‹ Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits LittérairesChapitre 20 sur 20 · II.

II.

Ce que je vois de plus clair dans la déclaration de principes un peu trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire à mettre dans ses romans plus de vérité qu'on n'avait fait avant lui. Or, à chaque livre nouveau du puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait réussi. N'est-ce pas M. Zola lui-même qui, bien inspiré ce jour-là, a dit que l'art était «la réalité vue à travers un tempérament»? Eh bien, son oeuvre est assurément de celles où la réalité se trouve le plus profondément transformée par le tempérament de l'artiste. Son observation est souvent vision; son réalisme, poésie sensuelle et sombre. Notez que ce sont là des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas toujours ce qu'il croit faire, je m'en réjouis, car ce qu'il fait est magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un drame tout moral et tout intime se tourne peu à peu en un poème symbolique, grandiose et tout matériel.

L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, génie novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante, Christine, qui l'adore et lui est passionnément dévouée. Il l'aime un temps, puis est repris par la peinture, se détache de sa compagne, la fait horriblement souffrir sans le savoir, et, après des années d'efforts douloureux et d'essais avortés, convaincu enfin et désespéré de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachevé.--Le milieu où se déroule le drame, c'est le monde des artistes (peintres, sculpteurs, hommes de lettres).--L'époque, c'est la fin du second empire.

La date même de l'action nous fait déjà soupçonner que les théories de Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliquées ici que se l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est enlevé le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un écrivain se soit chargé de plus de chaînes et enfermé dans une prison plus étroite que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les sujets immédiatement contemporains et n'a découvert qu'après coup et sur le tard le plan de _la Comédie humaine_. Mais M. Zola est captif d'une doctrine, captif d'une époque, captif d'une famille, captif d'un plan. Il semble que la meilleure condition pour écrire des romans vrais, ce soit de vivre en pleine réalité actuelle et de laisser les sujets vous venir d'eux-mêmes: M. Zola vit depuis des années loin de Paris, en ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien, n'entend plus rien. Le monde a changé en seize ans: lui ne bouge; il ne lève plus de dessus son papier à copie sa face congestionnée. Il ne songe même plus à regarder par-dessus la haie que font autour de lui les Rougon-Macquart. Il a sa tâche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mène jusqu'au bout «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire». Il faut qu'il épuise toutes les classes, toutes les conditions, toutes les professions. Après les artistes, il «fera» les paysans; après les paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour documents il n'a (car il s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second empire) que les souvenirs et les impressions de sa jeunesse, des impressions nécessairement incomplètes et effacées ou déformées par le temps. Et ce reclus, cet homme de cabinet qui s'impose des «matières» à mettre en romans, c'est lui qui vient nous parler d'observation directe, scientifique, de vérité intégrale, implacable, et autres rengaines! Je sais bien que, grâce à Dieu, sa puissante imagination vivifie ses vieilles notes et ses souvenirs défraîchis et qu'il invente terriblement! Alors, qu'il avoue donc enfin que ses romans, s'ils sont aussi «vrais» que tant d'autres, ne le sont guère plus, et que le naturalisme est une bonne plaisanterie; car ou il n'est rien, ou il est à peu près aussi vieux que le monde. Mais M. Zola ne l'avouera jamais; il mourra sans l'avouer.

Pour en revenir à _l'Oeuvre_, si les artistes qu'on nous y montre ont peut-être les allures et le langage de ceux du second empire, ils ressemblent assez peu à ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux disparus, des types reconstitués. Ils sont, dans leur genre, aussi éloignés de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maçons et de terrassiers allumés. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un «nom de D...». Ils vocifèrent, ils «gueulent» tout le temps. Ils ont une fausse simplicité, une fausse grossièreté, un faux débraillé, une outrance bête, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent peinture ou littérature avec les mêmes cris, les mêmes tapes sur l'épaule, les mêmes yeux hors de la tête, et presque le même style que les ouvriers zingueurs discutant de leur métier dans la noce à Coupeau, ou qu'un garçon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant le comptoir d'un marchand de vin. «...Bongrand l'arrêtait par un bouton de son paletot en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu.»--«Ça y est, mon vieux, crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.»--«Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un chef-d'oeuvre avec toi, il faut que je sois un cochon.»--«Tiens! le père Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture glaireuse? Eh bien, c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Après ça, entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est de la fripouille.» Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton de la conversation est, dans _l'Oeuvre_, sensiblement le même que dans _l'Assommoir_. Et tous ces sauvages qui parlent de conquérir, d'avaler Paris ont, avec leurs façons de rouliers, des trésors inouïs de candeur. D'où sortent-ils? Où M. Zola les a-t-il rencontrés? Je le préviens que ce n'est plus cela du tout, les peintres d'à présent. Son roman est d'un homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans. C'était ainsi autrefois? À la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes des anciens temps. Il fait presque des «romans historiques»--tout comme Walter Scott, ô honte!

Ainsi l'observation directe et récente des milieux fait évidemment défaut dans _l'Oeuvre_. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas davantage l'observation des mouvements de l'âme, l'odieuse psychologie. Pourtant la souffrance d'un artiste inégal à son rêve, la souffrance d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui devient étranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de deux êtres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste, à se reprocher l'un à l'autre..., ce sont là des douleurs d'une espèce rare et délicate, des nuances de sentiments dont la notation eût été des plus intéressantes. Songez un peu à ce que fût devenu un sujet pareil entre les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout au moins l'auteur eût-il pu marquer avec plus de finesse les progrès du détachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont racontée, avec un dénouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue son compagnon; mais voyez, dans _Manette_ et dans _Charles Demailly_, combien les étapes sont nombreuses et comment est graduée l'histoire du supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans _l'Oeuvre_. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par son art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles de ce détachement: le jour de leur mariage (il y a des années qu'ils sont ensemble), il ne songe pas à la traiter en mariée; il se laisse entraîner chez Irma Bécot; il fait poser Christine pour son grand tableau et oublie de l'embrasser après la pose. Voilà toutes les étapes. Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un ménage d'ouvriers et si la cause du mal était le jeu ou la boisson. Christine et Claude sont bien des «bonshommes physiologiques» et ne sont que cela. Ici encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater.

Car voici éclater le génie particulier de M. Émile Zola, le don de la vision concrète et démesurée, le don de l'outrance expressive et l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matérialise et s'exagère. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet: c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbécile. Son impuissance est surtout physique. «Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progrès des lésions anciennes qui l'avait inquiété déjà?» Au reste, presque tous les artistes et les littérateurs ont, dans ce livre, des attitudes tordues ou écrasées d'athlètes, de cariatides, de damnés de Michel-Ange. L'effort de la production devient une espèce de lutte à main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue. C'est un «caleçon» que l'Idéal propose à ces hercules et qu'ils ramassent en faisant des effets de muscles.--Claude Lantier n'est pas seulement un artiste contesté et poursuivi par la malchance: c'est un martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs à côté de lui. Il n'a pas même un jour de consolation, d'espoir, de demi-réussite. M. Zola l'écrase sous une impuissance absolue et sous un malheur absolu.--Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste amoureux de son art: c'est un possédé de la peinture, un fou, un démoniaque en qui la passion unique a étouffé tout sentiment humain. Il torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau à la main, est hanté de l'image de la chair, renonce à celle de Christine, ce qui est assez peu croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais père. Il a des brutalités atroces. «Ah! ma chère, dit-il à Christine, tu n'es plus comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drôle, tu as eu la poitrine mûre de bonne heure... Non, décidément, je ne puis rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir d'enfants.»--Son enfant mort, il n'a rien de plus pressé que de faire le portrait du pauvre petit hydrocéphale, ce qui est bien, et de le présenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est à ce point le Raté, l'Impuissant, le Possédé, le Pas-de-Chance, qu'il en devient monstrueux et que nous sommes enchantés de voir se pendre enfin cet Arpin-Prométhée de la peinture impressionniste.--De même, pour que Christine soit bien complètement la victime de cette victime, pour quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera mauvaise mère, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera d'être frustrée des embrassements de Claude.

Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son héros un peintre? C'est sans doute que la peinture l'a toujours intéressé et que les théories, les vues, les pressentiments des peintres du «plein air» valaient la peine d'être exprimés dans un roman. Mais c'est surtout que le métier de son héros permettait à M. Zola de rendre sensible aux yeux le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de Claude et de Christine pouvait ainsi revêtir une forme concrète. La cruelle maîtresse du mari et l'ennemie mortelle de l'épouse, c'est une femme, c'est cette femme nue que Claude s'obstine à dresser au milieu de sa toile, en plein paysage parisien. Double duel à mort entre le peintre et cette image qui résiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il la voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et, d'autre part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est vraiment une tragédie à trois personnages, celui qui s'étale sur la toile vivant d'une vie aussi réelle que les deux autres. À un moment, Claude enfonce un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on ferait à une femme méchante. C'est avec sa seule nudité que Christine lutte contre l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous vous rappelez la dernière scène de ce drame charnel. Claude, cette nuit-là, a passé une heure à regarder l'eau du haut du pont des Saints-Pères; il est enfin rentré; mais, à peine couché, il s'est échappé du lit. Christine le trouve dans l'atelier, au haut de son échelle, une bougie au poing s'acharnant comme un aliéné sur son grand tableau. Et, sous sa main fiévreuse, le ventre de la femme devient un astre, éclatant de jaune et de rouge purs, splendide et hors de la vie... Elle semble faite de métaux, de gemmes et de marbres... comme l'idole d'une religion inconnue. «Oh! viens! viens!» dit Christine. Et lui: «Non, je veux peindre, j'appartiens à l'art, au dieu farouche: qu'il fasse de moi ce qu'il voudra!--Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les femmes que tu aimes.» Et Christine s'enlace à lui, s'écrase contre lui, l'emporte comme une proie... Elle le force à blasphémer. «Dis que la peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.» Mais bientôt, quand Christine est endormie, une voix appelle Claude. C'est elle, la femme mystérieuse et terrible, la sirène au ventre de joyaux. Elle l'appelle trois fois; «Oui, oui, j'y vais.» Et Christine, à l'aube le trouve pendu devant l'idole, devant l'ennemie, comme un amant désespéré qui s'est tué aux pieds de sa maîtresse.

Les dernières pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de pluie, dans le misérable cimetière neuf, pelé, lépreux, avec des terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on enterre Claude, on brûle, dans un coin, un tas de vieilles bières pourries. Et la lamentation de Sandoz s'élève; car l'artiste triomphant est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son oeuvre, il doute de tout, et le livre finit par un chant de désespoir. Ce roman de l'artiste est aussi funèbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier ou du mineur.

C'est donc toujours la même chose, et je ne m'en plains pas. Vous trouverez là des figures de second plan pétries d'un pouce puissant: Chêne, Mahoudeau, Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux personnages qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une créature en qui éclate et s'épanouit la bestialité humaine, une «mouquette»: Mathilde, l'herboriste; et une créature qui représente la souffrance imméritée: le petit Jacques. Vous trouverez même des pages apaisées et presque gracieuses: Christine recueillie, par une nuit d'orage, dans l'atelier de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise du ménage de Sandoz. Vous trouverez aussi deux ou trois scènes qui ne sont peut-être que mélancoliques: celle où Dubuche, l'homme qui a fait un riche mariage, passe sa journée, dans le morne château où il est méprisé des valets, à envelopper de couvertures et à suspendre à un petit trapèze ses deux petits enfants rachitiques, et le dîner où le brave Sandoz a le sentiment amer de la dispersion et de la mort des amitiés de jeunesse...

Mais plutôt vous trouverez, presque à chaque page, une tristesse affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal. Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extérieur du drame humain. Il y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser à la fresque du _Jugement dernier_. J'attends avec impatience son prochain cauchemar. S'il ne sort de Médan, il finira par des livres d'un naturalisme apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, être fort beaux.

LE RÊVE.

Ce que je vais vous raconter est tiré des _Rougon-Macquart_, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.

«Il y avait une fois une petite fille qui était très belle et très bonne et qui à cause de cela s'appelait Angélique.

Angélique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige, elle avait été recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient Hubert et Hubertine.

Hubert et Hubertine étaient chasubliers, c'est-à-dire qu'ils faisaient des chasubles pour les messieurs prêtres, et aussi des chapes, des étoles et des bannières.

Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopté la petite Angélique.

Hubert et Hubertine habitaient une maison très vieille, tout contre la cathédrale.

Angélique voyait donc la cathédrale de sa fenêtre et cela l'amusait beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui représentait saint Georges.

«Il y avait aussi près de la maison un grand champ, qui s'appelait le Clos-Marie, traversé par une petite rivière, qui s'appelait la Chevrotte.

«Et Angélique aimait beaucoup à se promener au bord de la Chevrotte.

«Angélique lisait souvent la _Vie des saints_, et les miracles la ravissaient, mais ne l'étonnaient point.

«Elle était persuadée qu'elle épouserait un jour un prince.

«Un jour, en faisant sécher du linge au bord de la Chevrotte, elle rencontra un peintre-verrier qui était beau, beau, beau.

«Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit à l'aimer, car il ressemblait au saint Georges du vitrail.

«Or, ça n'était pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur l'évêque.

«Parce que monseigneur, avant d'être évêque, avait été marié et avait eu un fils.

«Or, ce beau jeune homme s'appelait Félicien XIV, et il était prince, et il était riche, riche, riche. Il avait peut-être bien cinquante millions.

«Et, comme Angélique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'épouser, quoiqu'elle ne fût qu'une petite fille très pauvre et sans parents.

«Et Félicien aussi aurait bien voulu être le mari d'Angélique; mais monseigneur l'évêque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais.

«Un jour Angélique alla à la cathédrale, et elle se cacha dans un petit coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se jeta à ses pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce mariage.

«Mais monseigneur, qui était très sévère et qui avait un grand nez, répondit: «Jamais!»

«Et Angélique fut très malheureuse.

«Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Félicien ne l'aimait plus, et qu'il allait épouser une belle demoiselle des environs.

«Et ils dirent à Félicien qu'Angélique l'avait oublié, et ils le prièrent de ne plus venir la voir.

«Et Angélique fut malade, très malade.

«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction.

«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son fils.

«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV.

«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.»

Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M. Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu.

Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce qu'a fait M. Émile Zola? Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir? Eût-il été d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de _Pot-Bouille_ et de _Nana_ de raconter innocemment une histoire innocente? Des journaux avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait chaste. Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le _Rêve_, et vous verrez que ce conte ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire irréelle est écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et avec, les mêmes procédés de composition et de développement que la _Terre_ ou _l'Assommoir_. L'effet est ahurissant.

