‹ Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits LittérairesChapitre 4 sur 20 · IV.

IV.

Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir, je ne prétends pas du tout qu'ils s'appliquent à la personne de M. Paul Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espèce de poésie vague, très naïve et très cherchée, que je m'efforçais de définir tout à l'heure, est un peu celle de l'auteur des _Poèmes saturniens_ et de _Sagesse_ dans ses meilleures pages. La poésie de M. Verlaine représente pour moi le dernier degré soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon esprit infirme puisse admettre. Au delà, tout m'échappe: c'est le bégayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit Baudelaire, le vent de l'imbécillité qui passe sur nos fronts. Parfois ce vent souffle et parfois cette nuit s'épanche à travers l'oeuvre de M. Verlaine; mais d'assez grandes parties restent compréhensibles; et, puisque les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un initiateur, peut-être qu'en écoutant celles de ses chansons qui offrent encore un sens à l'esprit, nous aurons quelque soupçon de ce que prétendent faire ces adolescents ténébreux et doux.

Dans leur ensemble, les _Poèmes saturniens_ (comme beaucoup d'autres recueils de vers de la même époque) sont tout simplement le premier volume d'un poète qui a fréquenté chez Leconte de Lisle et qui a lu Baudelaire. Mais ce livre offre déjà certains caractères originaux.

On dirait d'abord que ce poète est, peu s'en faut, un ignorant.--Vous me répondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas pour être original.--Mais je suppose ce point admis que, malgré tout et en dépit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai poète. Disons donc que ce poète est souvent peu attentif au sens et à la valeur des signes écrits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre aux grands mots ou à ceux qui lui paraissent distingués.

J'ouvre le livre à la première page. Dans les vingt vers qui servent de préface, je lis que les hommes nés sous le signe de Saturne doivent être malheureux,

Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne Par la _logique_ d'une influence maligne.

Que veut dire ici le mot _logique_, je vous prie? Je vois au même endroit que le sang de ces hommes

Roule En grésillant leur triste idéal qui s'écroule.

Voilà des métaphores qui ne se suivent guère. Je tourne la page. J'y lis que, dans l'Inde antique,

_Une connexité grandiosement alme_ Liait le Kçhatrya serein au chanteur calme.

Je continue à feuilleter. Je trouve des «grils sculptés qu'_alternent_ des couronnes» et «des éclairs _distancés_ avec art», et de très nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une façon si choquante une expression scientifique et des mots de poète:

_L'atmosphère ambiante_ a des _baisers de soeur_.

Ces bigarrures fâcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez à chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume à l'autre. Chose inattendue, ce poète, que ses disciples regardent comme un artiste si consommé, écrit par moments (osons dire notre pensée) comme un élève des écoles professionnelles, un officier de santé ou un pharmacien de deuxième classe qui aurait des heures de lyrisme. Il y a une énorme lacune dans son éducation littéraire. La mienne, il est vrai, me rend peut-être plus sensible que de raison à ces insuffisances et à ces ridicules.

C'est amusant, après cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le sculpteur de strophes, le monsieur qui se méfie de l'inspiration,--et écrire avec béatitude:

À nous qui ciselons les mots comme des coupes Et qui faisons des vers émus très froidement... Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes, La science conquise et le sommeil dompté.

Mais cet écrivain si malhabile a pourtant déjà, je ne sais comment, des vers d'une douceur pénétrante, d'une langueur qui n'est qu'à lui et qui vient peut-être de ces trois choses réunies: charme des sons, clarté du sentiment et demi-obscurité des mots. Par exemple, il nous dit qu'il rêve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec lui; et il ajoute:

Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des _aimés que la vie exila_.

Son regard est pareil aux regards des statues, Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a _L'inflexion des voix chères qui se sont tues_.

N'y regardez pas de trop près. «Les aimés que la vie exila», cela veut-il dire «ceux pour qui la vie fut un exil», ou «ceux qui ont été exilés de la vie, ceux qui sont morts»?--«L'inflexion des voix chères qui se sont tues», qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion qu'avaient ces voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles se taisent, celle qu'elles ont dans le souvenir?--En tous cas, ce que ces vers équivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de quelque chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement rêver. Et l'on m'a dit que ces vers étaient délicieux, et je l'ai cru.

De la douceur! de la douceur! de la douceur!

--Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela rappelle le «bénin, bénin», de M. Fleurant.--Point. C'est un vers plein d'ingénuité par où commence un sonnet très tendre. Et ce sonnet est joli, et j'en aime les deux tercets:

Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant, La fauve passion va sonnant l'oliphant. Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!

Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, Et fais-moi des serments que tu rompras demain, Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse.

J'aime aussi la _Chanson d'automne_, quoique certains mots (_blême_ et _suffocant_) ne soient peut-être pas d'une entière propriété et s'accordent mal avec la «langueur» exprimée tout de suite avant:

Les sanglots longs Des violons De l'automne Blessent mon coeur D'une langueur Monotone.

Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens, Et je pleure.

Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte De çà, de là, Pareil à la Feuille morte.

(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne comparée aux longs sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur du _Traité du verbe_ croit avoir inventées. Or, me reportant à ce mystérieux traité, j'y vois que les sons _o_ et _on_ correspondent aux «cuivres glorieux», et non pas aux violons: que ceux-ci sont représentés par les voyelles _e_, _é_, _è_, et par les consonnes _s_ et _z_, et qu'ils traduisent non pas la tristesse, mais la passion et la prière... À qui donc entendre?)