et assurément, ces facultés n'agissent pas, dans la réalité, d'une façon continue: mais elles sont pourtant le véritable et suprême ressort d'une âme. Les analyses de M. Taine seraient donc justes, si elles restaient inanimées.
Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination d'un poète; c'est qu'il a, à un degré surprenant, le don de la vie, et alors voici ce qui se passe. Ces ressorts généraux d'un caractère et d'un esprit, après les avoir atteints et définis, il les rapproche, il les anime, il les met en branle. Nous voyons les «facultés maîtresses» agir à la manière de roues reliées par des courroies ou mues par des engrenages. Les âmes qu'il a décomposées et réduites à leurs éléments essentiels prennent des airs de machines à vapeur, de léviathans de métal d'une force effroyable et aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne paraît plus humaine. C'est donc la méthode et le style de M. Taine qui font paraître son Napoléon monstrueux,--monstrueux comme son Milton ou son Shakespeare, monstrueux comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si faux.
--«Mais ce monstre, dit-on, a fasciné sa génération. Il a été le grand amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher pour subir l'ascendant de sa volonté et pour lui appartenir. Pendant la retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, à demi-morts, si quelqu'un disait: «Voilà l'ennemi!» personne ne bougeait; mais si l'on criait: «Voilà l'empereur!» tous se levaient comme un seul homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son étude, c'est la silhouette du «petit caporal». Oui, c'est vrai, M. Taine a publié le Napoléon de la légende. Sans doute il a répondu sur ce point en faisant le compte des conscrits réfractaires. Mais cette réponse ne vaut que pour les dernières années. Jusqu'à Moscou, le peuple aimait Napoléon. Et surtout il l'a adoré depuis sa mort. Le peuple est grand admirateur de la force et de la grandeur matérielle.
On reprend: «Le peuple a raison. Napoléon nous a donné la gloire. Ce n'est certes pas le moment d'en faire bon marché. Vous dites que les millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le croyez pas. Il l'a laissée plus grande du souvenir de cent victoires. Il a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt années, il a tenu haut l'âme de ce peuple, en exaltant chez lui le courage, la fierté, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme celui-là, qui nous secoue enfin et qui nous venge!»
Ces considérations n'ont point ému M. Taine. Pourquoi? Parce que ce philosophe positiviste est un homme très moral. La gloire militaire ne l'éblouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre défensive, elle n'est que la gloire d'opprimer et de dépouiller les autres, et ce qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces «grandeurs de chair» dont Pascal parle avec mépris. Venir se vanter aujourd'hui des conquêtes du premier empire, c'est justifier la conquête allemande. Hoche ou Marceau, voilà ce qu'il nous faudrait. Mais un Napoléon Bonaparte, le ciel nous en préserve!
Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous récriez pas. Les quatre millions d'hommes tués, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le découragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez singulier. Ce sont les spiritualistes, les idéalistes, les gens bien pensants et les plus belles âmes du monde qui nous disent:--Napoléon fut un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez: puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: «Vous avez été atroces, mais nous l'avons été encore plus il y a quatre-vingts ans, et cela nous console»).--Et c'est M. Taine, le philosophe «matérialiste», celui qui a écrit que le vice et la vertu étaient des produits comme le sucre et le vitriol, c'est lui qui réprouve, de quelque éclat qu'elles soient revêtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui considère l'histoire comme un développement nécessaire de faits inévitables et qui a toujours goûté en artiste les manifestations de la force,--c'est lui qui aujourd'hui se fond en pitié! Nul n'a peint de couleurs plus brillantes le déroulement immoral de l'histoire,--et voilà qu'il souffre, comme une femme compatissante et naïve, de cette immoralité! Ce contraste d'une philosophie très cruelle et d'un coeur très humain me paraît charmant. Déjà le sang versé par la Révolution l'avait empli d'horreur, jusqu'à troubler, peu s'en faut, sa clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je la proclame bienheureuse. Car «je hais, comme dit Montaigne, cruellement la cruauté», et j'aimerais mieux, je vous le jure, être privé des «bienfaits de la Révolution» et vivre dans la plus fâcheuse inégalité civile,--et qu'on n'eût pas coupé la tête de Marie-Antoinette et celle d'André Chénier.