D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la _Curée_, l'entremetteuse du mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre, blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre sans qu'il y paraisse; mais, enfin, évoquer cette Macette dans un conte bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas une singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart, n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?

Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique! L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage, c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a, saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec _la passion gourmande de mordre à la vie_». Elle «ôte ses bas, devant Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don», goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, sa tête trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les bras, elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot de sang montait, l'étourdissait... elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion, _toute à l'inconnu violent de son origine_». Ou bien (page 261): «Elle triomphait, _dans une flambée de tous les feux héréditaires_ que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un ange, mais un ange de beaucoup de tempérament! Quel drôle de conte bleu!

Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages, l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page 143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; _et elle semblait très lasse_, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle enfantine!

Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque soixante ans, tourmenté dans sa chair par le souvenir de la femme qu'il a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec «un râle affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse... avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour rien que cet évêque a un grand nez,--pieusement mentionné chaque fois que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire.

Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le _Rêve_ que dans ses autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des _Rougon-Macquart_, respire, dans le _Rêve_, des parfums qui n'y sont pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même.

Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu naturaliste. Il fallait des «documents», il y en a,--par grands tas. Outre un sommaire presque complet de la _Légende dorée_, que M. Zola a lue tout exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des irréelles amours de Félicien et d'Angélique, un _Manuel du chasublier_. Il y a des énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une érudition et d'un scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce petit morceau: «Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau, bien en face, de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.» Mais il y a peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter Angélique qui est une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix. «M. Grandsire lui suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de moins de quinze ans, etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite l'adoption à leur pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se mit en rapport avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y eut enquête, etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près aussi réelle que celle de _Peau-d'Âne_ ou de _Cendrillon_! N'est-ce pas à hurler?

Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et documentaire, est aussi romantique et épique. Il est romantique par le style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de la vie de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans _Notre-Dame de Paris_. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de «morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et la simplicité de la plupart des personnages,--enfin par le retour régulier de sortes de refrains, de _leit motiv_: descriptions de la cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de Hautecoeur et de ses aïeules, les _mortes heureuses_; énumérations d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine; longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc.

À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes _justement_ et _même_ commençant les phrases, et l'abus de certaines constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une expression nouvelle qui revient une centaine de fois: _à son entour_, pour _autour d'elle_ ou _de lui_. Je m'explique mal la tendresse de M. Zola pour cet inutile provincialisme.

Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du _Rêve_. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait mortellement ennuyeux.

La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la _Terre_. Au moins la _Terre_, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la _Conquête de Plassans_, l'_Assommoir_ et _Germinal_, d'avoir puissamment exprimé les instincts, les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité. Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons M. Zola du Clos-Marie--et du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines choses, ma chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de Sainte-Agnès... Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons aux Trouilles, dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis affreusement sincère, pour notre plaisir.

PAUL BOURGET

ÉTUDES ET PORTRAITS.

M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'_Études et portraits_, avec ces sous-titres: _Portraits d'écrivains_, _Notes d'esthétique_, _Études anglaises_, _Fantaisies_.

Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter quelque chose à ce que j'ai dit ici même.[12] Mais j'ai relu avec un plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse, sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au cytise. Mais comme, dans ce mouvement d'habitude qui le fait remonter continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il arrive en un rien de temps au fin fond des choses et à des questions comme celle-ci: «L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien: «Pourquoi cet univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa philosophie aboutit volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable. Quand on a bien raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les rattacher à leurs causes et de parcourir toute la série des phénomènes en les faisant rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a encore plus de mystère et d'inconnu dans la conception générale à laquelle on arrive que dans l'humble sensation de laquelle on était parti; et ainsi la rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde, comme elle était au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont si souvent les vrais poètes.

[Note 12: Cf. _Les Contemporains_, III.]

Résumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les vérifier, cela m'est tout à fait impossible. Je ne sais pas l'anglais, et je ne suis jamais allé en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur des impressions. Je les dirai néanmoins. Il me semble que je puis ici parler de moi-même sans manquer à la modestie, puisque mon cas est évidemment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens.

Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de n'avoir jamais passé le détroit, est-ce bien une raison pour ne point connaître l'Angleterre? J'ai lu--dans des traductions--un peu de leur littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai connu quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en «hommes libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons manquent un peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les _Notes sur l'Angleterre_ de M. Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les _Études anglaises_ de M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de l'Angleterre se sont imprimées dans des intelligences plus puissantes que la mienne, mais, après tout, de même race et de même culture. Que m'apprendrait de plus, je vous prie, un voyage ou même un séjour à Londres ou au bord des lacs d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait justement de voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et M. Taine. Je n'ai donc nul besoin d'y aller. Croyez que je vous parle très sérieusement.

La voici en quelques lignes, mon Angleterre.

Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:--Tout ce qui se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le _contraire_ de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la Chine; car la Chine, c'est seulement _autre chose_.

Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé, orgueil insulaire, sport, canotage, _lawn-tennis_, la plus puissante aristocratie du monde, _keepseakes_, _home_, parlementarisme, loyalisme, politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment religieux, bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, etc.;

Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées:

Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs et de pâturages;

Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les institutions, dans les moeurs, dans les édifices;

Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère;

Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté individuelle;

Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;

Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments;

Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au gain;

Entre les masques et les visages, etc.

Pays des _bars_, des _cars_, des _outsiders-coachs_ et des _bow-windows_. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre d'une jeune fille des rues, fait déborder du coeur corrompu d'un Parisien des effusions comme celle-ci: «Où vas-tu, _girl_ Anglaise de dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi candide, point effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins durement que les autres, tu demandes de quoi boire une goutte d'eau-de-vie; et tout à l'heure, je pourrai te voir debout auprès du comptoir d'un bar, au milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naïf tandis que tu videras un large verre de brandy. Puis, tu reprendras ta marche sur le trottoir de plus en plus vide. Où t'en vas-tu, petite _girl_?»

Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux qu'ils ne sont,--si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop peur d'un mécompte.

Il y a un passage du saint auteur de l'_Imitation_ que je cite souvent, parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de _Cruelle Énigme_. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui, et non pas Jean Richepin!

Voici donc ce passage de l'_Imitation_. Il est dans cet admirable chapitre XX du livre Ier, qui contient toute sagesse: «Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?»

Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier. Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais l'auteur de l'_Imitation_ me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la diligence qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence n'était pas encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. J'entendais dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis dévaler du haut de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes blanches... J'eus peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fenêtre. Le lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Naïls, Bougzoul, le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous la tente, chez le caïd des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline couleur de cuir fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y avait des aigles. Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures de cheval, je restai en arrière, je m'égarai complètement dans une vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et, c'est par miracle que je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens d'un carrefour où j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais le mauvais chemin. Je le suivis tout de même, convaincu que, si je prenais l'autre, ce serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, c'était toute la nuit passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents dans ce pays où il ne pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, figuré depuis que j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir: mais, quand je rentre en moi-même et que je tâche d'être sincère, je sens très bien que, ce coin du Sahara, c'est à travers le livre de Fromentin que je le revois, non à travers mes propres souvenirs; je sens que ce voyage _n'a rien ajouté_ à la vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont, sans le savoir, conformé la réalité à cette vision.

Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète, tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas, je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?... Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. À quoi bon aller chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me font moins de plaisir que celui-là?

Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette incuriosité de paysan, me font considérer avec un peu d'étonnement l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les Anglais. Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus noble en lui--et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le peuple le plus _sérieux_ d'allures, le plus préoccupé de morale,--et aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme ou dans notre incroyance, dans nos moeurs, dans nos institutions, même dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui nous traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur eux-mêmes et nous observent d'un oeil haineux, ce n'est pas le moment de nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par mon esprit ou mon coeur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là. Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.

JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).

Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies--et la plus nouvelle. La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles de Dieu,--qui est le monde,--et qui n'est qu'un rêve,--on en tire tout ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse, la charité, le détachement,--même l'héroïsme par la conscience de notre solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout cela, je ne sais comment.

D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs heures, notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor, c'est qu'il est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi naturellement qu'il respire. Outre les beautés de forme et de détail, son livre[13] a donc une beauté d'ensemble, qui provient de la continuité d'une même inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une irréprochable unité. On y voit clairement de quelles façons la philosophie du divin Çakia-Mouni peut modifier et enrichir les divers sentiments d'un homme de nos jours: sentiment de la nature, amour de la femme, sentiment moral.

[Note 13: _L'Illusion_, par Jean Lahor.--Lemerre.]

Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses, on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la vie--vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes, puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous arrive en éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse de l'Être total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans chacune de nos sensations, le ressouvenir de l'univers...

Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de choisir!

Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes, Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes; Palpitantes aussi d'extase et de désir, Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir De grands yeux féminins attendris par les larmes, Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes. Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit; Et, blanches, comme un sein adorable qui luit Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte, Les roses, du milieu de l'obscurité verte, Tandis qu'un rossignol par la lune exalté Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été, Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles, Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles.

Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui parle:

Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur, Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je suis le dieu sans nom aux visages divers, Mon âme illimitée est le palais des êtres; Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres. Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux; Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux. C'est mon sang qui coula dans la première aurore...

De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie...

Et maintenant lisez les _Chants de l'Amour et de la Mort_:

Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tu fermes les yeux, en penchant Ta tête sur mon sein qui tremble: Oh! les doux abîmes du chant Où nos deux coeurs roulent ensemble! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Notre rêve avait fait la beauté de ces choses... Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous Était créé par nous et n'existait qu'en nous... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Enlacée au corps d'une femme, Comme l'amant de Rimini, Tournoie un instant, ô mon âme, Dans le tourbillon infini!

Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante... Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous, les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie, pour toutes les vipères qui grouillent dans notre coeur quand nous n'y prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait accepter la mort!

..... Plonge sans peur dans le gouffre béant, Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête: Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête: Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux, Et l'univers entier est entré dans tes yeux: Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure Laissé comme un oiseau traverser sa demeure.

Et encore:

Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau; Et, si je participe à ta vie éternelle, Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau Que la mer porte et berce inconsciente en elle.

Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux, d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral. C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de la _Justice_, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le devons--l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer. Lisez l'admirable poème intitulé _Réminiscence_:

Certains soirs, en errant dans les forêts natales, Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois; Quand, la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quand mon esprit aspire à la pleine lumière, Je sens tout un passé qui le tient enchaîné; Je sens rouler en moi l'obscurité première: La terre était si sombre, aux temps où je suis né! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme, Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus, Me rappelant ainsi ma naissance profonde, Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus.

Et ce cri vers Dieu:

Tout affamé d'amour, de justice et de bien, Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien! --Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?

Et cette exhortation à l'homme:

Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux; Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire, Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux!

Et toute la dernière pièce, _Vers dorés_:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême, Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps: La statue idéale, elle dort en toi-même; L'oeuvre d'art la plus haute est la vertu des forts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie, Étant le châtiment de l'incessant désir; Du fier renoncement de ton âme à la joie Goûte la joie austère et le sombre plaisir...

Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare. L'_Illusion_ est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité. Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de l'_Imitation_, des _Pensées_ de Marc-Aurèle, de la _Vie intérieure_ et des _Épreuves_ de Sully-Prudhomme,--dans le coin des sages et des consolateurs.

GROSCLAUDE

Les _Gaietés de l'année_ de M Grosclaude[14] ne sont, sans doute, que des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque précision.

[Note 14: _Les Gaietés de l'année_, par Grosclaude, 3e année.--Librairie moderne.]

Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un vain mot. Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu qui ressemblât à l'esprit des _Gaietés de l'année_. Ils ont eu _leur_ comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la «blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais, d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais, Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs: Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du fond; Cyrano et les grotesques du XVIIe siècle pour le comique du vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.

Et maintenant, abordons ces _Gaietés_ avec tout le sérieux qui convient.

La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle. Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme absolu.

Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort. Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les pires cruautés de la nature mauvaise, incendies, inondations, tremblements de terre, catastrophes de toute espèce, lui sont matière à calembours et à coq-à-l'âne. M. Grosclaude, par exemple, écrira avec sérénité:

«Deux de nos assassins les plus en évidence, MM. Rossel et Demangeot, viennent de nous donner une de ces déceptions que le public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention gouvernementale de la dernière heure a provoqué l'ajournement illimité de leur exécution, qui n'était pas moins impatiemment attendue que celle de _Lohengrin_. La justice des hommes se promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre qu'au dire des comptes rendus elle éprouve chaque fois qu'il lui est donné de présider à une cérémonie de cet ordre, et le tout-Paris des dernières, friand de tout bruit de coulisse,--et notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans sa rainure,--retenait déjà ses places, etc...»

Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un mauvais coeur. Elles ne sont que la mise en oeuvre momentanée, l'application à un cas particulier, de cette idée qui revient souvent chez M. Renan et d'autres sages, que «le monde n'est peut-être pas quelque chose de bien sérieux». C'est comme une convention allégeante et salutaire que l'écrivain nous demande d'admettre un instant. «Il n'y a rien... absolument rien... La douleur même est un pur néant quand elle est passée... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler par des assemblages singuliers de mots et d'images...» Voilà ce que nous admettons implicitement lorsque nous lisons une page de Grosclaude; et de là cette impression de déliement, de détachement heureux, que nous font souvent éprouver ses facéties les plus macabres. Le rire dont elles nous secouent intérieurement est le rire bouddhiste, lequel précède immédiatement, dans l'ordre des affranchissements successifs de nos pauvres âmes, la paix du _Nirvâna_...

Le second et le troisième caractère de cette gaîté, c'est l'outrance et la méthode, portées toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possède, je crois, au même degré que M. Rochefort, le don de déduire les conséquences les plus imprévues d'un fait, et, si je puis dire, de créer dans l'absurde. Mais peut-être apporte-t-il à ce genre de déduction une logique plus roide, plus imperturbable, qui sent mieux son mathématicien, et un délire plus direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur développement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zèle de la commission d'incendie, après la catastrophe de l'Opéra-Comique, a inspiré à M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrêté préfectoral vient de fermer les bains Deligny, «attendu que ledit établissement de bains est entièrement construit en bois, ce qui l'expose d'une façon particulièrement grave aux dangers du feu...». Puis il énumère les conditions auxquelles sera soumise la réouverture de l'établissement... Rien n'est oublié; c'est d'une prévoyance d'aliéné qui aurait beaucoup d'imagination et qui aurait subi une forte discipline scientifique.

