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Chapitre 1

Depuis deux heures le combat faisait rage dans la plaine aux environs de Péronne en France. Des mitrailleuses cachées derrière un massif envoyaient une telle grêle de balles que l’air en était criblé. Et la mort chevauchait invisible parmi ces hommes qui tombaient terrifiés, éperdus dans cette mêlée.

Pendant une bataille de grande envergure où tant d’éléments sont en jeu, où chacun a une vue bornée de l’action générale, et ne se rend compte que de ce qui l’entoure immédiatement, il suffit d’un tumulte, d’un arrêt insolite, d’une bousculade pour jeter la panique dans les rangs. La terreur, les courses affolées des uns, l’angoisse, l’effarement des autres se communiquent aux plus braves. Et la mêlée devient un horrible fouillis d’hommes crispés par l’effroi de la mort qui plane autour d’eux dans les balles qui sifflent, les détonations, le feu, les éclats d’obus et tout ce que l’enfer de la guerre vomit dans sa rage.

Au milieu de cette débandade où chacun fuyait courbé sous la pluie sinistre des mitrailleuses, le capitaine Maurice Bertrand domina ses hommes. Sa volonté plus mâle que la déroute rappela leur courage. Sa voix de tonnerre les électrisa :

— Où allez-vous, les amis ?

Aiguillonnés par ces fortes paroles, ils se cabrèrent, s’acharnèrent dans cette rafale noire et sanglante. Ils tombaient, percés, déchiquetés, la tunique trouée, leur sac crevé, les yeux agrandis et vitreux, du sang plein la bouche. L’air était en feu, la terre tremblait, rien n’existait, que cette infernale mêlée.

L’ennemi ne semblait pas vouloir ralentir son attaque. Les guêpes méchantes des balles continuaient leur chant qui vibre, frôle et tue.

Le capitaine Bertrand avait repéré le nid de mitrailleuses qui décimaient ses hommes. Il fallait s’en emparer. Suivi d’une quarantaine de soldats, au milieu de la fureur grandissante du combat, ils se ruèrent à l’assaut des positions ennemies. Dans les hautes herbes, parmi les arbustes, dans la fumée, ils arrivèrent sur les Allemands sans que ceux-ci eussent le temps de les voir venir. Ce fut une lutte corps à corps. Des couples d’hommes dans un embrassement hideux, dans une étreinte convulsive, les jambes tendues, les bras enlacés, se broyaient les os, s’assommaient à coups de poings, s’affaissaient l’un sur l’autre, se tenant à la gorge d’où s’exhalait l’horreur. Le vainqueur enfonçait ses genoux dans la poitrine du vaincu, le piétinait dans un dernier hoquet.

Le peloton du capitaine Bertrand avait eu le dessus. Des corps d’Allemands gisaient, un filet rouge coulant de la bouche ouverte. Plusieurs Canadiens étaient tombés. Bertrand lui-même était blessé à la cuisse. Il avait senti comme une brûlure et s’était aperçu que du sang dégouttait sur ses souliers.

Les ennemis continuaient à tirer à terrain découvert d’une pièce qu’ils avaient dans un champ. Bertrand organisa un détachement dans le but de la capturer. Voilà que dans cette plaine verdoyante ces hommes couraient comme à un jeu. Le feu augmentait d’intensité. À une centaine de verges, Bertrand tomba, renversé par un choc qui lui parut être un grand éblouissement, se sentit précipité en bas comme s’il tombait d’une haute montagne. Il lui semblait qu’il avait rebondi sur le sol à plusieurs reprises qui allaient diminuant. Et chaque secousse lui martelait les tempes à les lui briser. La nuit entra dans son cerveau, il ne pensa plus.