M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON
Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la _Revue des Deux-Mondes_ deux chapitres sur l'empereur Napoléon. Je les ai résumés, j'en ai dit mon impression, et quelles atténuations et quels compléments j'aurais voulus à ce portrait grandiose, à la fois abstrait et vivant. Au reste, je m'attachais moins à discuter la vérité de l'inhumaine et surhumaine figure tracée par l'historien qu'à démêler comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est à ces deux chapitres que répond aujourd'hui le prince Napoléon. Peut-être eût-il mieux fait d'attendre l'apparition du volume, où sans doute le jugement porté sur l'homme s'expliquera mieux par le jugement porté sur l'oeuvre; mais nous concevons la généreuse impatience du neveu de l'empereur.
Le livre du prince Napoléon est éloquent et violent. Mais au fond et malgré les inexactitudes et les partis pris relevés chez M. Taine, cette réplique passionnée n'infirme point, à mon avis, ses conclusions dans ce qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement qu'il y a deux façons de se représenter la personne et l'oeuvre de Napoléon. Et il y en a une troisième, mitigée et tempérée: celle de M. Thiers. Et il y en a une quatrième, celle des grognards (s'il en reste) qui ne connaissent que «le petit caporal». Et il y en a encore d'autres. Il y a même celle du vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes, à qui l'on demandait s'il avait vu l'empereur: «Oui, répondit-il, je l'ai vu. C'était un gros, l'air commun.» Rien de plus.--Et toutes ces façons sont bonnes, et celle du prince est particulièrement intéressante, parce qu'il est ce que nous savons, et parce qu'il écrit d'une bonne plume, vigoureuse et rapide,--un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous voulez ma pensée, la façon de M. Taine garde tout de même son prix.
J'admets un moment qu'il soit difficile d'être plus injuste pour l'empereur que ne l'a été M. Taine. Mais, à coup sûr, il est impossible d'être plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napoléon.
Il lui reproche sa «mauvaise foi» et sa «perfidie». Il l'appelle déboulonneur académique et l'assimile aux communards. «... Sa tentative part du même esprit; elle est inspirée des mêmes haines; _elle relève du même mépris_.»
Cette manière de traiter l'auteur de _l'Intelligence_ n'est pas très philosophique. M. Taine a dû être aussi étonné de s'entendre accuser de perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer d'immoralité les fantaisies de _la Fontaine de Jouvence_ ou de _l'Abbesse de Jouarre_. Je ne comprends pas du tout le calcul prêté ici à M. Taine. Quel intérêt pouvait-il avoir à écrire contre sa pensée? Je ne parle pas de son caractère, qui est connu; mais ses oeuvres répondent pour lui. S'il a jamais été de mauvaise foi, il n'est pas commode de dire à quel moment; car, s'il l'était en faisant le procès de l'ancien régime, il ne l'était donc pas en faisant le procès de la Révolution,--et inversement. Cet homme a trouvé le moyen de déplaire successivement à tous les partis politiques: c'est dire qu'il vit fort au-dessus des partis et de tout intérêt qui n'est pas celui de la science. La continuité, l'universalité de son pessimisme et de sa misanthropie garantit sa sincérité. Je cherche en vain à quelle rancune il a pu obéir, à qui il a voulu plaire en faisant son portrait de Napoléon. Il est étrange de venir nous parler ici de «mauvaise foi». Et, quant au mépris dont on l'assure, M. Taine a certes le droit de n'y pas prendre garde.
Ce qui est vrai, c'est que, étudiant Napoléon, il l'a vu fort noir, parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'étant fait, après enquête, une certaine idée de Napoléon, il apparu ne tenir compte que des textes qui la confirmaient. Mais cette idée, on ne peut pas dire que ces textes seuls la lui aient suggérée; peut-être même l'avait-il avant de les connaître. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il lui est arrivé de tirer à lui les documents, de les présenter de la façon la plus favorable à sa thèse. Il ne faut donc point l'accuser d'être de mauvaise foi, c'est-à-dire d'altérer sciemment la vérité dans un intérêt personnel,--mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la démonstration de ce qu'il croit être la vérité. Cela est bien différent; et le parti pris n'est point nécessairement mensonge. Osons le dire, ces inexactitudes, ces habiletés d'interprétation à demi volontaires, vous les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste, philosophe ou politique, L'érudit seul peut s'en passer (encore ne s'en passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent inévitables dès que l'historien essaie d'interpréter l'histoire et de la «construire», dans quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napoléon écrit l'histoire de son oncle, nous le défions de ne pas choisir les textes et les arranger à peu près dans la même proportion que M. Taine. Et ce jour-là nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, même si nous remarquons qu'en pareille matière la sincérité du neveu de l'empereur doit être exposée à plus de tentations que celle du philosophe sans aïeux.
