‹ Les derniers paysans - Tome 1Chapitre 3 sur 4 · I.

I.

Le charme que prennent les faits et les idées dans les lointaines perspectives du passé est un phénomène connu de tout le monde, mais qui, pour quelques hommes, va jusqu’à la fascination. Attirés, non vers un résultat particulier de la société antique, mais vers l’antiquité elle-même, ils aiment ce qui a été, comme d’autres ce qui sera. Pour les uns et pour les autres, en effet, c’est la même aspiration passionnée vers l’idéal: regretter le passé ou appeler l’avenir, n’est-ce point toujours protester contre le présent?

Toutefois l’ardeur de ceux pour qui la rouille des âges est un aimant, a quelque chose de plus patient et de plus tenace. Semblables à ce vieux garde-chasse qui, en promenant les voyageurs à travers les débris du château de Woodstock, leur explique les salles détruites, leur vante les tapisseries absentes et se découvre au nom des illustres maîtres depuis longtemps réduits en poussière, ils se font les pieux gardiens des siècles écoulés et mettent toute leur joie à en retrouver les traces. Ne leur demandez ni ce qui se passe aujourd’hui ni ce qui se prépare pour demain; mais interrogez-les sur les croyances, les proverbes ou les contes des ancêtres: chaque pierre moussue dressée aux bords des chemins sera pour eux l’occasion d’une histoire, chaque vieux refrain chanté dans les pâtures réveillera un souvenir; archivistes de la tradition vivante, ils vous feront parcourir le recueil de cette poésie populaire dont ils ont su recomposer, feuille à feuille, un curieux exemplaire.

Traversant, il y a peu d’années, la Normandie, j’avais pu, grâce à une heureuse recommandation, lier connaissance avec un de ces hommes précieux. C’était un ancien soldat de l’Empire, établi comme percepteur dans une bourgade du Cotentin. Bien qu’il n’eût jamais dépassé le grade de maréchal-des-logis, la flatterie communale lui avait décerné le grade de capitaine, qu’il avait d’abord accepté par distraction, puis subi par bonhomie.

--Ils ont trouvé que cela faisait honneur à la paroisse, me disait-il naïvement.--En réalité, le titre imaginaire avait insensiblement absorbé le nom propre, et le percepteur avait fini par ne plus s’appeler que capitaine. Du reste, l’homme justifiait le grade, et la fiction semblait plus vraisemblable que la vérité.

La carrière militaire de notre percepteur avait commencé dans les rangs de ces héroïques soldats de la République, dont Napoléon sut faire, plus tard, de si hardis ouvriers en royauté. Il avait joué avec eux toutes les grandes scènes du drame de l’Empire; mais c’était un homme de la même famille que notre Corret de La Tour-d’Auvergne et que Paul-Louis Courier: là où les autres gagnaient un bâton de maréchal, il avait, lui, grande peine à obtenir une paire de souliers. Aussi vit-il tous ses anciens camarades devenir grands et célèbres, tandis qu’il continuait a manger son pain de munition à la fumée de leur gloire. Il avait été sergent avec Bernadotte et compagnon de chambrée de Murat; mais, ainsi qu’il le disait souvent, la guerre est un placement à fonds perdus que chacun grossit de ses efforts, de ses fatigues, de son sang, et dont les plus heureux touchent seuls le revenu.

Notre maréchal-des-logis se résigna sans peine à n’y rien prétendre; sa vie avait un autre but. Pour lui, la guerre n’était qu’un pèlerinage à travers les antiquités de l’Europe. Si l’on s’égorgeait un peu en chemin, cela pouvait passer pour un simple accident de voyage, comme l’ondée de pluie ou le coup de soleil; cela n’empêchait pas de voir, d’entendre, de comparer surtout; car le souvenir de son coin de Normandie poursuivait le capitaine. Il y rattachait chacune de ses découvertes par l’opposition ou par la ressemblance: son canton était pour lui ce qu’est le petit peuple juif dans l’Histoire universelle de Bossuet, le centre même du monde. Il avait conquis l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, au seul point de vue du Cotentin. Partout il avait fouillé les bibliothèques, visité les monuments historiques, recueilli les traditions. Il en était résulté une érudition très étendue ramenée à un cercle très restreint, et puisant son originalité dans cette opposition même. De plus, ballotté entre sa passion rétrospective et son bon sens contemporain, le capitaine s’efforçait de défendre les crédulités du passé sans pouvoir les partager; il appelait toute son érudition au secours de l’ignorance, et insurgeait perpétuellement la fantaisie contre sa propre raison. De là des contradictions d’autant plus plaisantes, que, comme tous les gens inconséquents, il prétendait au monopole de la logique: la logique, à ses yeux, était-ce qu’il voulait démontrer.

Nous avions parcouru ensemble une partie de la péninsule qui va de Carentan au cap La Hogue. Après avoir suivi quelque temps les méandres de la Dive et traversé ses riches herbages encadrés de haies vives, nous avions gagné Montebourg, nous dirigeant, au nord, vers Quinéville, où je voulais voir la ruine connue sous le nom de Grande-Cheminée. Lorsque nous atteignîmes la hauteur que couronne le village, mon guide me montra une petite butte de gazon d’où le regard s’étendait jusqu’à La Hogue et Falihou. C’était là que le roi Jacques II avait vu, en 1692, quarante-quatre navires français, commandés par Tourville, combattre un jour entier quatre-vingt-huit vaisseaux ennemis, et, vaincus enfin, non par le nombre, mais par l’inconstance du vent, couvrir la plage de leurs épaves enflammées. Le capitaine, animé par ce souvenir glorieux, commençait déjà l’histoire maritime des Normands, et me prouvait que l’Amérique avait été découverte, avant Christophe Colomb, par des matelots du Cotentin, embarqués sur un navire dieppois, lorsqu’un jeune paysan l’accosta en le saluant.