D'autres fois... oh! c'est très simple, c'est un jeu de mots, un coq-à-l'âne, auxquels il applique ce système de développement. Ou bien il prend une métaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience et une subtilité de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout le contenu, il la dévide comme un cocon, et ce sont des trouvailles d'une drôlerie presque inquiétante... Soit cette figure de rhétorique: «la _maladie_ des billets de banque». Il part là-dessus avec une gravité de membre de l'Académie de médecine écrivant un rapport: «Une curieuse épidémie sévit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés d'un vague discrédit.--Le symptôme pathognomonique de la maladie est un épaississement accentué des tissus, avec complication de troubles dans le filigrane, etc...» Ou encore: «On vient de découvrir l'antisarcine; comme son nom l'indique, ce médicament est destiné à combattre les effets du Francisque Sarcey qui sévit avec une si cruelle intensité sur la bourgeoisie moyenne.» Et alors il fait l'historique de la découverte; il raconte que les études sur le virus sarcéyen ont démontré l'existence d'un microbe spécial qui a reçu le nom de _Bacillus scenafairius_ (bacille de la scène à faire); que les premiers microbes ont été recueillis dans la bave d'un abonné du _Temps_, un malheureux qui «jetait du Scribe par les narines et délirait sur des airs du Caveau... et que son teint blafard (et Fulgence) désignait clairement comme un homme épris des choses du théâtre»; que ces bacilles ont été recueillis, cultivés dans les «bouillons» du _Temps_ et de _la France_, etc...

Ce qui double encore l'effet de ces méthodiques extravagances, c'est le style, qui est d'un sérieux, d'une tenue et d'une impersonnalité effrayantes. C'est un ineffable mélange de la langue de la politique et de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude exécute depuis des années ce tour de force, de ne pas écrire une ligne qui ne soit un cliché ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir; mais lui le veut, et il n'a pas une défaillance. Ouvrons au hasard:

«Encore un grand nom compromis dans l'affaire des décorations: il s'agit du Panthéon, à l'égard duquel le _Temps_ publie de graves révélations sous ce titre à scandale: «la décoration du Panthéon». Il semblait pourtant que cette haute personnalité fût à l'abri des soupçons, etc...»

Et plus loin, après avoir rapporté un propos de M. Meissonnier:

«Il faudrait n'avoir aucune expérience de ce qui se lit entre les lignes d'un journal pour ne pas comprendre que ces réticences cachent quelque horrible mystère. Ayons le courage de l'imprimer: si, malgré des interventions si puissantes, le Panthéon n'est pas encore décoré, c'est vraisemblablement qu'il a dans son passé quelque ténébreuse histoire qui lui interdit l'accès de toute distinction honorifique... Quel est donc ce cadavre? On va jusqu'à prétendre qu'on en trouverait plusieurs dans le fond de sa crypte...»

Est-ce assez soutenu? Je me demande en frémissant quel peut bien être l'état d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie à de pareils exercices. Serait-il capable, à l'heure qu'il est, d'écrire autrement qu'en clichés? Dans quelle langue rédige-t-il sa correspondance familière? Figurez-vous un homme dont toutes les pensées, même les plus intimes et les plus personnelles, revêtiraient d'elles-mêmes les formes consacrées d'une élégance imbécile; qui aurait volontairement créé et développé en lui cette infirmité et qui serait décidé à mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprimé directement sa pensée... Ô prodige d'ironie!...

C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie intellectuelle que je connaisse, un des plus suivis, des mieux exempts de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées dans l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites avec des machines d'ingénieur et des instruments de précision.

J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en a point... Je relis l'_interview_ que Grosclaude est allé prendre à la plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme. Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est point ma faute si des phrases comme celles-ci me délectent profondément:

«Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente coquetterie de vieillard.»

La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un _interview_ qui ressemble à tous les _interview_ de «vieux lutteurs» ou de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la flanelle?» Et enfin:

«--Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos grands macrobites vous usez du café au lait?

«--Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.

«--Cependant vous fumez?

«--C'est ma seule faiblesse.

«--La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent l'existence d'une locomotive à l'âge des passions?

«--Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu, j'ai eu comme les autres mes heures de poésie...

«--Vos vapeurs!»

Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facéties conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrêter si longtemps. Car rien n'est indigne d'intérêt dans la littérature, rien, si ce n'est le médiocre. N'avez-vous pas été frappés, dans les trop nombreuses citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de nécessité? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés? Ce signe est un de ceux auxquels on reconnaît les belles oeuvres. Vous voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent à un grand nombre de vaudevilles, tout exprès pour qu'un lecteur malade de Francisque Sarcey pût être qualifié de «blafard (et Fulgence)»? que le tabac fût inventé pour qu'un reporter demandât à une vieille locomotive: «Vous fumez?»--et que le mépris s'exprimât par le monosyllabe «zut!» pour que Grosclaude inventât une faute d'orthographe, les «connaissances zutiles», qui raille à la fois les dernières réformes de l'enseignement et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas là comme des harmonies préétablies? et certains calembours excellents n'auraient-ils point été prévus par le Démiurge de toute éternité? «Ô profondeurs!» comme disait Victor Hugo.

Est-il défendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord permis aux hommes d'établir entre les choses et les mots des rapports constants, universels et publics, a voulu enfouir en même temps dans les ténèbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et réjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a réservé la découverte à quelques privilégiés du rire et de la fantaisie? Grosclaude est assurément un de ces hommes. À première vue, il y a du hasard dans ses inventions. À force de secouer les mots comme des noix dans un sac, on amène entre eux d'étranges rencontres, des façons nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en sûrs, ces rencontres, d'où jaillit parfois une pensée originale, ne sont aperçues que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent à en dégager de l'esprit ou même un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq-à-l'âne et coq-à-l'âne. L'Évangile même contient un calembour sublime. Un jour, M. Grosclaude, rien qu'en écrivant le contraire de ce que nous eussions écrit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il raconte la fête des Rois chez M. Grévy, et nous montre M. de Freycinet s'apprêtant à découper le gâteau: «M. de Freycinet, dit-il, avec cette gravité qu'il apporte _même aux choses sérieuses_...» Cette simple phrase, remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose couramment admise une pensée qui passe elle-même pour surprenante et profonde, à savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le plus de gravité... N'ai-je pas raison de conclure que le délire de Grosclaude est le délire d'un sage?

PRONOSTICS

POUR L'ANNÉE 1887.

On ne m'y reprendra plus, à dresser des inventaires de fin d'année. Pour deux ou trois mots de remerciements, j'ai reçu vingt lettres de réclamations. Il paraît que j'ai commis d'énormes oublis, et que l'année littéraire a été bien meilleure et plus fertile en oeuvres originales que je n'avais cru. Je me réjouis de m'être trompé si fort. Mon excuse est dans ma sincérité. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune recherche bibliographique. J'ai laissé remonter d'eux-mêmes dans ma mémoire les livres dont j'avais reçu une impression un peu forte, et je les ai notés à mesure: voilà tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements.

Comme je n'apporte aujourd'hui que des prévisions, j'y pourrais mettre plus d'assurance. Je voudrais, en effet, après avoir dit ce que nous a donné la littérature pendant la dernière année, chercher ce qu'elle nous donnera dans le cours de l'année qui commence. Or cette entreprise est infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne le saura que dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce que j'aurai prédit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec la même sécurité que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Néanmoins, par un excès de timidité et de scrupule, je n'ai point voulu prédire l'avenir moi-même, quoique rien ne soit plus aisé, et j'ai interrogé une somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que résumer ici les réponses.

· · ·

Les littérateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en 1886.

