‹ Les Coups d’épée de M. de la GuercheChapitre 36 sur 72 · 3 · III

3 · III

On se souvient que Magnus était sorti du camp du roi Gustave-Adolphe, tranquillement, au pas, tandis que M. de la Guerche et Renaud disparaissaient dans un nuage de poussière. Il était de l’avis de ces sages qui pensent que ceux qui arrivent le plus loin ne sont pas ceux qui vont le plus vite. Tandis que sa monture frappait la terre d’un pied élastique et régulier, Magnus réfléchissait. L’entreprise dans laquelle il venait de s’engager n’était pas commode ; mais il en avait tenté de plus difficiles, et, avec l’aide de Dieu et de Baliverne, il espérait bien s’en tirer. À la première bifurcation de la route, il prit la direction du midi résolûment et commença ce métier de batteur d’estrade, qu’il avait si souvent pratiqué et pour lequel il semblait avoir été créé. Pas un homme alors, pas un voyageur, pas un soldat, pas un marchand qu’il n’interrogeât ; pas un carrosse, pas une charrette, pas une litière qu’il ne sondât du regard ; pas une troupe de cavaliers à laquelle il ne se mêlât ; pas de colporteur ou de bohémien qu’il ne fit parler ; pas de mendiant ou de moine avec lequel il ne s’assît sous un arbre ou devant un pot de bière. S’il s’arrêtait dans une hôtellerie, il en visitait toutes les chambres ; s’il demandait l’hospitalité dans un château, il savait, une heure après, quels hôtes l’avaient hanté depuis six mois ; s’il traversait une ville ou quelque bourg, il connaissait toutes les maisons la nuit venue. Point de calvacades qu’il n’accompagnât pendant une heure ou deux. Il professait cette maxime : « Que le vin a été donné à l’homme pour lui délier la langue. » En conséquence, il offrait à boire à quiconque avait soif. Peu de passants lui refusaient de vider un broc, et il savait bientôt quels hommes et quelles femmes voyageaient sur les routes voisines.

« Que je découvre une fois seulement la piste de M de Souvigny, disait-il, et je la suivrai jusqu’à l’extrémité du monde. »

Magnus avait recueilli déjà un certain nombre de renseignements qui lui permettaient d’asseoir quelques conjectures sur la direction que suivaient les deux prisonnières, lorsqu’un matin, et au moment où il bouclait son porte-manteau sur la selle de son cheval, il vit entrer dans la cour de l’hôtellerie qu’il allait quitter un messager dont la figure était tout ensanglantée. L’homme jurait comme un païen, le cheval boitait. Le regard dont Magnus enveloppa le cavalier lui fit reconnaître les armes de Jean de Werth brodées sur la manche du messager ; son pied quitta l’étrier aussitôt, et il s’approcha du nouveau venu.

« Que l’enfer confonde ce cheval ! cria le messager en appliquant un furieux coup de poing sur la tête de l’animal ; j’ai quinze lieues encore à faire, et c’est à peine si j’aurai la force de gagner un lit. »

On voyait, en effet, que le cavalier qui venait de mettre pied à terre se soutenait à peine.

« Et vous appartenez à un maître qui ne permet pas qu’on s’endorme en route, dit Magnus.

Le messager regarda le soldat.

« Surtout quand il s’agit d’une mission de confiance, reprit-il vivement, les heures, les minutes sont comptées ; j’étais en avance, et grâce à ce maudit cheval qui manque des quatre fers à la fois et m’envoie la face en avant contre un amas de cailloux, je n’arriverai plus. C’est vingt écus d’or que je perds ! »

Un nouveau coup de poing tomba sur la tête du cheval qui chancela et hennit de douleur.

Épuisé lui-même par la fatigue et par le sang qu’il perdait, le messager tomba sur un banc.

Une inspiration soudaine illumina l’esprit de Magnus, et, regardant bien en face le blessé qui s’essuyait le front :

« Vingt écus d’or que vous aurait donnés le baron Jean de Werth, reprit-il, et vingt autres encore que n’aurait pas manqué de vous offrir M la baronne d’Igomer, c’est beaucoup d’argent que vous perdez ! »

Le blessé tressaillit.

« Comment savez-vous cela ? s’écria-t-il.

— J’étais au service de M la baronne il y a huit jours à peine, répliqua Magnus hardiment, et Dieu sait si elle attendait avec impatience la réponse de votre maître ! Il y a des heures où, pour l’avoir, ce n’est pas une maigre somme de vingt écus qu’elle eût tirée de sa poche, mais cinquante, mais cent !