--Eh! c’est Etienne Ferret! s’écria-t-il, bonjour Ferret, que viens-tu faire à Quinéville?

--Pardon, excuse, répliqua le jeune gars, c’est pas que j’y vienne, mais j’y demeure.

--Au fait, je me souviens maintenant, reprit mon conducteur, le curé m’a parlé de toi; tu es garçon de charrue au Chêne-Vert, et il paraît que tu épouses la petite pastoure de la ferme.

--Oui, ils disent ça dans le pays, répliqua Ferret avec un demi-sourire.

--Je ne t’avais pas revu depuis notre rencontre à Caumont, fit observer le capitaine; pourquoi donc as-tu quitté ton ancien maître?

--C’est pas moi, dit Etienne, c’est bien plutôt lui qui m’a quitté.

--Il est mort?

--Pas tout-à-fait, mais autant vaut. C’était, comme on dit dans notre paroisse, un pauvre homme de la noblesse à Martin Firou: Va te coucher, tu souperas demain. Quand il avait pris la ferme des Motteux, il n’avait la bourse pleine que de bonne volonté: c’est pas assez pour graisser la terre et payer les gages. Aussi, un beau jour, les gens de justice sont arrivés avec du timbré, ils vous ont mis la main sur tout, et il a fallu passer le haisset. J’ai été dans la banqueroute pour trois écus.

--Tu supposeras que tu les as bus en maître cidre; mais que sont devenus les pauvres gens des Motteux?

--Le capitaine devine bien qu’ils n’avaient pas à choisir. Ils devaient beaucoup dans le pays, sans compter mes trois écus; aussi le ci-devant fermier et ses fils ont coupé dans le taillis des branches de fesse-larron en guise de monture, et ils sont tous partis pour Milsipipi.

Ce dernier mot me fit redresser la tête.

--Vous ne comprenez pas? dit le percepteur en riant; dans le patois du Bessin, partir pour Milsipipi, c’est aller chercher fortune au loin. Encore une réminiscence de nos expéditions maritimes. Ce sont les Normands qui, après avoir peuplé le Canada, ont établi les premières colonies à l’embouchure du père des eaux. La tradition orale a conservé le souvenir du fait en estropiant le mot. Il y aurait tout un travail à entreprendre sur les expressions usuelles; le langage du peuple contient une partie de ses archives historiques.

--Malheureusement nous ne savons plus y lire, répliquai-je; on a retenu le son, on a oublié l’origine.

--C’est à nous de la retrouver, en suivant à la piste toutes les traces que les siècles ont laissées dans la tradition populaire, dit le capitaine; mais les savants méprisent la tradition à cause des erreurs dont elle est enveloppée: c’est toujours la fable de la jeune guenon rejetant la noix verte qu’elle n’a point su éplucher:

Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.

Au lieu d’interroger les réminiscences confiées à la mémoire, qui, si elles ne rendent pas exactement les faits, en transmettent au moins le mouvement, on cherche l’histoire dans les procès-verbaux, comme on chercherait une prairie dans la botte de foin. On trouve la vie trop complexe, trop mouvante, et, pour plus de commodité, on étudie la mort. Tous les historiens du duché de Normandie, par exemple, ont voulu examiner les actes et les chartes qui faisaient connaître les circonstances de la conquête anglaise; aucun n’a cherché le caractère intime du conquérant dans ce que le peuple raconte du vieux Guillemot.

Le paysan, qui marchait à quelques pas devant nous, se retourna brusquement à ce mot.

--Voyez-vous comme ils reconnaissent le nom de leur gros duc? continua le percepteur en souriant; Guillemot est chez nous ce qu’est le roi René chez nos voisins d’Anjou: l’omnis homo de la chronique populaire.

Et il se mit à chantonner:

Quand est arrivé sur la place, Le gros roi Guill’mot attendoit, Tout près d’ s’en aller à la chasse, Son noir genet qu’on habilloit.

--Tu sais ce que c’est que cette chanson-là, hein, Ferret?

--C’est la complainte de la Croix pleureuse....

--Où l’on raconte la fureur de Guillemot contre la duchesse Mathilde, qui avait eu l’imprudence de lui demander l’établissement d’un impôt sur les bâtards.

Au g’net par trois nœuds il l’attache Et ses mains par trois nœuds aussi; Partout où avec elle il passe, Les mouch’s vont pour boire après lui.

--Sir’! que Dieu jamais ne vous l’rende! Un jour grand dépit vous aurez D’avoir traîné par la grand’ brande L’joli corps qui tant vous aimoit.

Sir’! c’est pitié qu’à la malheure Ai rougi l’gazon du chemin Avec mon pauvre sang qui pleure D’couler sans vous servir à ren.

--J’ai chanté ça bien des fois dans les friches quand je gardais le bétail, dit Ferret; mais que le capitaine m’excuse, j’ai mal compris tout à l’heure. Quand il a nommé le vieux Guillemot, j’ai cru qu’il parlait du sorcier du Petit-Haule.