M. Émile Zola publiera un roman de sept cents pages intitulé _la Terre_. Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la terre; et, sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans. Il y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d'été et un paysage d'automne, chacun de vingt à trente pages. Tous les travaux des champs y seront décrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera tout entier.

La seule passion campagnarde étant, comme on sait, l'amour de la terre, vous prévoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan qui fera le partage de ses biens à ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il dure trop, le pousseront dans le feu à la dernière page. Je pense qu'il y aura aussi une fille-mère qui jettera son petit dans la mare. Et je suis à peu près sûr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-être deux, ou trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera épique et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et le roman commencera ainsi:

«Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de la terre fraîchement écorchée se mêlait aux exhalaisons des corps en sueur... La grande fille, chatouillée par la bonne chaleur, riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son corsage...--N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?»

L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame philosophique intitulé _le Dernier Pape_. Cela se passera au vingtième siècle. Le pape Pie XI annoncera par une suprême encyclique (_Gaudeamus, fratres_) à ce qui restera du monde chrétien qu'il remet ses pouvoirs aux mains de l'Académie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu de la solution oligarchique du problème de l'univers.

À ce moment, l'élite des êtres intelligents, maîtresse des plus importants secrets de la réalité commencera de gouverner le monde par les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire régner, par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette élite n'aura pas de femmes; la femme restera la récompense des humbles, pour qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce délicieux rêve oligarchique réalisé, les sages ne pourront bientôt plus supporter leur propre sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude.

Le désir de la femme les mordra au coeur; et la femme, introduite dans la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un beau gâchis, et tout sera à recommencer. Et vite il faudra une religion nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et déclarera apocryphe l'encyclique _Gaudeamus, fratres_.--Et M. Renan se consolera: car «la raison a le temps pour elle, voilà sa force. Elle traversera des successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont incalculables...»

Et le commencement du drame sera:

«_Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics et les cornues cachent presque entièrement les fresques peintes par Raphaël. Il rêve et murmure à mi-voix_: Dieu n'était pas: il est tout près d'être... Mais, qui sait si la vérité n'est pas triste?... Vive l'Éternel!.. L'idéal existe... Heureux les simples!...

Ce drame sera expressément écrit pour la Comédie-Française, et le rôle du Pape sera joué par M. Coquelin aîné.

· · ·

Le roman de M. Paul Bourget s'appellera _Péché d'Islande_. Pourquoi? On ne sait pas. Robert d'Ancelys, flétri par les turpitudes de la vie de collège, puis régénéré par un crime d'amour, n'aura plus pour principe d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se donnera pour mission d'avoir pitié des femmes blessées, et surtout d'être le dernier amant de celles qui approchent de l'âge où l'on n'en a plus. Il étendra sa miséricorde sur trois femmes à la fois. L'une demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisième aux Champs-Élysées; et toutes trois ressembleront à des portraits de Botticelli ou de Léonard de Vinci. Et Robert les consolera doucement--oh! si doucement!--mais elles voudront être aimées, non consolées; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en même temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris, et ce sera très subtil, et tous les quatre s'écrieront: «Oh! la cruelle énigme!» Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et comme une trousse de chirurgien étalée; et, dans les appartements et dans les écuries, un grand confort anglais.

Et voici les premières lignes:

«Tous les observateurs ont remarqué ce qu'il y a de troublant, d'alliciant et de profondément nostalgique dans le regard des femmes qui offrent cette particularité d'avoir des yeux bleus avec des cheveux bruns,--surtout quand ces femmes appartiennent à une race douloureusement affinée par des siècles de vie élégante et artificielle. C'est un de ces regards, imprégnés d'exquise malfaisance, que voilaient, à cette heure crépusculaire qui suit le _five o'clock tea_, les longs cils,--ah! si longs!--de la comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf, à l'abri d'un paravent anglais, etc..»

M. Pierre Loti nous donnera _Kouroukakalé_. Ce sera le nom d'une jeune Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois, l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir.

Quelques phrases au hasard:

«Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait aussi, et que je mourrais pareillement...»

Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il n'est pas difficile de le prévoir. On sait que l'auteur des _Batailles de la vie_ écrit alternativement un roman de passion et un roman d' «études sociales». Les _Dames de Croix-Mort_ appartenant au premier genre, il est évident que le roman de cette année réconciliera de nouveau la bourgeoisie et la noblesse. Mais, attendu que, dans la _Grande Marnière_, c'est une patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette fois un patricien qui épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura quatre cents éditions. Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est bien. J'accepte tout, mon Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut. Mais pourquoi est-ce lui le triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des quarante autres romanciers qui font la même chose et qui la font aussi bien, quelquefois mieux? Mystère!»

Et ce roman s'appellera _Guy de Valcreux_, et je vais vous en confier les premières lignes:

«Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond, vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités aristocratiques, etc...»

Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.--Oh! celui-là se recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le mauvais tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y aura dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë (l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au delà...

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Et M. Guy de Maupassant?--Lisez les premiers feuilletons de _Mont-Oriol_. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses. C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur.

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Et le théâtre?--On nous annonce _Francine_, l'oeuvre d'un jeune, si jeune qu'on ne peut guère deviner ce qu'il nous réserve, celui-là. Puis, M. Henri Meilhac écrira un acte, un seul, mais où il y aura trois pièces. Et les trois pièces seront excellentes, et l'acte sera manqué, à moins que M. Ludovic Halévy... Mais cet académicien sera absorbé par un nouveau _Grand Mariage_. Cette fois, la jeune fille aura six millions de dot, et elle épousera un archiduc, et son frère ne sera plus un lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs.

· · ·

Et l'histoire?--M. Taine nous donnera enfin son volume sur l'Empire. Il sera sombre. L'ancien régime lui avait paru lamentable; la Révolution lui a semblé absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacré les pires conquêtes de la Révolution, le dégoûtera plus encore. Il verra dans Napoléon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera de plus en plus épouvanté de la sottise et de la férocité de l'animal humain. Et l'impression du volume pourra bien être retardée parce qu'il y aura tant de citations, à chaque page, à chaque ligne, que l'imprimeur, à court, sera obligé de faire fondre plusieurs milliers de guillemets.

Et la poésie?--On attend de M. Sully-Prudhomme un poème intitulé: _Le Bonheur._ Il fera celui des professeurs de mathématiques, car les trois premiers livres de la géométrie de Legendre s'y trouveront mis en sonnets. M. François Coppée nous donnera quelques poèmes populaires et familiers. Le plus remarqué sera _la Crémière_:

C'était une humble femme, une simple crémière De Montmartre. Elle était vaillante. La première Du quartier, quand pointait l'aube aux cieux violets, De sa pauvre boutique elle était les volets...

Ô vieille sibylle, dis-je à la dame, extralucide, vos malices sont grosses. C'est comme si vous me disiez que les pommiers continueront de donner des pommes, et les rosiers des roses, et que M. Dupuis et Mme Judic continueront de jouer les Judics et les Dupuis. Mais vous ne m'avez point dit si quelque jeune homme apportera dans le roman ou au théâtre une «formule nouvelle», pour parler la belle langue d'aujourd'hui, ni s'il sortira quelque chose d'intelligible du travail ténébreux des bons poètes symbolistes...

--Puis j'ajoutai timidement: Et la critique? car il ne faut rien oublier.

--Ce n'est pas de la littérature.

--Qui vous l'a dit?

--Un romancier.