Le prince Napoléon est encore injuste d'une autre manière. Il ne me parait pas très bien comprendre ni définir l'esprit de M. Taine. Il pouvait être plus clairvoyant, même dans la malveillance. Il écrit: «M. Taine est un entomologiste; la nature l'avait créé pour classer et décrire des collections épinglées. Son goût pour ce genre d'étude l'obsède; pour lui, la Révolution française n'est que la «métamorphose d'un insecte». Il voit toute chose avec un oeil de myope, il travaille à la loupe, et son regard se voile ou se trouble dès que l'objet examiné atteint quelques proportions. Alors il redouble ses investigations; il cherche un endroit où puisse s'appliquer son microscope; il trouve une explication qui rabaisse, à la portée de sa vue, la grandeur dont l'aspect l'avait d'abord offusqué, etc.»
Rien de plus faux, à mon sens, que ce jugement. Le prince Napoléon est évidemment dupe des apparences. Il est même dupe des mots. De ce que M. Taine compare la Révolution à une métamorphose d'_insecte_, il conclut que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison n'impliquait pas une vue très générale sur l'histoire de la Révolution. Des petits faits entassés par M. Taine dans presque tous ses ouvrages, le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec laquelle ils sont enchaînés et classés,--et qu'ils ne sont là que pour préparer et appuyer les généralisations les plus hardies. C'est une fantaisie étrange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a écrit l'introduction de l'_Histoire de la littérature anglaise_, les chapitres sur Milton et sur Shakespeare, les dernières pages de l'_Intelligence_ ou le parallèle de l'homme antique et de l'homme moderne dans le troisième volume (je crois) des _Origines de la France contemporaine_. Je ne pensais pas qu'il pût échapper à personne que M. Taine est un des esprits les plus invinciblement généralisateurs qui se soient vus. Je ne pensais pas non plus qu'on pût nier les qualités de composition de M. Taine. Sa composition n'est que trop serrée; les parties de chacun de ses ouvrages ne sont que trop étroitement liées et subordonnées les unes aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un peu plus d'air. Or, apprenez que «ses articles ne sont qu'une mosaïque; on n'y sent _aucune unité de travail_.» Le prince est dupe, cette fois, d'une apparence typographique, de la multiplicité des guillemets.
J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours très bien dans ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent déjà comme un morceau de style. Il prête à M. Taine des défauts contradictoires; il lui reconnaît ce qu'il lui a dénié; il reproche à cet épingleur d'insectes son «idéologie» et sa «folie métaphysique». Il écrit: «Quand on borne son talent à une accumulation de petits faits, on devrait être au moins réservé dans ses conclusions et sobre dans ses théories.» C'est dire, dans la même phrase, que M. Taine «borne» son talent à cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: «Il démontrera que la morale de la Réforme trouve son origine dans l'usage de la bière; et, devant un tableau, ayant à juger la chevelure d'une femme, il essayera de compter les cheveux.» La phrase est amusante; mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux comptés puisse s'appliquer à M. Taine critique d'art, les deux parties de la phrase, qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se contredisent en réalité: car, si le dénombrement des cheveux d'un portrait indique bien un esprit myope et borné, tout au contraire l'explication d'un phénomène moral et religieux par une habitude d'alimentation serait plutôt d'un esprit philosophique et discursif à l'excès, capable d'embrasser de vastes ensembles de faits et de les ramener les uns dans les autres.--Enfin, le prince ne peut contenir son indignation contre cet «analyste perpétuel» qui «prend plaisir à déchiqueter sa victime jusqu'aux dernières fibres, sans un cri de l'âme, _sans une aspiration vers l'idéal_». Je n'entends pas clairement ce que cela signifie. Et je ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec beaucoup de finesse que de le traiter de «matérialiste», comme pourrait faire un curé de village. Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve.