--Parbleu! tu as raison, s’écria-t-il; nous devons être dans son voisinage.

--Sa maison est sur notre route.

--C’est un drôle que je connais de vieille date, continua le capitaine en se tournant vers moi. Il a autrefois habité près de Formigny, et je sais sur son compte certaines histoires... Mais ici on a une confiance aveugle dans sa science; on prétend qu’il réunit en lui tous les pouvoirs du grand carrefour: c’est le nom que l’on donne à la magie noire.

--Sans compter, dit Ferret, qu’il possède, soit disant, le cordeau merveilleux avec quoi on fait passer le blé d’un champ dans un autre champ, et le lait d’une vache à la vache voisine.

--N’a-t-il pas également le mauvais œil qui donne la fièvre? demandai-je.

--Et les bonnes paroles qui la guérissent, répliqua le paysan. L’an passé, il a si bien charmé un homme de Trevières qui sentait déjà le dernier froid dans ses cheveux, qu’il a renvoyé sa maladie à un buisson, et que le buisson en est mort.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Oui, oui, cela paraît ridicule, dit le capitaine en hochant la tête, et cependant, chez tous les peuples et à toutes les époques, on a reconnu l’existence des sorciers. Les Grecs et les Romains y croyaient. Tibulle parle d’une magicienne qui, par ses chants, attirait les moissons d’un autre domaine: Cantus vicinis fruges traducit ab agris. L’Evangile de Nicodème nous apprend que Jésus-Christ se livrait, dans son enfance, à des opérations magiques en modelant avec de la terre de potier des oiseaux qu’il animait. Innocent VIII dit textuellement dans un de ses édits pontificaux: «Nous avons appris qu’un grand nombre de personnes des deux sexes ont l’audace d’entrer en commerce intime avec le diable, et, par leurs sorcelleries, frappent également les hommes, les bêtes, les moissons des champs, les raisins des vignobles, les fruits des arbres et les herbes des pâturages.» A Port-Royal, on avait les mêmes opinions. Marguerite Périer, nièce de Pascal, raconte, dans ses mémoires, qu’une sorcière jeta un sort sur son oncle lorsqu’il était enfant, et faillit le faire périr. Aujourd’hui tout cela nous paraît ridicule; mais nous avons ri également de la seconde vue des prophètes, récemment expliquée par le magnétisme, et des alchimistes qui faisaient de l’or, quand nos savants sont sur le point de faire du diamant. Les croyances des vieux âges finissent toujours par se justifier. Les prétendues erreurs du passé ne sont, le plus souvent, que les ignorances du présent; nos progrès témoignent seulement de nos oublis; quand nous croyons découvrir une Amérique, il se trouve toujours que nos ancêtres l’avaient peuplée mille ans auparavant.

Ainsi retombé dans sa thèse favorite, le percepteur continua à entasser les citations et les arguments pour me prouver que les anciens avaient tout connu, tout approfondi, et que rire de leur crédulité, c’était, presque toujours, jouer le rôle de cet aveugle qui raillait les clairvoyants de croire au soleil. Je connaissais déjà assez bien l’innocente manie du vieux soldat pour savoir qu’une adhésion complaisante l’arrêtait court: un peu de contradiction lui était nécessaire en guise d’éperon. Je me mis donc à le combattre, mais sans trop de chaleur, comme un homme qui veut bien qu’on le persuade, et je finis par proposer une visite au sorcier du Petit-Haule. Comme sa cabane était sur notre route, le capitaine accepta sur-le-champ et pria Ferret de nous conduire.

Ce dernier accueillit la demande avec une répugnance visible. Soit que les raisonnements de mon compagnon eussent confirmé ses terreurs superstitieuses, soit qu’il eût quelque motif particulier d’éviter Guillemot, il ne céda à notre insistance qu’après avoir épuisé tous les moyens de nous retenir.

Nous tournâmes à gauche par un chemin creux qui nous éloignait de la mer. Des touffes de houx, au feuillage sombre, bordaient les deux fossés. A chaque percée, nous apercevions les derniers rayons du soleil couchant qui semblaient barrer l’horizon comme une muraille rougeâtre; le reste du ciel était d’un gris d’acier, et l’on commençait à sentir l’âpreté de la bise. Le chemin, creusé en lit de torrent, semblait parfois sortir de ses berges pour traverser des plateaux découverts où l’on apercevait à peine quelques hameaux épars et de faibles traces de culture. Plus nous avancions, plus le paysage devenait aride et désert. Nous arrivâmes enfin à un carrefour au milieu duquel gisaient les débris d’une croix de pierre. Notre guide nous dit qu’elle portait dans le pays le nom de Croix des Garoux. C’était là que les malheureux condamnés à porter la haire, ou peau de loup, qui les oblige à courir le varou, venaient recevoir, chaque nuit, la correction d’une main invisible; car, en Normandie, les garoux ne sont point comme ailleurs, des sorciers qui se transfigurent pour porter chez leurs voisins la terreur ou le ravage, mais des damnés qui sont restés éveillés dans leur fosse, comme les vampires de la Valachie, et qui, après avoir dévoré le mouchoir arrosé de cire vierge qui couvre le visage des morts, sortent malgré eux de la tombe et reçoivent du démon la haire magique. Ferret nous apprit que le seul moyen de les arracher à ce terrible supplice était d’aller droit à eux lorsque le hasard les mettait sur votre chemin, et de les frapper au front de trois coups de couteau en mémoire de la Trinité.