CONTES DE NOËL

Le _Figaro_ a demandé des contes de Noël à nos romanciers les plus goûtés. Ces contes paraîtront dans le numéro du 25 décembre. Mais j'ai pu, en semant l'or avec une intelligente prodigalité, m'en procurer copie. Voici, pour les gens pressés, le canevas de quelques-uns de ces petits récits.

M. PAUL BOURGET.

LES LARMES DE COLETTE.

M. Paul Bourget commence par des considérations générales sur la supériorité du peuple anglais.

«... Tous ceux qui ont vécu à Londres ont pu constater cette supériorité. Elle éclate notamment dans le caractère que prend, chez ce peuple sérieux la célébration des fêtes dont l'anniversaire de la nativité de Jésus est l'occasion. Et d'abord ils appellent _Christmas_ ce que nous appelons Noël. Ce détail, insignifiant au premier abord, devient éminemment significatif quand on l'examine de près et qu'on applique à cet examen les procédés les plus récents de l'analyse psychologique.»

L'auteur arrive alors à son sujet. Claude Larcher est allé prendre Colette à sa sortie de la Comédie-Française. Ils doivent souper en tête-à-tête dans un cabaret du boulevard, puis rentrer tous deux chez Colette. Mais tout à coup la comédienne a ce caprice, d'aller entendre la messe de minuit à la Madeleine.

Description de la cérémonie. Considérations sur ce fait, que «l'élément mondain en est complètement absent».

Colette est bien jolie dans ses fourrures, sous sa petite toque de loutre, à demi agenouillée sur un prie-Dieu. Au commencement, elle garde son sourire énigmatique, son sourire à la Botticelli. Mais, peu à peu, l'expression de son visage devient sérieuse, et Claude voit deux larmes rouler lentement dans sa voilette.

Il se demande en trois pages ce que signifient ces larmes. Larmes de comédienne, sans doute; larmes de névrosée sensuelle, superficiellement émue par ce qu'il y a de théâtral dans cette fête nocturne et dans cette antithèse d'un Dieu naissant sur la paille d'une étable... Claude se méfie.

Mais les pleurs de Colette redoublent. Qui sait, après tout, ce que peut sentir, devant ce mystère de l'amour divin, celle qui a tant et si cruellement joué avec l'amour?... Qui sait si elle ne se souvient pas de son enfance, de sa première communion? Les filles les plus souillées ont de ces minutes singulières...

À ce moment, Colette se retourne vers Claude et lui murmure impérieusement à l'oreille:

--Agenouillez-vous et priez, je le veux.

Claude obéit sans savoir pourquoi.

Ils sortent de l'église. La comédienne, les yeux encore rouges, dit à Claude:

--Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Je ne sais ce que j'ai; mais vraiment je n'ai guère le coeur à souper maintenant. Ne m'y contraignez pas, je vous en supplie... Oh! je me connais, et je ne dis point que cette étrange et douce tristesse--ah! si douce!--survivra à cette nuit. Mais j'éprouve un grand besoin d'être seule... Accordez-moi cette grâce, vous que j'ai tant fait souffrir. C'est pour cela que je vous la demande: car, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous vous en réjouiriez peut-être... À demain!...

Claude se méfie bien encore un peu, étant psychologue de son état; mais il continue à se demander: «Qui sait?» Bref, il met Colette dans un fiacre et rentre chez lui, rêveur.

Le lendemain il apprend qu'elle a soupé avec le petit René Vincy à la Maison-Dorée, et qu'elle l'a ramené chez elle.

Sur quoi il écrit un nouveau chapitre, extrêmement féroce, de sa _Physiologie de l'amour moderne_.

M. PIERRE LOTI.

NOËL À YOKOHAMA.

C'est pendant la nuit du 24 au 25 décembre 1887. Loti, son frère Yves et Mme Chrysanthème sont assis sur des nattes, dans une maison de papier.

Ils rêvent.

Loti pense à ses anciennes nuits de Noël.

Telle année, il était, cette nuit-là, avec la tahïtienne Rarahu; telle autre, avec Fatou-Gaye, la petite négresse; et, en remontant toujours, avec la Smyrniote Aziyadé, avec la Chinoise Litaï-pa, avec la Lapone Kouroukakalé, avec la Montmartroise Nana, et avec beaucoup d'autres encore...

Évocation de petits paysages nocturnes, très intenses et congruents à chacune de ces figures féminines.

Il songe que plusieurs sont mortes, et qu'il mourra, et que nous mourrons tous.

Yves pense à sa Bretagne.

Mme Chrysanthème ne pense à rien.

Loti dit à Yves:

--Tu es triste?

Yves en convient.

Et alors, pour consoler son frère Yves, Loti l'enferme avec Mme Chrysanthème et va se promener tout seul au bord de la mer.

M. GUY DE MAUPASSANT.

LE BOUDIN.

D'abord, le préambule ordinaire:

«... Mon ami secoua dans le foyer les cendres de sa pipe, et tout à coup:

--Veux-tu que je te raconte mon premier réveillon à Paris?

«J'avais dix-neuf ans; j'étais étudiant en droit, pas riche», etc...

Donc il entre, la nuit de Noël, au bal Bullier. Description brève de ce lieu de plaisir: le jardin éclairé par des verres de couleur, les bosquets, qu'on dirait en zinc découpé, la cascade et la grotte en carton sous laquelle on passe...

Il remarque, parmi les promeneuses, une fille d'allure effarouchée, l'air minable, vêtue d'une méchante robe et coiffée d'un énorme chapeau, très voyant, qui fait que les hommes se retournent sur son passage avec des rires et des plaisanteries.

«... Sous ce chapeau, des joues rondes, fraîches et trop rouges, avec des taches de son sur le nez. Mais les yeux, d'un bleu pâle, étaient très doux, d'une douceur innocente de ruminant, la bouche était saine, et l'on devinait, sous la robe mal taillée, un corps robuste de belle campagnarde... Elle sentait encore le village, et avait dû débarquer tout récemment sur le trottoir.»

Il l'aborde, lui offre un bock. Mais elle laisse son verre à moitié plein et finit par lui avouer qu'elle n'aime pas la bière. Il lui propose de souper dans une brasserie du quartier; elle accepte docilement, l'appelle «Monsieur» et ne le tutoie pas.

Mais, en chemin, voyant son compagnon très poli et le sentant presque aussi timide qu'elle, elle s'enhardit, lui explique qu'elle est de la campagne, des environs de la Ferté-sous-Jouarre; que ses parents, de petits cultivateurs, la croient en service à Paris; et que, ayant tué leur porc à l'occasion de la Noël, ils lui ont envoyé tout un panier de provisions «pour faire une politesse à ses bourgeois».

--Je n'ai pas encore pu y goûter, continue-t-elle. Manger ça toute seule... ça durerait trop longtemps... Et puis ça me ferait trop gros coeur... Alors, Monsieur, si ça ne vous gênait pas... au lieu d'aller à la brasserie, nous rentrerions chez moi tout de suite... je ferais cuire le boudin et les crépinettes... Ça serait gentil et ça me ferait tant de plaisir!

Il lui demande:

--As-tu de la moutarde?

--Tiens, dit-elle, c'est drôle, je n'y avais pas pensé.

Il entre chez un épicier, achète un pot de moutarde, plus une bouteille de Champagne à trois francs. Il monte, derrière la fille, au cinquième d'un petit hôtel garni de la rue Cujas, étroit comme un phare.