Après avoir ainsi arrangé M. Taine, le prince Napoléon examine les témoignages sur lesquels il s'est appuyé, en nie la valeur, juge les témoins et les exécute. Metternich est le constant ennemi de la Révolution, dont l'empereur est pour lui le représentant. Bourrienne est un coquin qui se venge d'avoir été pris la main dans le sac. L'abbé de Pradt est un espion, Miot de Mélito un plat fonctionnaire. Mme de Rémusat est une coquette dépitée et une femme de chambre mauvaise langue. Tous ces témoins avaient des raisons pour ne pas dire la vérité. Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite. C'est peut-être excessif.
J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empêcher de réclamer un peu pour cette charmante Mme de Rémusat. Vraiment on lui prête une âme trop basse, des rancunes trop viles, trop féroces et trop longues. Je veux bien (quoique, après tout, cela ne soit nullement prouvé) qu'elle ait été déçue soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanité; je veux qu'elle en ait gardé du dépit, et qu'elle ait vu Napoléon d'un tout autre oeil qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomnié? Qui dira si c'est avant ou après sa mésaventure qu'elle a le mieux connu l'empereur? Je suis tenté de croire que c'est après. On peut parfaitement soutenir que l'amour et l'intérêt aveuglent plus que la rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses _Mémoires_, que c'est à regret qu'elle s'est détachée de son héros, qu'elle n'a découvert que peu à peu son vrai caractère, et que cette découverte lui a été une douleur, non un plaisir méchant. C'était une femme fort intelligente,--habile, et même adroite;--ce n'était pas un petit esprit, ni un coeur bas. Je crois, pour ma part, à la bonne foi d'une femme qui ne craint pas de nous faire cet aveu: «Je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs.» Cette confession ne me semble pas d'une âme vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposées à celles du prince Napoléon.--Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur l'opinion qu'elle nous a livrée, elle n'avait qu'à s'en aller, et même elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou, les jugeant ainsi, de continuer à les servir, c'est-à-dire à vivre d'eux?--Je ne sais; les choses, dans la réalité, ne se présentent point aussi simplement. D'abord, Mme de Rémusat a mis plus d'un jour à connaître l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait point à son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments secrets; puis son service à la cour pouvait lui paraître un service public autant que privé, et qui la liait au chef de l'État plus qu'à la personne même de Napoléon; enfin... je n'ai point dit que Mme de Rémusat fût une héroïne.
Le prince Napoléon se divertit à la mettre en contradiction avec elle-même en citant, pour la même époque, des passages de ses _Mémoires_ et des passages de ses _Lettres_. Ici l'empereur est malmené, là glorifié. Sur quoi, le prince triomphe. C'est évidemment dans les _Lettres_, dit-il, qu'il faut chercher la vérité: «Si les _Mémoires_, refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiquées, doivent être justement suspects, les lettres de Mme de Rémusat à son mari, au contraire, lettres écrites au jour le jour sous l'Empire et récemment publiées, sont une source précieuse pour l'histoire. C'est une correspondance, tout intime, qui n'était pas destinée à la publication. On n'y trouve que des impressions vives, spontanées et sincères.»
«Sincères?» On a déjà répondu:--Et le cabinet noir?--«Vives et spontanées?» Jugez plutôt. Voici une lettre citée par le prince: «Quel empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'à Anvers! Quel homme que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous en offre peu de modèles!... Tandis qu'en marchant il crée pour ainsi dire de nouveaux peuples, on doit être bien frappé d'un bout de l'Europe à l'autre de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc..., enfin l'administration, etc...: voilà bien de quoi causer la surprise et l'admiration, etc...» Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une femme écrit comme cela quand elle croit n'être lue que de son mari?
Mais j'admets qu'elle soit sincère dans ses lettres. C'est possible: après tout, elle avait aimé l'homme et pouvait s'en ressouvenir quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également sincère dans ses Mémoires? Je crois, d'une façon générale, à sa sincérité dans les deux cas. Où a-t-elle dit la vérité? C'est une autre question et dont chacun décide, le prince aussi bien que M. Taine, par des impressions prises ailleurs.
En somme, le prince Napoléon a démontré que les témoignages dont se sert M. Taine étaient suspects, parce qu'ils émanaient des ennemis de l'empereur. Mais on démontrerait avec la même facilité que les témoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres raisons. Alors?...
Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi artificieux que celui de l'académicien. Seulement, il ne paraît pas s'en douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'étonnantes candeurs.