Cependant le combat progressait. Les Canadiens exaltés jusqu’à l’ivresse avançaient en se battant. La lutte se déplaçait. C’était maintenant sur la lisière de la forêt de Bouchavernes que se concentrait l’action du combat. La plaine était devenue calme. Un soleil magnifique, dans une traînée de pourpre, jetait ses reflets sur les feuilles ocellées de sang, sur des cadavres dont la bouche entrebâillée était pleine de ténèbres et d’effroi.

Le capitaine Bertrand n’était pas mort. Frappé par ricochet, le coup n’avait pas été fatal. Après quelque temps d’inconscience, il se fit en lui un étrange clair-obscur, une compréhension rudimentaire, une intelligence hésitante, une nouvelle conscience frustre qui lui permit de lier les faits dans le présent à la façon des enfants dont la raison commence à se développer. Mais le passé n’existait plus. C’était la nuit profonde jetée sur sa vie, la mousse épaisse de l’oubli sur les trente années qu’il avait vécues. Le coup qu’il avait reçu avait causé des lésions cérébrales qui avaient oblitéré la mémoire. Les animaux ont un vague souvenir du passé, mais le sien était tout anéanti. Une muraille de cent coudées le séparait de sa vie antérieure. Comme les brutes qui se meuvent par instinct, il tenta de se lever. Sa blessure à la jambe sans être grave l’avait affaibli. Il voulut marcher. Il éprouva une raideur qui lui arracha une plainte. Il chancela d’abord et finit par se tenir debout. Il se mit à marcher devant lui, sans but, plus aveuglement que les animaux, qui savent où ils vont. Il se dirigea vers le village, enjambant les cadavres, indifférent, sans les remarquer comme s’il n’avait jamais vu autre chose. Il ignorait qu’il eût déjà existé. Derrière lui c’était le néant. Il commençait une nouvelle vie. Il avait tout oublié, la guerre, sa famille, sa nationalité, jusqu’à son nom. Sur la route de Péronne il rencontra un paysan qui lui parla. Il ne le comprit guère, son entendement et sa faculté de parler se dégageaient encore avec peine des ténèbres où ce choc l’avait enseveli. Il articula quelques sons d’une voix pâteuse et lointaine. Le paysan crut que c’était un de ces pauvres soldats que les monstruosités de la guerre laissaient dans un état confinant à la folie. Il lui parla encore. Il le comprit mieux. Mais son esprit était la table rase où s’étaient effacées toutes les connaissances acquises par les sens. Il balbutia comme l’enfant qui ne connaît encore rien de l’univers. Il ne vivait sa vie nouvelle que depuis une ou deux heures, n’avait vu qu’une plaine avec des soldats morts et ce paysan. Nous connaissons les choses par la relation qui existe entre elles. Pouvait-il même savoir que ces soldats fussent morts s’il n’en avait pas vu de vivants, ou bien qu’ils fussent soldats, c’est-à-dire des hommes qui donnent la mort, s’il n’avait jamais vu d’hommes. Il importe d’ajouter qu’en vertu de cette récente hérédité qu’il tenait de sa première existence, il put réapprendre en quelques heures ce que l’enfant acquiert en quelques années.

Le paysan l’amena chez lui. On lui demanda son pays, son nom, il n’en savait rien. Ces questions n’avait pas de sens pour lui. On l’appela Monsieur Jean tout court. Bientôt il put aider ses bienfaiteurs à leurs travaux. Et le soir il réapprenait à lire et à écrire. Mais aucune lueur ne se projetait encore sur son passé. C’était toujours la nuit, toujours le néant.

À l’armée on le rapporta mort et disparu. Plusieurs de ses hommes l’avaient vu tomber. On ne l’avait pas retrouvé. Mais il était facile de croire qu’il avait dû être enterré, sans qu’on le reconnût, parmi tant d’autres.

Les autorités militaires communiquèrent la nouvelle à sa famille. Sa mère qui avait toujours prié pour lui depuis son départ, dit :

— Je n’ai pas assez prié.

Et il y eut une mère de plus qui pleura son fils.

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