3 · VII
Il nous faut maintenant abandonner Magdebourg et retourner auprès des deux gentilshommes que nous avons laissés courant par monts et par vaux, mais dans des directions opposées, à la poursuite de M d’Igomer. Armand-Louis non plus que Renaud n’avaient rencontré nulle part des traces de celles qu’ils brûlaient également du désir d’atteindre. Trois ou quatre fois trompés par de fausses indications, ils avaient poussé leur course vers des villes et des châteaux où personne ne savait ce qu’ils voulaient. Pour M. de la Guerche, M d’Igomer était une fée invisible, pour M. de Chaufontaine c’était la plus terrible des chimères. Combien déjà n’avaient-ils pas traversé de bourgs, visité de couvents, rencontré de cavalcades ! Des sylphes et des esprits follets eussent laissé plus de marques de leur passage que M de Souvigny et de Pardaillan. Après avoir battu dans tous les sens un vaste rayon de campagnes, Armand-Louis et Renaud avaient repris tristement le chemin de l’hôtellerie où ils avaient laissé une sentinelle en vedette sur la recommandation de Magnus. Ils y trouvèrent Carquefou qui n’avait rien découvert, et qui tremblait encore au souvenir des périls qu’il avait courus.
La sentinelle avait bu consciencieusement, loyalement déjeuné et dîné, et ne savait rien, si ce n’est que divers messagers étaient arrivés à intervalles inégaux racontant tour à tour que personne n’avait encore rien vu, soit du côté du nord, soit du côté du midi.
Le premier regard de M. de la Guerche apprit à Renaud le résultat négatif de son pèlerinage ; le triste sourire de M. de Chaufontaine fit comprendre à Armand-Louis que le voyage de son compagnon n’avait pas été plus heureux.
Ces deux cœurs robustes éprouvèrent une sorte de commotion électrique. Pâles et les yeux humides, Armand-Louis et Renaud joignirent leurs mains dans une étreinte muette. Carquefou avait l’apparence d’un mort.
« Si Adrienne est perdue pour moi, malheur à Jean de Werth ! s’écria M. de la Guerche ; fût-il à la cour de Ferdinand d’Autriche, sous l’ombre du trône impérial, je le tuerai !
— Si quelque homme du nom d’Igomer existe en Allemagne, dit à son tour M. de Chaufontaine, fût-il au fond des enfers, j’irai demander à ses entrailles compte de M de Pardaillan ! »
Un vague espoir leur restait encore. Peut-être l’une des deux captives avait-elle réussi à faire parvenir de leurs nouvelles à M. de Pardaillan. Un mouvement simultané les poussa l’un et l’autre à se rendre sans retard au camp du roi de Suède auprès de qui le vieux gentilhomme était resté.
Gustave-Adolphe était alors avec quelques milliers d’hommes dans les environs de Postdam, où il s’efforçait, par les remontrances les plus éloquentes, appuyées de diverses pièces d’artillerie braquées contre la ville, de détourner son beau-père, l’électeur de Brandebourg, de l’alliance de Ferdinand. Il y avait pour lui une importance extrême à ne pas laisser, entre l’armée qu’il se proposait de conduire au cœur de l’Allemagne, et les rivages de la Suède, une province hostile dont les places fortes, en cas de revers, pussent s’opposer à son retour.
Les remontrances non plus que les plaidoyers de Gustave-Adolphe en faveur des princes protestants d’Allemagne, menacés dans leur indépendance par la puissante maison de Hapsbourg, n’avaient pas de prise sur le cœur astucieux de George-Guillaume, mais les pièces d’artillerie produisaient une meilleure et plus profonde impression sur son esprit. À mesure que leur nombre augmentait, l’électeur de Brandebourg se montrait de plus en plus disposé à traiter. Lorsque le roi de Suède, fatigué des longues hésitations qui lui faisaient perdre un temps précieux, prit le parti violent de diriger les bouches de ses canons contre le palais de son beau-père, celui-ci, convaincu désormais par l’excellence des arguments qu’on lui présentait, consentit sérieusement à négocier. Malheureusement pour la cause que le roi de Suède était venu défendre en Allemagne, Gustave-Adolphe n’était pas seul au courant des pourparlers qui le retenaient tantôt sous les murs de Postdam, tantôt sous les murs de Berlin. Le duc François-Albert savait jour par jour ce qui se passait dans les conseils du roi, et jour par jour il en informait le général en chef de l’armée impériale. Le comte de Tilly, à peu près sûr que Gustave-Adolphe ne sortirait pas de son inaction forcée aussi longtemps qu’il n’aurait pas vaincu la résistance passive de George-Guillaume, voulut frapper un grand coup et résolut de s’emparer de Magdebourg, dont le prince-archevêque avait réclamé l’alliance suédoise et mis sa petite armée sous le commandement de Thierry de Falkenberg, un des lieutenants du jeune roi.
