‹ Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits LittérairesChapitre 18 sur 20 · V.

V.

Au siècle dernier, _le Prêtre de Némi_ eût été, avec toutes les différences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt pages intitulé: _Antistius_, ou _Toute vérité n'est pas bonne à dire_. Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez _Caliban_, _la Fontaine de Jouvence_ et _le Prêtre de Némi_: vous pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie, en cent ans, l'âme humaine; et vous déborderez de reconnaissance et d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands écrivains.

M. ÉMILE ZOLA

«L'OEUVRE».

J'ai essayé de définir[11] il y a un an, l'impression que faisaient sur moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le nouveau livre du poète des _Rougon-Macquart_ m'a donné la joie d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de retrouver sa vision particulière, ses habitudes d'esprit et de plume, ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette fois que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre manière et se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je risque le mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans colère).

[Note 11: Cf. _Les Contemporains_, I.]

Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste impuissant tué par son oeuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans _Pot-Bouille_, le monsieur du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul, traverse _l'Oeuvre_ à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.