Le capitaine ne manqua pas de me prouver, à cette occasion, que l’existence des hommes-loups avait été confirmée par le témoignage de tous les siècles. Après m’avoir cité le mythologique Lycaon, il me parla de Déménitus qui, au dire de Varron, fut changé en loup pour avoir mangé la chair d’un sacrifice, et de la famille Autacus, qui n’avait qu’à passer un certain fleuve pour subir la même transformation. Il nomma ensuite les juges, les théologiens, les inquisiteurs, qui, pendant cinq siècles, pendirent ou brûlèrent des lycanthropes, lesquels se déclarèrent eux-mêmes justement brûlés ou pendus. Cependant, comme je n’opposais rien à ces preuves, il finit par douter un peu. En ne cherchant pas à démontrer qu’il avait tort, je le désintéressais en quelque sorte d’avoir raison.

--Après tout, dit-il, je ne donne pas la chose comme positivement certaine. Il serait possible qu’il y eût seulement une leçon dans l’histoire de ces hommes coupables changés en bêtes féroces. Le garouage peut être le symbole des remords. Il représenterait, dans certains scélérats, l’incarnation des instincts, l’âme devenue visible. Les vieilles lois normandes disaient dans leurs imprécations contre les criminels: wargus habeatur (qu’il soit regardé comme un loup). Le peuple prend aisément l’image pour la réalité; du loup symbolique il aura fait un loup véritable.

--Ajoutez, repris-je, qu’il regarde les analogies comme des filiations. A une certaine époque, les campagnes, dépeuplées par les ravages des aventuriers, se couvrirent de bandes de loups, et les paysans, trouvant dans leurs nouveaux ennemis la férocité des anciens, pensèrent que ce devaient être ces aventuriers transformés.

Toutes ces fables prouvent l’activité intellectuelle du peuple. Entouré d’un monde de mystères, qu’il veut sonder à tout prix, il invente l’explication qu’il ignore, il ramène à lui la création entière. Là est l’origine de toutes les mythologies: on y trouverait également celle des sorciers. Le peuple a attribué à leur puissance secrète les effets dont il n’apercevait point les causes; il a trouvé du soulagement à se supposer un ennemi invisible; c’était du moins quelqu’un à accuser et haïr. Aussi les sorciers ne me semblent-ils point seulement les auxiliaires de nos aspirations vers l’impossible, ce sont encore plus les victimes expiatoires de notre orgueil. Sans eux, nous aurions l’air de ne pas comprendre; ils justifient l’inconnu.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, reprit le capitaine; bien que vous fassiez bon marché de la magie en elle-même. Une science constatée par le témoignage de tant de générations ne peut être jugée légèrement. Du reste, vous avez raison en regardant les sorciers comme les parias de nos campagnes. Pauvres, vieux et sans famille, ils effraient tout le monde, parce que personne ne les aime. Le peuple sent instinctivement que l’homme isolé est hors des voies humaines, qu’il faut qu’il soit un saint ou un damné; de là l’horreur pour ces ermites du diable, comme je les ai entendu appeler en Provence. Chacun leur fait tout le mal qu’il peut, leur souhaite tout celui qu’il n’ose leur faire; ils le savent bien et ne laissent échapper aucune occasion de se venger.

--Non, non, dit Ferret qui, un peu dérouté par notre discussion psychologique, venait pourtant d’en comprendre la conclusion; il ne fait pas bon les avoir contre soi, à preuve Ferou, qui, pour s’être permis de battre le chien de Guillemot, a vu sa plus belle génisse mangée et ses seigles grêlés.

--Il paraît que l’homme du Petit-Haule a reçu plusieurs dons, me fit observer le capitaine. En France, nos paysans, suivant qu’ils sont cultivateurs ou bergers, se gardent plus spécialement des meneurs de loups ou des conducteurs de nuées. Ils redoutent les premiers, parce qu’ils font la chasse aux troupeaux, aidés des bêtes fauves qui leur obéissent; les seconds, parce qu’ils commandent aux trombes d’emporter les moissons de leurs ennemis dans une région invisible, nommée Magonie, où ils ont leurs greniers d’abondance. Ces derniers sont ce que les capitulaires de Charlemagne appellent des tempestaires. Les Romains reconnaissaient leur puissance, comme le prouvent les vers de Tibulle:

Quum lubet hæc tristi depellit nubila cœlo; Quum libet æstivo convocat orbe nives.

Heureusement l’on a, pour les combattre, l’épine blanche, préservatif certain contre les malignes influences, depuis que ses branches ont servi de couronne au Christ.

--Vous oubliez les cloches, repris-je, les cloches qui sont les voix baptisées, comme disent les Vendéens. La paroisse de Notre-Dame-en-Beauce en avait une, appelée Marie, qui bravait les conjurations de tous les meneurs de nuées. Un jour, trois des plus puissants se réunirent pour ravager le canton. Ils appelèrent, des quatre aires du ciel, la foudre, la pluie, la grêle et les vents, et en formèrent un nuage de la grosseur d’une montagne, sur lequel ils montèrent, afin de le mieux conduire. En voyant arriver cette masse noire, brodée d’éclairs, les plus hardis se cachaient d’épouvante; mais ils la virent tout-à-coup s’arrêter, et ils entendirent les voix des sorciers qui lui criaient de marcher.--Je ne puis pas, maîtres! répondit la nuée.--Pourquoi cela?--Parce que Marie parle! La cloche venait, en effet, d’élever sa voix sonore, qui avait ôté toute leur force aux conjurations. Après de vains efforts pour franchir l’espace gardé par le son béni, il fallut que la nuée fît un détour jusqu’à ce qu’elle eût cessé d’entendre la cloche; mais alors elle était au-dessus d’une lande aride, et elle put crever sans nuire à personne.