— Cent ! s’écria le blessé qui fit un effort pour se relever et retomba sans force sur le banc.

— Écoutez donc ! Quand il y a sous roche une anguille qui s’appelle M de Souvigny et au bout de l’hameçon une belle carpe qui se nomme M de Pardaillan, cela vaut bien une poignée d’or.

— Toucher au bout et tout perdre ! s’écria le blessé qui fermait les poings.

— Et cela parce qu’un cheval a de mauvaises jambes ! »

Le messager gémit profondément ; ses doigts caressaient un pli qu’il portait sous son pourpoint, et du coin de l’œil il examinait Magnus.

« Voyons, poursuivit celui-ci, entre camarades il faut s’aider ; que donneriez-vous à l’honnête homme qui se chargerait de galoper pour vous ?

— Dix écus d’or.

— Donnez-m’en vingt, et par bonté d’âme je me dérangerai de mon chemin, et celle qui fut ma maîtresse recevra la lettre de M Jean de Werth.

— Vous dites vingt écus d’or ?

— Vingt ! répondit Magnus qui ne voulait pas, en cédant mal à propos, éveiller les soupçons du messager.

— Et quoi que vous donne M la baronne, le reste sera pour moi ? »

Magnus parut hésiter.

« Soit, » dit-il enfin.

Le messager tira lentement la dépêche de son pourpoint.

« Maudit cheval ! » reprit-il en la serrant entre le pouce et l’index.

Magnus, qui dévorait la lettre des yeux, ne se hâta pas de la prendre cependant.

Les doigts du messager ne se pouvaient détacher du papier

« Qui me répond de votre bonne foi ? dit-il tout à coup en fixant un regard inquiet sur Magnus.

— Rien ! répondit tranquillement celui-ci ; donc si vous vous croyez en état d’entreprendre cette course, essayez. Je ne tiens nullement à changer de route ; la pensée de venir en aide à un camarade, et celle aussi de gagner un honnête salaire, m’ont seules fait parler : mais si vous ne voulez pas de mes services, bonsoir ! »

Tout en parlant ainsi, Magnus fit mine de se retirer ; le blessé l’arrêta.

« Voici la dépêche, dit-il ; songez que si vous ne la portiez pas et promptement, vous répondriez de votre négligence à M Jean de Werth. Le connaissez-vous ?

— Un peu.

— Cela suffit. Sa Seigneurie a le bras long, l’épée plus longue encore ; quand elle rit, cela donne le frisson ; mais quand elle ouvre la main, il en tombe une pluie d’or.

— On fera en sorte de contenter ce noble seigneur. Maintenant, où trouverai-je M la baronne d’Igomer ?

— Dans un village voisin de Burgstall, à l’enseigne des Trois-Rois ; elle y demeurera jusqu’à demain soir.

— J’aurai l’honneur de la saluer demain matin.

— Hum ! votre bête a donc des jambes de cerf ? dit le messager en jetant un regard d’envie sur le cheval de Magnus.

— C’est un oiseau. »

La dépêche passa des mains du blessé aux mains de Magnus ; celui-ci étouffa le profond soupir de contentement qui soulevait sa poitrine, et glissant sans trop d’empressement le papier dans sa poche.

« Je suis bon diable, reprit-il ; quand on a confiance en moi, je paye d’avance : voilà dix écus d’or qui sont les arrhes de notre convention.

— Partez vite ! s’écria le blessé, on n’a pas tous les jours la chance de trouver un compagnon qui a la bourse d’un juif sous la veste d’un soldat !

— Un mot encore, l’ami ; il peut se faire que Jean de Werth me demande de vos nouvelles ; il peut se faire aussi que j’aie besoin de prendre votre nom : comment vous appelez-vous ?

— Karl Mayer.

— Eh bien ! si je dois être Karl Mayer, je ferai en sorte que vous soyez content de moi. »

Magnus voyagea toute la nuit, demandant à sa monture, qu’il avait jusqu’alors ménagée, toute sa force et toute sa vitesse. Un instant il eut la pensée de briser le sceau de la dépêche dont ses doigts interrogeaient sans cesse le papier ; il pénétrerait ainsi les secrets desseins de Jean de Werth, et parviendrait plus aisément à les déjouer ; mais sans dépêche, comment se présenterait-il à M d’Igomer ? quels moyens aurait-il de communiquer avec les prisonnières ? Le plus important était de les découvrir d’abord et de vivre auprès d’elles ; le soin de les délivrer viendrait après. Une fois maître de la confiance de la baronne, Magnus prendrait conseil des circonstances. Ces résolutions bien arrêtées, le cavalier poussa son cheval et entra la tête haute dans le village, au milieu duquel se balançait au bout d’une tringle de fer une enseigne portant sur un fond jaune l’image de trois Turcs vêtus d’habits magnifiques bariolés de vert et de rouge.

