‹ Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits LittérairesChapitre 2 sur 20 · II.

II.

... En bien, non! je ne parlerai pas d'eux, parce que je n'y comprends rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau, fils d'une race sensée, modérée et railleuse, avec le pli de vingt années d'habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le discours, je suis trop mal préparé pour entendre leur évangile. J'ai lu leurs vers, et je n'y ai même pas vu ce que voyait le dindon de la fable enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas très bien, voyait du moins quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces séries de vocables qui, étant enchaînés selon les lois d'une syntaxe, semblent avoir un sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent malicieusement l'esprit tendu dans le vide, comme un rébus fallacieux ou comme une charade dont le mot n'existerait pas...

En ta dentelle où n'est notoire Mon doux évanouissement, Taisons pour l'âtre sans histoire Tel voeu de lèvres résumant.

Toute ombre hors d'un territoire Se teinte itérativement À la lueur exhalatoire Des pétales de remuement...

J'ai pris ces vers absolument au hasard dans l'un des petits recueils symbolistes, et j'ai eu la naïveté de chercher, un quart d'heure durant, ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. J'aurais mieux fait de passer ce temps à regarder les signes gravés sur l'obélisque de Louqsor; car du moins l'obélisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose, d'un rose adorable, au soleil couchant... Si les vers que j'ai cités n'ont pas plus de sens que le bruit du vent dans les feuilles ou de l'eau sur le sable, fort bien. Mais alors j'aime mieux écouler l'onde ou le vent.

L'un d'eux, pourtant, nous a exposé ce qu'ils prétendaient faire dans une brochure modestement intitulée _Traité du verbe_, avec _Avant-dire_ de Stéphane Mallarmé. On y voit qu'ils ont inventé (paraît-il) deux choses: le symbole et l'instrumentation poétique.

L'auteur du _Traité du verbe_ nous explique ce que c'est que le symbole:

«Agitons que pour le repos vespéral de l'amante le poète voudrait le site digne qui exhalât vaporeusement le mot _aimer_.

«Or, en quête sous les ramures, il s'est lassé, et la nuit est venue sur la vanité de son espoir présomptueux: parmi l'air le plus pur de désastre, en le plus plaisant lieu une voix disparate, un pin sévèrement noir ou quelque rouvre de trop d'ans s'opposait à l'intégral salut d'amour, et la velléité dès lors inerte demeurait muette, sans même la conscience mélancolique de son mutisme.

«Voudras-tu, poète, te résigner?

«Non, et les lieux inutiles reverront sa visite: les pierres nuées qui lui plurent, il les ordonnera négligemment en un parterre de mousse dont il garde le puéril souvenir: par son unique vouloir esseulées, hors de mille s'étrangeront là quelques ramures vertes virginalement sur de droits rêves, et perplexes quand sous elles il laissera qui prévalaient d'oiseaux tels rameaux morts gésir, et devinée mieux que vue aux dentelles des verdures amènera large et molle une rivière où des lis gigantesques: un torse nu de vierge en l'eau s'ornera d'une toison mêlée à l'heure d'un soleil saignant son or mourant.

«Alors pourra venir celle-là: et l'amante au seuil très noblement s'alanguira, comprenant, sa rougeur d'ange exquisement éparse parmi le doux soir, l'Hymen immortel mêlé d'oubli et d'appréhension qui de son murmure visible emplira le site créé.»

Cela veut dire, sauf erreur:

--Supposons que le poète veuille, pour que l'amante y dorme le soir, un paysage digne d'elle et qui fasse rêver d'amour. Ce paysage idéal, il le demandera vainement à la nature: toujours quelque détail disparate y rompra l'harmonie rêvée. Alors il fera son choix dans les matériaux que lui offre le monde réel. Il disposera à son gré les pierres nuancées; il arrangera les ramures droites sur les troncs élancés ou pliants et chargés d'oiseaux; il sèmera le gazon de branches mortes et laissera entrevoir, parmi la feuillée, une large rivière, avec de grands lis et un torse de vierge, etc.

Et plus loin:

«L'heure n'est étrange, désormais, de resserrer d'un noeud solide les preuves sans ire émises, violettes faveurs de mon songe.»

Cela veut dire: «Résumons-nous.»

«L'idée, qui seule importe, en la vie est éparse.

«Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mêmes à négliger) où l'Immortelle se dissémine, le logique et méditant poète les lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule digne: le réel et suggestif SYMBOLE d'où, palpitante pour le rêve, en son intégrité nue se lèvera l'Idée première et dernière ou vérité.»

Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes, certains aspects du monde physique font naître en nous certains sentiments, et que, réciproquement, ces sentiments évoquent ces visions et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le poète ne copie pas exactement la réalité, mais ne lui emprunte que ce qui correspond, en elle, à l'impression qu'il veut traduire... Mais est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de ces choses?

L'invention des symbolistes consiste peut-être à _ne pas dire_ quels sentiments, quelles pensées ou quels états d'esprit ils expriment par des images. Mais cela même n'est pas neuf. Un SYMBOLE est, en somme, une comparaison prolongée dont on ne nous donne que le second terme, un système de métaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille «allégorie» de nos pères. Horreur! la pièce de Mme Deshoulières: «Dans ces prés fleuris...» est un symbole! Et c'est un symbole que _le Vase brisé_, si vous rayez les deux dernières strophes.

Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien de bien précis, qu'elles ne vous suggéreront plus que l'idée vague d'une brisure, d'une blessure secrète. Les symboles précis et clairs par eux-mêmes sont assez peu nombreux. Il est très vrai que la plus belle poésie est faite d'images, mais d'images expliquées. Si vous ôtez l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des idées ou des sentiments très généraux et très simples: naissance ou déclin d'amour, joie, mélancolie, abandon, désespoir... Et ainsi (c'est où je voulais en venir) le symbolisme devient extrêmement commode pour les poètes qui n'ont pas beaucoup d'idées.

Et voici la seconde découverte des symbolistes hagards.

On soupçonnait, depuis Homère, qu'il y a des rapports, des correspondances, des affinités entre certains sons, certaines formes, certaines couleurs et certains états d'âme. Par exemple, on sentait que les _a_ multipliés étaient pour quelque chose dans l'impression de fraîcheur et de paix que donne ce vers de Virgile:

_Pascitur in silva magna formosa juvenca._

On sentait que la douceur des _u_ et la tristesse des _é_ prolongés par des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine:

Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!

On n'ignorait pas que les sons peuvent être éclatants ou effacés comme les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqués par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les _u_ et les _é_ du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûte ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce que ce distique exprime en effet une idée des plus mélancoliques.

Mais si l'on vous demandait à quels instruments de musique, à quelles couleurs, à quels sentiments correspondent exactement les voyelles et les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes, vous seriez, j'imagine, fort empêché. Et si l'on vous disait que ce misérable Arthur Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la voyelle _u_ était verte, vous n'auriez peut-être pas le courage de vous indigner; car il vous paraît également possible qu'elle soit verte, bleue, blanche, violette et même couleur de hanneton, de cuisse de nymphe émue, ou de fraise écrasée.

Or écoutez bien! _A_ est noir, _e_ blanc, _i_ bleu, _o_ rouge, _u_ jaune.

Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la trompette; le jaune, la flûte.

Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (_sic_); la harpe, la sérénité; le violon, la passion et la prière; la trompette, la gloire et l'ovation; la flûte, l'ingénuité et le sourire.

Et vous pourrez voir dans le _Traité du verbe_, déterminées avec la même précision et pour l'éternité, les nuances de son, de timbre, de couleur et de sentiment qui résultent des diverses combinaisons des voyelles entre elles ou avec les consonnes.

Faisons un acte de foi.

Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait humblement à un jeune «instrumentiste» qui était venu lui rendre visite:

--Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous ne considérez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir compte de leur sens?

Le bon jeune homme répondit:

--Nous en tenons compte dans une certaine mesure.

--Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez être obscurs.

Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens des mots, c'est ce qu'il est difficile de démêler. Mais cette mesure est petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits où ils sont obscurs de ceux où ils ne sont qu'inintelligibles.

Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une _âme_ de vérité. Si ces jeunes gens voulaient être raisonnables, s'ils ne gâtaient point par de damnables exagérations l'évangile qu'ils nous apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles découvertes et bien inattendues (car il n'y a guère plus de six mille ans qu'on les connaissait).

Ils ont découvert la métaphore et l'harmonie imitative[4]!

[Note 4: Je sais que, parmi les poètes connus sous le nom de décadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent. Mais ceux-là ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins habiles de Baudelaire, et j'ai pensé qu'il n'était point utile de parler d'eux.]