--La Beauce est, en effet, le pays des tempestaires, dit le capitaine, et de ce que les hommes du Midi appellent des armaciés, c’est-à-dire sorciers à double vue; je me rappelle qu’autrefois on m’en montra un, entre Chartres et Alençon, qui répandait la terreur dans plus de dix paroisses: il pouvait quitter, selon sa fantaisie, son enveloppe charnelle, voyager par l’espace en condition d’âme invisible et nul n’échappait à ses maléfices. Il se rendait maître de la volonté d’une fille rien qu’en touchant un de ses rubans.

Ferret tressaillit à ces derniers mots, et demanda au capitaine avec embarras, s’il croyait vraiment que les sorciers pussent obtenir de leur maître un tel privilége.

--N’est-ce pas la tradition du Cotentin, comme celle de la Beauce? demanda le capitaine.

--Peut-être, dit Etienne, qui, fidèle à l’habitude normande, hasardait rarement une affirmative; mais il doit y avoir des préservatifs?

--Pardieu! tu les connais aussi bien que moi, répliqua le percepteur; les filles prudentes qui veulent échapper à l’influence du sorcier n’ont qu’à mettre leurs bas à l’envers.

--Mais quand ce n’est pas le dimanche, objecta Ferret, elles n’ont que leurs sabots.

--Alors il faut qu’elles jettent bien vite le ruban touché.

Le paysan secoua la tête.

--Une jeune fille tient à ses rubans, murmura-t-il. C’est une grande croix pour des chrétiens d’avoir des jeteurs de sort dans le pays. Avec un autre homme, on a des chances, on combat chair contre chair; mais, avec les sorciers, il n’y a rien à faire; s’ils n’entrent point par le haisset, ils entrent par le viquet.

--Reconnaissez-vous le vieux proverbe normand, me dit le percepteur. Le haisset et le viquet sont la petite barrière qui tient lieu de porte et le guichet qui sert de fenêtre; le dernier mot est resté dans le vocabulaire anglais, wicket. Les Normands ont porté leur langue, leur philosophie et leurs coutumes depuis la Tamise jusqu’au Saint-Laurent; on est sûr de les trouver, dans l’histoire, en tout endroit où il y a chance de conquêter et de gaigner. Henri IV disait, en parlant d’une terre stérile, qu’il fallait y semer des Gascons, parce qu’ils poussaient partout; on pourrait dire, avec autant de justice, des terres fécondes que, quoi qu’on y sème, il y poussera infailliblement des Normands.

Le soleil baissait rapidement, et des brumes chassées par le vent du soir commençaient à envahir l’horizon. On voyait les oiseaux de mer tourbillonner par troupes au-dessus du promontoire en poussant les cris brefs et perçants que nos pêcheurs ponentais appellent le chant de la pluie. Nous étions arrivés près d’une hauteur que la route contournait et au sommet de laquelle Ferret nous montra une maison isolée: c’était celle de Guillemot. La silhouette sombre de cette maison, dominant la colline dépouillée, se détachait vigoureusement sur un ciel pâle, et je commençais à en distinguer les détails, lorsque Etienne qui regardait depuis quelques instants, étendit une main au-dessus de ses yeux afin de mieux voir.

--Qu’y a-t-il? demanda le capitaine.

--Dieu me sauve! c’est elle! dit Ferret troublé, c’est Françoise!

--La pastoure du Chêne-Vert! où cela?

--A la porte de Guillemot; la voilà qui se lève... Je reconnaissais sa jupe noire et son tablier rouge.... elle court au haut du sentier... elle fait signe.... Ah! Jésus Dieu! voyez là-bas, là-bas, le sorcier!

Je tournai les yeux vers le point indiqué et je demeurai frappé d’un singulier spectacle. Au milieu des brumes qui rampaient sur les pentes, un rayon de soleil couchant formait une sorte de traînée brillante dans laquelle s’avançait l’homme du Petit-Haule. Enveloppé d’un de ces cabans fauves en usage parmi les marins de la côte, il marchait courbé en avant, les mains sous les aisselles. A mesure qu’il montait, la brume se repliait derrière lui et effaçait la voie lumineuse, comme s’il eût traîné à sa suite les pluvieuses nuées. Il atteignit bientôt la cîme du coteau où Françoise était accourue à sa rencontre. Tous deux restèrent alors isolés dans une sorte de nimbe, tandis que le reste de la hauteur était noyé sous le brouillard. La jeune pastoure parlait avec véhémence, joignant par instants les mains comme pour une prière, puis les portant à son front avec une expression de désespoir. Guillemot écoutait sans faire un mouvement. Deux ou trois fois il nous sembla cependant, à l’immobilité de la jeune fille, qu’il parlait à son tour; mais ces paroles étaient sans doute douloureuses, car nous la vîmes étendre les bras avec l’angoisse suppliante d’une condamnée, puis cacher sa tête dans son tablier. Le sorcier continua sa route vers la cabane, où il disparut. Ferret, qui était resté jusqu’alors à la même place, les regards fixes, les lèvres tremblantes et tout le corps penché en avant comme prêt à s’élancer, jeta une espèce de cri et prit sa course vers le Petit-Haule.