Réunissant donc à la hâte les différentes troupes éparses dans les pays voisins, et pressé par la fougue du comte de Pappenheim, qui brûlait de se mesurer contre le héros du Nord, il se présenta subitement devant la ville libre, au moment où M. de la Guerche et Renaud se rendaient auprès de M. de Pardaillan.
Lorsque les deux gentilshommes entrèrent dans le camp suédois, la nouvelle que Magdebourg était menacé venait d’y parvenir.
Vingt-quatre heures après, un courrier arriva, annonçant que la ville était investie. Un autre messager l’accompagnait. Mais tandis que l’un, expédié par le prince Christian-Guillaume, archevêque protestant de Magdebourg, demandait le roi, l’autre, guidé par Carquefou, demandait M. de Pardaillan, qu’il trouvait au lit, malade et souffrant.
Cette nouvelle inattendue, que Magdebourg était canonné, excita la colère du roi, en même temps que le message apporté par Benko jetait l’épouvante dans l’âme de M. de Pardaillan, Gustave-Adolphe y voyait un échec à la cause pour laquelle il avait tiré l’épée ; le vieil huguenot ne pensait qu’à sa fille et à son enfant d’adoption exposées à toutes les horreurs d’un siége qui empruntait au nom de l’homme qui l’avait entrepris un caractère plus menaçant.
Le visage bouleversé par la terreur, M. de Pardaillan appela auprès de lui M. de la Guerche et Renaud et leur présenta le messager envoyé par Magnus.
« Elles n’ont échappé au danger le plus terrible que pour tomber dans un danger non moins redoutable ! dit-il.
— Dieu ne nous les a-t-il rendues que pour nous les ravir encore ! s’écria Armand-Louis.
— Coquin de Magnus ! murmura Renaud, dire que c’est lui, et non pas moi !… N’importe ! je l’embrasserai de bon cœur lorsque nous entrerons à Magdebourg….
— Entrer à Magdebourg ! interrompit M. de Pardaillan ; avec qui donc comptez-vous y entrer ?
— Mais, j’imagine, avec le roi Gustave-Adolphe, et je prétends que les dragons de la Guerche soient les premiers à en passer les portes.
— Que parlez-vous du roi ! Me verriez-vous si triste si S. M. le roi levait son camp et marchait contre l’ennemi ?… Ah ! ne l’espérez pas ! Le comte de Tilly est seul devant Magdebourg, seul il y entrera.
— Ainsi, vous croyez que Gustave-Adolphe, ce prince à qui vous avez consacré votre vie entière, ne volera pas au secours d’une ville qui s’est donnée à lui ?
— Ah ! ne l’accusez pas ! Peut-il partir quand l’électeur, son beau-père, lui marchande une place forte, et se réserve peut-être la chance maudite de tomber sur les Suédois en cas d’échec, et de les écraser pour obtenir une paix avantageuse de l’empereur Ferdinand ?
— Ainsi vous pensez que Magdebourg ne sera pas secouru ? dit M. de la Guerche qui pâlit.
— Magdebourg ne le sera par personne, si ce n’est par moi. »
M. de Pardaillan fit un effort pour saisir ses armes et se lever, mais une douleur atroce le fit retomber sur son siége en gémissant.
« Ah ! malheureux ! dit-il, leur père seul pouvait leur tendre la main, et leur père misérable est réduit à l’impuissance !
