‹ Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits LittérairesChapitre 14 sur 20 · I.

I.

Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier, et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M. Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le théâtre impose des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant frivoles; le roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de détails éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part, qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela que M. Renan l'a adopté. L'_Histoire des origines du christianisme_ elle-même tient beaucoup du conte philosophique.

Revenons au _Prêtre de Némi_. C'est un étrange composé. Nous sommes à Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne. Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, des paysages, une idylle, des prières et des effusions mystiques, une philosophie de l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient même un drame, qu'il faut raconter brièvement.