--Ne le perdons point de vue, me dit vivement le capitaine, il y a ici quelque chose qui va mal.

Nous pressâmes le pas pour le rejoindre, mais il avait déjà tourné le sentier. Après avoir franchi rapidement la montée, nous courûmes à la maison de Guillemot. Celui-ci était tranquillement assis près du foyer éteint, en face de Françoise, dont le visage était marbré par les larmes, la poitrine haletante et les yeux baissés. Ferret se tenait entre eux, promenant de l’un à l’autre ses regards incertains et ardents.

--On ne pleure pas si fort pour une chèvre perdue, s’écriait Etienne au moment où nous parûmes sur le seuil, et ce n’est pas ici qu’on viendra la chercher.

--Le jeune gars sait alors où elle est! dit sèchement Guillemot.

--Je sais que la chèvre n’a pu venir du Chêne-Vert au Petit-Haule.

--Qu’importe, si c’est au Petit-Haule qu’on donne le moyen de la retrouver?

--Ainsi c’est pour avoir la parole qui guide que Françoise est venue? demanda Ferret en regardant fixement la jeune fille.

Celle-ci, dont notre arrivée avait encore augmenté la confusion, ne répondit point sur-le-champ; mais, faisant enfin un effort:

--Je voulais parler pour cela... et pour autre chose... balbutia-t-elle.

--Pour quelle chose? répéta Etienne, dont le regard semblait rivé sur la jeune fille.

Elle essaya de répondre, mais sa voix resta étouffée dans les larmes qu’elle retenait.

Le capitaine s’entremit.

--Prétendrais-tu par hasard forcer une jeune fille à te répéter tout ce qu’elle peut demander aux liseurs de sort! dit-il gaiement à Ferret; ne sais-tu pas que les sorciers sont comme les prêtres? Pour eux, elles ouvrent leur cœur à deux vantaux, tandis que les amoureux ont tout au plus droit d’y regarder par le trou de la serrure.

--Quand on n’a rien à craindre, on n’a rien à cacher, dit le jeune homme avec une persistance mêlée de dureté; une honnête fille ne doit point avoir de secrets.

--Ce n’est pas alors comme les honnêtes gars! fit observer Guillemot ironiquement.

--Que Françoise répète ce qu’elle disait tout-à-l’heure à l’homme du Petit-Haule, reprit Ferret, qui feignit de ne pas entendre.

--Répète donc alors toi-même ce que tu disais, il y a un an, à la fille du clos Gallois, répliqua le sorcier avec intention.

Ferret tressaillit et se retourna vers Guillemot; mais ne pouvant supporter son regard, il baissa la tête en rougissant. Le souvenir qu’on venait de lui rappeler avait, sans doute, pour lui une signification particulière, car il demeura un instant comme partagé entre l’embarras et la surprise; une expression de colère, puis d’inquiétude, traversa ses traits; on eût dit que la peur de cette science mystérieuse, dont la révélation du sorcier semblait une confirmation nouvelle, contrebalançait chez lui la rancune: celle-ci parut pourtant l’emporter.

--Quand je parle à Françoise, dit-il, ce n’est point à l’homme du Petit-Haule de répondre.

--Chacun a droit de prendre la parole sous le toit qui lui appartient, répliqua froidement Guillemot.

--Alors nous causerons ailleurs, reprit vivement Etienne; venez, Françoise, le toit du ciel n’appartient à personne.

Il avait fait un mouvement vers la porte; la jeune fille parut près de le suivre, mais un coup d’œil du sorcier la retint. Evidemment sa volonté luttait entre deux influences contraires: elle demeura en proie à une indécision qui se traduisit d’abord par une alternative de rougeur et de pâleur subites, puis par un tremblement nerveux qui l’obligea de s’asseoir sur la pierre du foyer; mais elle n’y resta qu’un instant. Sa main alla presque aussitôt chercher la muraille; elle se redressa avec effort, jeta au sorcier un regard de douleur suprême, courut vers une petite porte de derrière et se précipita hors de la cabane. Ferret, qui était d’abord resté immobile d’étonnement, s’élança à sa poursuite.

Tout cela s’était passé si rapidement, que nous n’avions eu le temps de rien dire, ni de rien prévenir. Je courus à la porte, Etienne et la jeune fille avaient disparu. J’allais franchir le seuil pour me mettre à leur poursuite, quand le capitaine m’arrêta.

--Il y a des ravines de ce côté-là, dit-il, et, dans l’obscurité, vous risqueriez de vous y rompre le cou.

--Mais que signifient cette douleur et cette fuite? m’écriai-je.

Il secoua la tête.

--J’ai peur de m’en douter, reprit-il; avez-vous remarqué cette petite quand elle est tombée là assise? Il m’a semblé que sa taille était autrefois plus svelte et plus fine...... Au reste, Guillemot, qui paraît être dans sa confidence, pourrait nous éclairer à ce sujet.

--Le capitaine a dit lui-même que les sorciers étaient comme les prêtres, répliqua l’homme du Petit-Haule, et les prêtres n’ont pas le droit de répéter les péchés qu’on leur a confiés.