— Vous vous trompez, monsieur le marquis, dit Armand-Louis ; M de Pardaillan et M de Souvigny, à qui ma foi est engagée, ne seront pas abandonnées parce que l’âge et la maladie trahissent votre courage : ne sommes-nous pas là, M. de Chaufontaine et moi ?
— Certes, oui, nous y sommes ! s’écria Renaud, et nous vous le ferons bien voir ! »
M. de Pardaillan, tout ému, leur saisit les mains.
« Quoi ! vous partiriez ?… dit-il.
— Ce serait nous faire injure que d’en douter, répondit M. de la Guerche. Avant une heure, nous aurons quitté le camp. Je vous demande la permission de voir le roi : peut-être aura-t-il quelque ordre à me donner pour le commandant de Magdebourg.
— Je ne sais pas si nous sauverons la ville, dit Renaud ; un secours de deux hommes, ce n’est pas beaucoup ; mais aussi longtemps que nous serons en vie, ne croyez jamais que M de Pardaillan et M de Souvigny soient perdues.
— Voilà un mot que je n’oublierai jamais ! » s’écria le marquis.
Il ouvrit ses bras, les deux jeunes gens s’y jetèrent, et il les retint longtemps pressés sur son cœur.
Comme ils sortaient de la tente de M. de Pardaillan, et tandis que Renaud s’essuyait les yeux, ils rencontrèrent Carquefou qui astiquait le pommeau de sa rapière avec la manche de sa casaque de cuir.
« Monsieur, dit l’honnête valet en s’approchant de M. de Chaufontaine, j’ai les oreilles longues, ce qui fait que j’entends, même quand je n’écoute pas…. Pourquoi avez-vous parlé tout à l’heure à M. le marquis de Pardaillan du secours de deux hommes ? ne me comptez-vous point, monsieur, ou, à votre sens, ne suis-je pas un homme tout entier ? On peut être poltron de naissance, poltron par caractère et par principes, et n’en pas être moins brave dans l’occasion. C’est ce que je me propose de vous démontrer quand nous serons sous les murs de Magdebourg. Cela dit, monsieur, permettez-moi d’aller faire mon testament, car, pour sûr, nous ne reviendrons pas de cette expédition. »
Armand-Louis, ayant laissé à Renaud le soin de tout préparer pour leur départ, se rendit chez le roi. Son nom lui ouvrit toutes les portes. Il trouva auprès de Gustave-Adolphe le duc François-Albert, qui semblait examiner des cartes et des plans étendus sur une table.
La vue du Saxon rappela à M. de la Guerche les recommandations de Marguerite. Au sourire gracieux du duc, il répondit par un froid salut, puis, élevant la voix :
« Je ne viens pas auprès de vous, sire, pour les affaires de mon service, dit-il ; un intérêt personnel m’y a conduit. Puis-je espérer que Votre Majesté voudra bien m’accorder quelques instants d’entretien particulier ? »
Le duc fronça le sourcil.
« Je ne veux gêner personne, dit-il ; je sors, monsieur le comte. »
Armand-Louis s’inclina sans répondre, et François-Albert s’éloigna.
« Ah ! vous n’aimez pas ce pauvre duc ! s’écria le roi.
— Et vous, sire, vous l’aimez trop ! » dit Armand-Louis.
Le roi prit un air de hauteur :
« Si de telles paroles ne tombaient d’une bouche amie, reprit-il, je vous dirais, mon cher comte, que je suis seul juge de mes affections.
— Une personne dont Votre Majesté ne suspectera pas le dévouement, une femme qui priait pour Gustave-Adolphe, le jour où la flotte quittait les rivages de la Suède, n’aimait pas non plus M. de Lauenbourg : ai-je besoin de nommer Marguerite ? »
Le roi tressaillit.
« Ah ! Marguerite vous l’a dit aussi ? s’écria-t-il, je le savais il lui inspirait une sorte d’effroi, personne autour de moi ne l’aime, ce pauvre duc, mais c’est mon ami d’enfance ; un jour je l’ai cruellement offensé….
— Croyez-vous, sire, qu’il l’ait oublié ?
— Il suffit que je m’en souvienne pour que je lui pardonne d’y penser. Ah ! mon premier devoir est de tout tenter pour effacer la trace de cet outrage ! »
Gustave-Adolphe fit deux ou trois pas dans la salle que François-Albert venait de quitter.