M. Taine ayant rappelé _en note_ qu'on accusait Napoléon «d'avoir séduit ses soeurs l'une après l'autre»: «Ici, dit le prince, je n'éprouve pour l'écrivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de commisération.» C'est bientôt dit. J'ignore tout à fait si l'empereur a eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prête, et cela m'est égal; mais je crois qu'il était fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la situation _unique_ qu'il occupait sur la planète et que ses origines rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne _devait_ pas lui sembler la même pour lui que pour les autres hommes. Et cela, par la force des choses.
Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donné toute la correspondance de Napoléon Ier, le prince répond: «En principe, j'établis qu'héritiers de Napoléon, nous devions nous inspirer de ses désirs avant tout, et le faire paraître devant la postérité _comme il aurait voulu s'y montrer lui-même_.» C'est pourquoi l'on a exclu de la _Correspondance_ «les lettres ayant un caractère purement privé». Mais c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mérimée, nous raconte le prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mérimée était «un sceptique et un cynique».
Dans les dernières pages de son livre, le prince excuse le meurtre du duc d'Enghien par la raison d'État, justifie la guerre d'Espagne, affirme que l'empereur n'a été que le propagateur désintéressé des idées de la Révolution, qu'il n'a jamais été ambitieux ni égoïste, et insinue que ce qu'il avait peut-être de plus remarquable, c'était la bonté de son coeur.
Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout, en dépit de la fragilité de quelques-uns des témoignages invoqués par M. Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée demeurent. On sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être, au fond, telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre est irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un grand homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que le prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire paradoxe d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait même une allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les trois atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les campagnes de l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui est décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais, prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action sur les affaires humaines...
L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon coeur, mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme, l'oeuvre resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les deux chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon ne me déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» et celui-là en «philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance de ces deux mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété du monde.
SULLY-PRUDHOMME
«LE BONHEUR»
Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver, et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait pour titre: _le Bonheur_, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos voeux.
Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand vous croyez rêver le bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps: bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul se meut,--vers quel but? nous ne savons,--l'incompréhensible univers. Ce monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre, vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité. Résignez-vous.
Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir. Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus, après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice. Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases diverses. Mais il se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous présenter en fin de compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies mêlées, les joies terrestres que nous connaissions déjà); il se torture si fort l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, le drame est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les pauvres bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.
Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour délicieux. Voyons comment le poète se le figure:
Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre D'une antique forêt aux colonnes sans nombre, Dont les fûts couronnés de feuillages épais En portent noblement l'impénétrable dais, etc.
Et plus loin:
En cirque devant eux s'élève une colline Qui jusques à leurs pieds languissamment décline; Une flore inconnue y forme des berceaux Et des lits ombragés de verdoyants arceaux...
Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement à la terre? Le poète y place une «flore inconnue». Inconnue? Cela signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une plus belle que la flore terrestre.--Faustus et sa compagne connaissent d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et quelle eau! et quelles fleurs!--Laissez-moi donc tranquille! Quand le poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en vers cet admirable conte de _l'Île des plaisirs_, où le candide Fénelon exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise.
Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse planète, les grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant:
Ils possèdent leur songe incarné sans effort: C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort; Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle; Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.
Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous, De sa vision même est devenu l'époux; L'Aube est d'Angelico la soeur chaste et divine; Raphaël est baisé par la Grâce à genoux, Léonard la contemple et, pensif, la devine;
Le Corrège ici nage en un matin nacré, Rubens en un midi qui flamboie à son gré; Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre;
Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux De nobles frondaisons, de ciels délicieux, De cascades d'eau vive aux diamants pareilles; Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux, Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles.
Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations et les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou de Schumann, et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le rossignol, et que la musique du paradis est encore plus belle que celle des concerts Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu (mais c'est ici franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de l'interrogation et de la prétérition:
Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots Seront jamais d'un chant les fidèles échos? Quels vers diront du sien l'indicible harmonie? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons, Jamais pareils transports n'émurent pareils sons. Ah! ton art est cruel, misérable poète! Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête; Ta muse s'évertue en vain à les saisir. Les mots n'existent pas que poursuit ton désir.
Vous le voyez. _Habemus confitentem._ Il renonce à décrire une autre musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en effet, en concevoir une autre?
De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée», l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis et de Chloé, celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de la pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et de Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de l'_Oaristys_:
Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux.
Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort, jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est tout.--Trouvez mieux! me dira-t-on.--Eh bien! oui, on pouvait peut-être mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables à celui de Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le désir et la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme lui-même appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la paternité, c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le plus complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de coeur et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui est plus que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point les malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit paisiblement de la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de ses yeux, et il retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante, dans la façon dont elle accueille, embrasse et transforme les idées qu'il lui confie, dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don qu'elle possède de bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la marque et l'attrait mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, les illusions, les superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux hommes leurs moins contestables plaisirs.
Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure, songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des aubaines individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le devoir de décrire le bonheur _en général_. Faustus et Stella sont des êtres abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient éprouver des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait faire que ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous peindre les plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le plus universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des _Épreuves_ et de _la Justice_. Il avait contre lui la tournure philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée.
Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de la vue, de l'ouïe et du toucher.--Puis, cette description du bonheur de tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante, enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les mots.--Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que dans ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le bonheur de Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella doivent s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment où les deux bienheureux vont s'enlacer:
L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée, Soeur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée, Et goûte une caresse où, né sans déshonneur, Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.
Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne «chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de _Manon Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_ ou même de quelque roman inconnu et sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète.
Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant. J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons pas.
J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses sens, a la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle vérité?--C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard. C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première:
La cause où la nature entière est contenue Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit, Elle est l'inabordable et dernière inconnue Du problème imposé par le monde à l'esprit.»
Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue» que nous voudrions saisir. Je dirais presque:--Qu'importe que nous connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science parfaite.
À part cette inconséquence,--d'ailleurs inévitable comme toutes les autres,--les trois grands morceaux sur la _Philosophie antique_, sur _la Philosophie moderne_ et sur _les Sciences_, sont de pures merveilles. Les divers systèmes philosophiques et les principales découvertes de la science y sont formulés avec un éclat et une précision où nous goûtons à la fois la force de la pensée et une extrême adresse à vaincre d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que celle-ci (après la chanson des Épicuriens):
... Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe Ne se soutenait plus pour se passer la coupe, Une perle y tomba, plus rouge que le vin... Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme, Allait rouvrir le coeur au sentiment divin.
Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.
Combien sur le vrai fond des choses La forme apparente nous ment! Le jeu changeant des mêmes causes Émeut les sens différemment; Le pinceau des lis et des roses N'est formé que de mouvement; Un frisson venu de l'abîme, Ardent et splendide à la fois, Avant d'y retourner anime Les blés, le sang, les fleurs, les bois. Ce vibrant messager solaire Dans les forêts couve, s'endort Et se réveille après leur mort Dans leur dépouille séculaire, Noir témoin des printemps défunts, Qui nous réchauffe, nous éclaire Et nous rend l'âme des parfums! Dans l'aile du zéphir qui joue, Dans l'armature du granit, Roi des atomes, il les noue, Les dénoue et les réunit. La terre mêle à son écorce Ce Protée en le transformant Tour à tour, de chaleur en force, En lumière, en foudre, en aimant.
Soleil! gloire à toi, le vrai père, Source de joie et de beauté, D'énergie et de nouveauté, Par qui tout s'engendre et prospère!
Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant les astres, et cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant à intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les froides effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, parce qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la fierté de l'effort et du sacrifice accompli.
Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords Que des biens chèrement payés par ses efforts... Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.
Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;
(Je me rappelle cet enfer... Et cependant je l'aime encore Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher, Pour tes soeurs dont le front en passant le décore.)
les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans tout cela une émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre où M. Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures pages d'autrefois...
Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants, parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le sacrifice, ils l'ont du moins tenté.
La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion des _Destins_. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du _Bonheur_, qui se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du rêve d'une félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une grandiose, involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un poème qui aurait pour titre: _le Malheur_? Le même apparemment, sauf le ton. Cela est très instructif.
Je n'ai prétendu donner, sur l'oeuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme, qu'une première impression. _Le Bonheur_ est (avec _la Justice_) un des plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y avait de plus important à dire.
· · ·
_P.-S_. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M. Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur qualité d'hommes. Ainsi, page 113:
Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?
Et page 146:
Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.
C'est précisément parce qu'ils demeurent _hommes_ que le poète leur donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries. Il ne pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore parce qu'ils sont _hommes_, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M. Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très vague idée...
--Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?
Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème. Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de construction, si je puis dire.
ALPHONSE DAUDET