--Mais ils ont le droit d’avouer les leurs, fit observer mon compagnon en le regardant fixement; savez-vous, maître mire, que moi aussi j’ai étudié le Dragon rouge, et que je peux lire, au besoin, aussi bien que vous dans le passé!

--Que le capitaine dise ce qu’il a vu, répondit Guillemot d’un air soupçonneux.

--J’y ai vu l’histoire d’un sorcier de Vauduit, reprit le percepteur, lequel, au dire des bonnes gens, jetait un sort sur toutes les pastoures du canton de Formigny, et les avait à sa discrétion; mais d’autres, moins crédules, l’accusaient de les endormir avec des drogues pour les surprendre ensuite sans défense. On commença même une instruction contre lui, et il trouva prudent de quitter le pays. Comme Françoise garde seule le troupeau sur les friches, il a pu lui arriver ici ce qui est arrivé là-bas à d’autres: elle n’a d’abord rien dit par honte; maintenant que tout va être connu, elle vient crier miséricorde à celui qui a fait le mal. Qu’en pense le sorcier du Petit-Haule? N’ai-je pas bien deviné, et n’est-ce point ainsi qu’il faut expliquer la chèvre perdue?

J’observais Guillemot pendant que le percepteur parlait; son œil avait exprimé une attention croissante, mais sans qu’aucun tressaillement trahît son trouble. A l’explication de la visite de Françoise au Petit-Haule, sa main droite, qui secouait les cendres de sa pipe éteinte, s’était seulement arrêtée; du reste, il ne changea point de posture, ne releva point les yeux et se contenta de répondre brièvement:

--Le capitaine est donc plus savant que tous les maîtres du grand carrefour!

--C’est que les maîtres du grand carrefour ne regardent pas assez du côté de Valognes, où sont les juges et le procureur du roi, reprit mon compagnon; quand le diable se brouille avec la justice, il est rare qu’il ait l’avantage. Maître Guillemot sait mieux que personne que ceux qui sont obligés de passer entre les articles du code trouvent la route difficile.

--C’est alors comme ceux de Sainte-Mère-Eglise, dit le sorcier d’un ton brusque, et le capitaine fera bien de ne pas s’attarder afin d’éviter les ornières.

Il s’était levé à ces mots, et fit un pas vers la porte comme pour nous reconduire. Bien que le congé fût donné d’une manière un peu brutale, l’avis était prudent; rien ne nous retenait d’ailleurs au Petit-Haule; nous dîmes rapidement adieu à notre singulier hôte; et, sortant à notre tour par la porte de derrière, nous suivîmes un sentier étroit qui nous conduisit en ligne droite au bas de la colline.

L’étrange scène dont je venais d’être témoin avait excité au plus haut point ma curiosité. Je me faisais donner de nouvelles explications par mon conducteur, lorsqu’un homme se dressa tout-à-coup dans l’ombre de la ravine que nous suivions; je reconnus Etienne Ferret. Il nous aperçut à son tour, et vint nous rejoindre.

--Eh bien! l’as-tu retrouvée? demanda le capitaine.

--Non, dit le paysan; j’ai couru jusqu’au bas sans rien voir. Cependant elle n’a pu fuir si vite! Le coteau n’a pas une brousse pour la cacher. Faut qu’elle soit partie sur un coup de vent ou rentrée sous terre. Mais l’homme du Petit-Haule en rendra compte.

Je remarquais qu’en parlant ainsi, Ferret avait la voix haletante et les yeux hagards; il était très pâle. Le capitaine et moi nous nous efforçâmes de le calmer; mais il y avait dans son exaltation un mélange de soupçon, d’épouvante et de colère, qui lui donnait une expression si bizarre, que nous nous laissâmes aller, malgré nous, à l’observer au lieu de la combattre. Etienne avait complétement oublié cette réserve qui fait du paysan normand une sorte de problème perpétuel à résoudre. Il marchait entre nous en racontant avec une volubilité passionnée pourquoi il s’était attaché à Françoise en la voyant à la ferme maltraitée par tout le monde, quelles propositions de mariage il lui avait faites, et avec queles pleurs de joie elle les avait reçues. Il nous détaillait ses projets d’établissement dans la métairie qui lui avait été promise vers Bricbec, et où il devait entrer au retour des nouvelles feuilles; puis, revenant à la jeune pastoure, il nous disait comment elle avait commencé à changer il y avait trois mois, comment elle était devenue toujours plus triste sans qu’il pût en deviner la cause, jusqu’à ce qu’il l’eût trouvée plusieurs fois sur la route du Petit-Haule, où l’attirait la maligne puissance de Guillemot. Enfin, s’exaltant encore plus à cette dernière pensée, il se mit à murmurer des menaces de vengeance qui s’éteignirent tout à coup dans les larmes.

Je fus sincèrement touché de cette douleur naïve, et je m’efforçai de consoler le jeune paysan; mais le capitaine, qui avait pour principe que les consolateurs sont comme les médecins qui, au lieu de guérir la maladie, la constatent, m’interrompit pour nous faire remarquer que la nuit était venue, et qu’il importait de presser le pas. Il adressa en même temps plusieurs questions à Ferret sur la direction qu’il fallait prendre, afin de couper au plus court, espérant ainsi le distraire de sa préoccupation; mais tel était le trouble de ce dernier, qu’il ne put donner aucune indication satisfaisante.