Il était devant l’auberge des Trois-Rois.

En saluant M d’Igomer, Magnus posa complaisamment la main sur le pommeau de Baliverne. M de Souvigny et M de Pardaillan étaient désormais sous la protection d’un fer qui ne l’avait jamais trahi qu’une fois. Mais alors Magnus combattait contre M. de la Guerche.

« Et c’était un avertissement du ciel, » pensait Magnus.

Un éclair de joie illumina le visage de la baronne, après qu’elle eut parcouru la dépêche que le faux messager venait de lui remettre.

« M le baron Jean de Werth me mande qu’il vous suit de près, dit la baronne. Dieu sait avec quelle impatience je l’attendais !

— Cette impatience, il la partage, répondit froidement Magnus.

— Sa Seigneurie vous attache à mon service.

— Je le savais.

— Et m’assure que je puis avoir toute confiance en vous.

— Je la mérite.

— Je vous commets donc à la garde de deux jeunes personnes qui s’obstinent à ne pas vouloir suivre les conseils de ceux qui les aiment, et qui ont de coupables désirs d’indépendance.

— Je réponds d’elles corps pour corps. »

Md’Igomer baissa la voix, et, sans regarder Magnus qui restait devant elle, impassible et debout :

« M de Pardaillan et M de Souvigny ont auprès de leur personne, poursuivit-elle, un vieil écuyer qui s’entête à ne pas les quitter malgré son grand âge. Vous lui ferez comprendre qu’il doit s’éloigner.

— Les arguments ne manqueront point, ni les bras non plus. Il disparaîtra.

— Vous me comprenez à merveille.

— M Jean de Werth a toujours remarqué que je ne manquais pas d’un certain esprit. J’ose espérer que madame la baronne partagera un jour cette conviction.

— Je n’en doute pas ; mais puisque vous comptez si fort sur le poids de votre éloquence, ces mêmes raisonnements qui vous doivent si bien réussir vous les emploierez également à l’égard de quatre ou cinq serviteurs qui accompagnent cet écuyer, et qui ne sont pas moins têtus.

— On mesurera la force de la dialectique à la force de la résistance. »

Md’Igomer sourit.

« Si jamais vous quittiez le service de M Jean de Werth, reprit-elle, je vous attacherais volontiers au mien.

— Madame la baronne ne s’en trouverait pas mal.

— Venez là, maintenant, que je vous présente à mes deux jeunes amies. Votre règle de conduite avec elles doit être politesse et surveillance.

— Si madame la baronne me le permet, je ferai passer l’une de ces vertus avant l’autre. »

Et il suivit M d’Igomer qui se dirigeait vers l’appartement des deux cousines.

Magnus soutint, sans broncher, le regard que lui jeta M de Souvigny. En apprenant que ce nouveau personnage, tigré de boue et maculé de poussière, allait être attaché à leur personne, Diane fronça le sourcil.

« Nous avions notre écuyer, dit-elle.

— Il est bien vieux, bien cassé ! » répondit la baronne qui s’éloigna.

Magnus, qui la suivait, passa devant Adrienne, et, la regardant avec une fixité extraordinaire, laissa tomber à ses pieds un petit bout de papier. Adrienne le ramassa, tandis que le cavalier posait un doigt sur ses lèvres. Comme il allait passer la porte, Adrienne ouvrit ce morceau de papier et lut le nom de Magnus.

Un cri allait jaillir de sa bouche ; il la regarda de nouveau et elle le reconnut alors à l’expression de ses yeux. Presque au même instant, Magnus disparut.

Aussitôt qu’elle fut seule, M de Souvigny saisit le bras de M de Pardaillan.

« Magnus est ici !… Comprends-tu, dit-elle, Armand n’est pas loin !

— Et M. de Chaufontaine non plus alors ! » répondit Diane.

Et les deux cousines tombèrent dans les bras l’une de l’autre, en remerciant Dieu.

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