Description brève de la chambre. Il y a, sur la commode, des photographies de paysans endimanchés.

--C'est mes parents, dit-elle.

Elle fricote le boudin et la saucisse dans un petit poêlon sur une lampe à essence... Puis ils se mettent à table... Elle lui raconte son histoire (que vous devinez); elle s'attendrit en la racontant; et ses larmes tombent sur le boudin...

M. FERDINAND FABRE.

MÉNIQUETTE PIGASSOU.

L'auteur nous confie que, dans son enfance, il aimait déjà toutes les femmes, comme il a continué de faire au grand séminaire de Montpellier.

Donc, le jeune Ferdinand a treize ans; il apprend le latin chez son oncle l'abbé Fulcran, curé de Lignières-sur-Graveson; celle qu'il aime, c'est Mlle Méniquette, une jolie personne de vingt ans, mi-paysanne et mi-bourgeoise, fille de M. Pigassou, maire de Lignières.

Il voit souvent Méniquette. Elle vient tous les samedis, et aussi la veille des fêtes, parer l'autel, mettre en ordre les vêtements sacerdotaux. Une fois, M. l'abbé Fulcran a trouvé son neveu en train de baiser ces saints ornements, auxquels les mains de Méniquette venaient de toucher; et le digne prêtre, peu clairvoyant, a loué Ferdinand de sa piété.

M. l'abbé Fulcran a pour Méniquette la plus haute estime:

--Mlle Pigassou est une âme d'élite, répète-t-il à tout propos.

... M. l'abbé Fulcran et son neveu sont invités à faire le réveillon chez M. Pigassou; Ferdinand ne se tient pas de joie. De plus, il doit chanter un _solo_ à la messe de minuit; et Méniquette sera là!

Description de la messe de minuit à Lignières-sur-Graveson. Énumération des principaux assistants, avec leurs prénoms et profession. Les femmes, encapuchonnées de noir, ont apporté leurs lanternes--Effets de lumière et d'ombre.

Le jeune Ferdinand, étranglé d'émotion, rate son _solo_. Il fait un couac... et voit rire Méniquette, qui est assise sur le premier banc, «du côté de la sainte Vierge».

Son désespoir est tel, qu'il se sauve dans la sacristie; là, il dépouille son rochet et sa soutanelle d'enfant de choeur; il ouvre la porte qui donne sur le cimetière, escalade le mur, se jette au hasard à travers champs.

Il songe en pleurant:

--Elle ne m'aime pas!

Et il sent si vivement la misère et la vanité de ce monde qu'il s'écrie au milieu de ses larmes:

--Puisque c'est comme ça, je me ferai trappiste!

... Après la messe, M. l'abbé Fulcran est rentré au presbytère: «Où donc est Ferdinand?» Il pense que l'enfant l'a devancé chez M. Pigassou. Mais non: personne ne l'a vu.

On se met à sa recherche, et Méniquette finit par le découvrir, blotti sous la remise, derrière une charrette, sanglotant et grelottant.

Elle l'attire par sa blouse, l'interroge, l'apaise, l'embrasse sur les deux joues.

... M. l'abbé Fulcran, toujours aussi clairvoyant, morigène son neveu en ces termes:

--Vous avez obéi, mon enfant, à un sentiment peu digne d'un chrétien. Si votre voix, novice encore et mal affermie, trompa votre pieuse ardeur, il fallait accepter cette mésaventure comme une épreuve envoyée par la divine Providence, et n'en pas concevoir un dépit où je crains qu'il n'y ait, hélas! beaucoup d'orgueil et de vaine gloire. Vous réciterez avant de vous endormir un _acte d'humilité_, pour que Dieu vous pardonne.

Ce coquin de Ferdinand récitera tout ce qu'on voudra. Il est assis auprès de Méniquette, qui lui sert un gros morceau de saucisse. Il est heureux...

M. ÉMILE ZOLA.

UNE FARCE DE BUTEAU.

Lise étant morte des suites d'un coup de pied qu'il lui a donné en plein ventre dans un moment de vivacité, Buteau a épousé en secondes noces la Guezitte, une veuve qui possède les meilleures terres de Rognes. La Guezitte a un enfant de son premier mariage, Athénaïs, une petite fille de huit ans, que Buteau, naturellement, déteste et martyrise.

..... On doit faire le réveillon chez les Buteau. Ils ont invité M. et Mme Charles, les Delhomme, Jésus-Christ et la Trouille (car la mort du père Fouan a réconcilié toute la famille). En attendant, les femmes sont à l'église, et les hommes au cabaret, où Jésus-Christ explique aux camarades que c'est son jour de naissance et se livre là-dessus à des plaisanteries de pochard que vous me dispenserez de vous rapporter.

Buteau, bon garçon, est resté chez lui pour aider sa femme. Il a, d'une taloche, renvoyé dans sa soupente la petite Athénaïs qui parlait d'aller à la messe de minuit.

Préparatifs du réveillon. Longue description coupée de fragments de dialogue extrêmement familiers. Joie de Buteau à la pensée qu'on va «s'en fourrer jusque-là».

... On s'aperçoit qu'il n'y a plus d'eau-de-vie. Buteau envoie la Guezitte en chercher un litre chez Macqueron. Comme il fait un temps «à ne pas f..... un curé dehors», Buteau préfère garder la maison: «T'inquiète pas! je mettrai la table pendant ce temps-là.» Et il entre dans la chambre, où est l'armoire au linge..

«..... Il aperçut, sous la cheminée, une paire de petits sabots, les sabots d'Athénaïs, que l'enfant avait déposés là, en cachette, confiante dans la visite du petit Jésus.

«--N... de D...! gueula Buteau; je t'en vas f... moi, des étrennes, enfant de g...!

«Mais tout à coup il se calma. Même une gaieté passa dans ses petits yeux jaunes, comme s'il rigolait intérieurement à la pensée d'en faire une bien bonne.

«Il serra les lèvres, comme quelqu'un qui fait un effort et qui s'éprouve, défit ses bretelles et...»

Non, décidément, je ne puis vous dire ce que déposa Buteau dans les petits sabots d'Athénaïs.

M. CATULLE MENDES.

LE NOËL DE JO.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jo et Lo. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La main de Lo. . . . . . . . . . . . . . . . . . . une tiédeur de manchon. . . . . . . . le Jésus de cire. . . . . . . . . . pétales de rose. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

TABLE DES MATIÈRES

STENDHAL.--_Son journal_ (1801-1814). 1 BAUDELAIRE.--_Oeuvres posthumes et correspondance inédites._ 17 PROSPER MÉRIMÉE. 33 BARBEY D'AUREVILLY. 43 PAUL VERLAINE ET LES POÈTES SYMBOLISTES ET DÉCADENTS. 63 VICTOR HUGO: _Toute la lyre._ 113 -- _Pourquoi lui?_ 140 LAMARTINE. 150 GEORGE SAND. 159 M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE. 169 M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON. 185 SULLY-PRUDHOMME.--«_Le Bonheur_». 199 ALPHONSE DAUDET.--«_L'Immortel_». 217 ERNEST RENAN.--«_Le Prêtre de Némi_». 245 ÉMILE ZOLA.--«_L'Oeuvre_». 263 -- «_Le Rêve_». 279 PAUL BOURGET.--_Études et portraits._ 291 JEAN LAHOR. 301 GROSCLAUDE. 309 PRONOSTICS POUR L'ANNÉE 1887. 321 CONTES DE NOËL. 331