Cependant les dernières lueurs du soir avaient complétement disparu; l’absence des étoiles qui ne se montraient pas encore, laissaient le ciel dans une profonde obscurité. Nous apercevions à peine, de loin en loin, quelques touffes d’arbres dessinant leurs masses plus sombres dans la nuit, ou quelques flaques d’eau, formées par le dernier orage, qui semaient la campagne de taches plus pâles. La route dominait des terrains à demi-noyés, ou nous entendions le vent frissonner dans les glaïeuls. Etienne était retombé dans un silence qu’interrompaient, de loin en loin, des soupirs ou quelques paroles entrecoupées. Nous côtoyions depuis un instant un de ces marécages connus en Normandie sous le nom de Rosières, quand une petite forme blanchâtre et mouvante se montra tout à coup à notre droite, et parut traverser vivement la route.

--Avez-vous vu? s’écria Ferret, en s’arrêtant tout court; c’est une létiche.

Je savais que ce nom était donné, par les paysans du Calvados et de la Manche, à l’hermine de France que ses rares apparitions ont transformée en animal merveilleux, et dans laquelle l’imagination populaire a voulu voir une gracieuse métamorphose des enfants morts sans baptême; mais, avant que j’eusse pu répondre, le capitaine nous montra une vingtaine de petites formes pareilles qui, après s’être élevées sur le marais, grandirent subitement en prenant l’apparence d’une flamme bleuâtre et se mirent à danser sur la cîme des roseaux.

--Tu vois que tes létiches sont des follets, dit-il à Etienne, nous sommes ici dans leur royaume, et si les follets sont, comme on le prétend, des prêtres qui ont violé le sixième commandement, il faut reconnaître que le clergé du pays compte peu de Joseph. Les anciens voyaient dans un follet isolé l’ombre d’Hélène, toujours de mauvais présage, et dans deux follets les ombres de Castor et de Pollux, symbole de prospérité; mais je voudrais savoir ce qu’ils auraient vu dans ce quadrille d’ardens qui semblent nous inviter à leur bal.

Le marais qui s’étendait à nos pieds était encore enveloppé d’ombre, mais les premières étoiles qui commençaient à s’épanouir dans le ciel versaient sur la route une pâle clarté, et l’on pouvait lire sur les traits d’Etienne, qui s’était arrêté comme nous, l’émotion âpre et enfiévrée que lui causait ce singulier spectacle. Nous regardions depuis quelques instants, lorsqu’une flamme, plus brillante et plus élevée, jaillit au milieu des joncs. Ferret fit involontairement un mouvement en arrière.

--Pardieu! s’écria le capitaine, voici la reine de la fête; ce doit être au moins la Fourolle.

--N’est-ce point le nom des sorcières-follets? demandai-je.

--Oui, balbutia Ferret; il y en a qui se donnent au démon pour avoir une place parmi les ardens, d’autres se damnent avec les prêtres ou les jeteurs de sort, et alors, pendant sept ans, leur âme est condamnée à courir ainsi toutes les nuits! Il y a déjà dans le pays la fourolle Renée, la fourolle Catherine... Oh! voyez, voyez, comme celle-ci marche, comme elle a l’air de nous appeler.

En parlant ainsi, Etienne fasciné avait descendu la berge et suivait la fourolle le long des roseaux; tout à coup il s’arrêta, nous le vîmes se baisser et disparaître; nous allions courir à lui quand il se releva avec un cri: il tenait à la main le tablier rouge de Françoise!

Nous cherchâmes en vain la jeune pastoure aux bords du marécage, sur la route et dans une saulaie qui s’étendait un peu plus loin, tout était désert. Le paysan inquiet nous quitta pour retourner à la ferme. Comme rien ne me retenait à Sainte-Mère-Eglise, je repartis le lendemain sans avoir connu le résultat de sa recherche; mais le hasard m’ayant fait rencontrer, deux ans plus tard, le capitaine, j’appris de lui que Françoise avait été retrouvée noyée sous les glaïeuls de l’étang.

Quant à Guillemot, il avait quitté le Cotentin et gagné les bords de la Sarthe, où il vit peut-être encore, craint comme tous ses pareils, de crédules paysans, qui le haïssent et le consultent. Quiconque a parcouru nos campagnes connaît, en effet, l’autorité qu’exercent partout ces vagabonds solitaires, auxquels la superstition suppose une mission surnaturelle. Quelle qu’ait été, dans cette première moitié du siècle, l’énergie de la réaction contre les traditions du passé, la croyance des sorciers s’est à peine affaiblie. Les rois et les prêtres s’en vont, mais les sorciers survivent. C’est que la foi en ceux qui peuvent nous affranchir du possible est encore moins le témoignage de notre ignorance que de nos rêves. Depuis l’alchimiste du moyen âge, qui promettait la pierre philosophale, jusqu’au spéculateur Law, retrouvant l’Eden aux bords du Mississipi, c’est toujours la même facilité à supposer ce qui flatte, et à prendre ses désirs pour des preuves. Aujourd’hui même, au foyer du scepticisme, n’avons-nous pas encore nos sorciers qui, plus puissants que les autres, ne promettent point le bonheur et la richesse à quelques hommes, mais la réforme de toutes les misères humaines et la félicité éternelle du genre humain?

DEUXIÈME RÉCIT.

LA FILEUSE.

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