« Quel sujet vous amène ici, que voulez-vous de moi ? » reprit-il presque aussitôt.
Armand-Louis comprit qu’il ne fallait pas insister.
« M de Souvigny est à Magdebourg ; or la diplomatie en ce moment suspend la guerre, les troupes impériales que commandait Torquato Conti ne tiennent plus la campagne et se dispersent dans toutes les directions ; ma présence ici est inutile, je vais donc à Magdebourg, dit-il.
— À Magdebourg ! Que ne puis-je y courir avec vous ! s’écria Gustave-Adolphe.
— Et je viens demander à Votre Majesté si elle n’a pas quelque ordre à me donner pour Thierry de Falkenberg ?
— Dites-lui qu’il tienne jusqu’à la dernière extrémité, qu’il brûle sa dernière cartouche, qu’il tire son dernier boulet, qu’il défende la dernière muraille, qu’il meure s’il le faut ; foi de Gustave-Adolphe, dès que la liberté d’agir me sera rendue, j’irai lui porter le secours de mon épée.
— Est-ce tout ?
— Tout ! Ah ! dites-lui que si l’électeur de Brandebourg ne m’enchaînait pas ici, c’est avec moi que vous seriez arrivé ! »
D’un geste violent le roi froissa les cartes et les plans qu’on voyait sur la table.
« Si l’électeur George-Guillaume n’était pas le père d’Éléonore, reprit-il d’une voix sourde, voilà six semaines qu’il ne resterait pas pierre sur pierre de Spandau, et que mes dragons planteraient les piquets de leurs chevaux dans les rues de Berlin ! »
Armand-Louis fit un pas vers la porte.
« Excusez-moi, sire ; mes heures sont comptées, dit-il. Je pars.
— Bonne chance alors, répondit le roi qui lui tendit la main. Ah ! le plus heureux, c’est vous !
— J’ai maintenant une prière à vous adresser. Votre Majesté seule sait où je vais. Qu’elle veuille bien n’en parler à personne.
— Pas même au duc de Lauenbourg, n’est-ce pas ? répondit le roi avec un sourire.
— Au duc de Lauenbourg, surtout.
— Vos affaires sont les vôtres ; je me tairai, » dit le roi avec une nuance de dépit.
Le duc François-Albert n’était pas dans la galerie qui précédait l’appartement du roi, mais Armand-Louis y découvrit Arnold de Brahé.
« Ah ! dit-il en courant à lui, le visage d’un ami là où je craignais de rencontrer une figure détestée…. c’est une double bonne fortune ! »
Puis, l’entraînant dans l’embrasure d’une fenêtre :
« Vous aimez le roi comme vous aimez la Suède ? reprit-il.
— C’est mon maître par la naissance, c’est mon maître aussi par le choix ; ma vie et mon sang sont à lui.
— Alors, veillez sur Gustave-Adolphe.
— Qu’y a-t-il donc ?
— Il y a un homme que le roi aime et qui hait le roi.
— Le duc de Saxe-Lauenbourg ?
— Plus bas ! plus bas ! Quand cet homme sera dans la chambre du roi, soyez debout près de la porte, la main sur la garde de votre épée. S’il l’accompagne à la chasse, galopez auprès de lui. Si quelque expédition attire le roi loin du camp, ne perdez pas l’autre de vue. Qu’il sache bien qu’un cœur dévoué est là, que deux yeux fidèles surveillent toutes ses actions. Il est lâche, alors peut-être n’osera-t-il rien. Foi de gentilhomme, si je vous parle ainsi, c’est que j’ai des raisons pour le faire.
— Soyez sans crainte, je marcherai dans son ombre, je respirerai dans son air, » dit Arnold qui serra vigoureusement la main d’Armand-Louis.
Quand la nuit vint, trois hommes qui couraient à cheval étaient déjà loin du camp. Ils suivaient la route qui, de Spandau, se dirige vers Magdebourg.
« Ah ! disait le duc de Lauenbourg qui n’avait plus revu M. de la Guerche, si le capitaine Jacobus était ici, je l’aurais lancé sur les traces de ce maudit Français ! »