La Révélation
L’idée d’une création appelle fatalement celle d’une Législation suprême, et l’idée d’une Législation suprême implique nécessairement celle d’une inévitable sanction.
Cela est si exact qu’il n’est pas une seule religion qui ne comporte à la fois des prescriptions et des défenses constituant la loi de Dieu, et un système de récompenses et de châtiments destiné à sanctionner cette loi.
Il faut ajouter que, pour s’ériger en Juge suprême, il devient nécessaire que le Maître nous fasse connaître sa Loi, afin que nous sachions ce qu’il faut faire pour mériter la récompense, ce qu’il faut éviter pour fuir le châtiment.
La Révélation, c’est l’acte par lequel le Créateur, principe de toute Justice et de toute Vérité, nous aurait fait connaître sa Loi. Il se serait servi, à titre d’intermédiaires, des Êtres de prédilection : prophètes et apôtres que la religion chrétienne nous présente comme inspirés de Dieu.
C’est donc par la bouche de ces personnages inspirés que le Verbe divin se serait fait entendre, et c’est dans les Écritures dites « Saintes » que serait consignée la Révélation.
Eh bien ! que nous enseignent les Écritures touchant les origines du monde en général et de l’homme en particulier ? Elles nous enseignent des choses que l’ignorance de nos pères a pu prendre pour des vérités, mais qu’il n’est plus permis de croire aujourd’hui, tellement elles sont en désaccord avec les affirmations de la science contemporaine…
Elles nous enseignent que, sortant brusquement de sa séculaire inaction, le nommé Dieu eut la fantaisie de donner naissance à ce qui existe et créa le tout en six jours.
Àquel moment l’Éternel a-t-il fait cet ouvrage ? Quand s’est-il abaissé, comme dit Malebranche, jusqu’à daigner se faire créateur ? À un moment donné du temps. Voilà ce qu’affirment toutes les Genèses, ce qu’impliquent d’ailleurs le mot et l’idée de création. Alors Dieu se serait croisé les bras pendant toute l’éternité antérieure !
Mais qu’est-ce qu’une éternité coupée en deux ? Comment admettre le grand géomètre dormant toute une première éternité, puis s’éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers absent jusqu’alors, pour remplir et peupler le vide insondable, pour donner à cette mort universelle la vie universelle ?
La contradiction est flagrante. L’Être nécessaire n’a pu rester un seul moment inutile. L’Être actif et éternel n’a pu manquer d’agir éternellement. Il faut donc admettre un monde éternel comme le créateur. Mais en admettant cette co-existence, on avoue que l’Univers n’a point été créé, que la création est un non-sens, une impossibilité.
Les Écritures placent le déluge 700 ans après la création et 3 700 ans avant la naissance de Jésus-Christ, dont 1 900 ans nous séparent. De l’addition de ces trois chiffres, il résulte que la création remonterait à 6 300 ans. Tel est l’extrait de naissance qu’il a plu au Très-Haut de délivrer à son œuvre et de nous communiquer par la révélation.
Or, il est établi par des calculs rigoureusement exacts que les bouleversements géologiques qui ont révolutionné notre propre planète remontent à des milliers et à des centaines de milliers de siècles. Qui ne sait, par exemple, qu’une de nos plus hautes futaies actuelles ne produisant, réduite en houille, qu’une mince couche de 15 millimètres, on a calculé que pour former des strates profondes d’un bassin houiller comme celui du Northumberland, il n’a pas fallu moins de neuf millions d’années ? Et pourtant la formation houillère n’est qu’une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l’époque historique, l’apparition de l’homme sur la terre.
Quant à cette dernière époque, les preuves abondent qu’elle remonte à plusieurs milliers de siècles. On a, dans maints endroits, recueilli des ossements humains enfouis à des profondeurs considérables à côté de silex, de poteries et d’autres objets mêlés à des restes de grands pachydermes. Il devient évident, par le calcul de proportion, que l’homme, contemporain des éléphants et des rhinocéros, existait déjà il y a près de trois cent mille ans.
Parlerai-je de cette ridicule légende d’Adam et d’Ève dans le paradis terrestre, en état de parfaite félicité, frappés subitement de déchéance pour avoir enfreint la défense de goûter au fruit défendu ? Parlerai-je de Josué arrêtant le soleil ? Parlerai-je de Jonas séjournant trois jours dans le ventre d’une baleine, alors qu’il est démontré que l’œsophage de cet animal ne permet pas le passage d’un corps humain ? Parlerai-je de la traversée à pied sec de la mer Rouge ? Parlerai-je…
Non ! c’est par trop ridicule. L’absurdité est trop flagrante. Quelle posture pour un Dieu, pour le principe et la source de toute vérité et de toute science, que cet étalage de stupidités, cet amoncellement de mensonges ou d’erreurs ! N’insistons pas.