II--L'HABITATION DU MARCHEUR.
--Ouf! dit le marquis lorsque le dernier Indien eut disparu, l'affaire a été vivement menée... Vous êtes blessé, monsieur?
--Une simple piqûre... J'ai perdu du sang... Dans quelques jours, il n'y paraîtra plus.
En disant ces mots, le trappeur cueillit une poignée d'herbes vertes qu'il imbiba d'eau-de-vie et qu'il appliqua sur ses blessures avec l'aide de Thémistocle.
--Messieurs, dit-il lorsque l'opération fut terminée, souvenez-vous qu'à partir d'aujourd'hui je vous appartiens corps et âme; mon coeur et ma carabine sont à votre service et ils n'ont jamais failli.
--J'accepte de grand coeur et mon compagnon aussi, dit le marquis; mais vraiment cela n'en vaut pas la peine. Tout le monde en eût fait autant à notre place.
--Hein? fit le trappeur en regardant le jeune homme avec surprise. Y a-t-il longtemps que vous parcourez le désert?
--Six mois à peine.
--Je m'en doutais rien qu'à votre inexpérience, qui, du reste, m'a été fort utile aujourd'hui. Mais sachez, monsieur, que le chacun pour soi est la loi de ces contrées, et que, tôt ou tard, l'homme qui a tiré son semblable d'entre les griffes des Peaux-Rouges risque fort de donner sa vie en échange de celle qu'il a sauvée.
--Bah! bah! jusqu'à présent, mon compagnon et moi, nous nous sommes toujours tirés d'affaire. J'espère que le ciel ne nous abandonnera pas à l'avenir.
--Hum! fit le trappeur d'un air de doute... Allons! je veillerai pour trois!... Maintenant pourrai-je savoir, si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion dans ma demande, le nom de mes généreux libérateurs?
--Raoul de Valvert, fit le marquis en s'inclinant.
--Thémistocle, dit le nègre agitant, en guise de salut, les trois plumes de dindon qui ornaient sa tête.
--Confidence pour confidence, dit alors Raoul.
--Non, répondit le trappeur en fronçant légèrement les sourcils; à quoi bon vous dire le nom que je portais chez mes compatriotes? Il y a si longtemps que j'ai dit adieu à la vie civilisée que ce nom est presque sorti de ma mémoire. D'ailleurs il ne vous apprendrait rien. J'aime mieux vous dire celui que m'ont donné les Indiens.
--A votre aise, monsieur.
--Appelez-moi le Marcheur. Ce nom est connu, craint ou respecté de tous ceux qui parcourent le désert. Maintenant, si vos instants ne sont pas comptés et si vous ne craignez pas d'en perdre quelques-uns, je vous offre l'hospitalité dans ma hutte, située à trois milles d'ici. Ce n'est point un palais; mais, dans ces solitudes, un toit de brandies a son prix.
--Et nous l'acceptons de grand coeur, n'est-ce pas, Thémistocle?
--Oui, maître.
--Alors, en route! dit gaiement le trappeur, et, de crainte de surprise, prenons la file indienne.
--La file indienne!... Que voulez vous dire?
Le Marcheur, qui avait déjà fait quelques pas, te retourna à cette question.
--Vrai! murmura-t-il, on ne voit pas souvent réunis tant de courage et tant d'imprudence!.. C'est miracle, mon cher monsieur, si votre crâne porte encore sa chevelure. Apprenez donc que, dans le désert, lorsque plusieurs hommes sont réunis, ils doivent toujours marcher l'un à la suite de l'autre, emboîtant leurs pas aussi exactement que possible. Trente hommes marchant ainsi laissent juste autant de traces de leur passage. Or, dans ces régions, la vie du voyageur blanc, dépend du plus ou moins de traces qu'il a laissées derrière lui.
--Très-bien! Je me souviendrai à l'avenir de la file indienne. Mettez-vous donc à notre tête et veuillez nous guider.
Après trois heures de marche silencieuse, les trois hommes arrivèrent en vue de la hutte du trappeur.
A l'extrémité de la plaine immense dont faisait partie le Champ-Rouge s'élevait une chaîne de hauteurs peu considérables, mais dont les flancs taillés à pic offraient l'aspect d'un mur.
Il était impossible de franchir cet obstacle, à moins d'être pourvu d'ailes comme les oiseaux; aussi pour passer sur le plateau supérieur, était-on obligé de longer la montagne jusqu'à un défilé situé à sept milles de la cabane.
Vers le milieu de cette chaîne et tout au pied de la paroi verticale, trois roches énormes que le temps avait sans doute fait tomber du sommet, s'étaient rencontrées par hasard et arc-boutées en voûte au faite d'un chaos de roches plus petites. C'est sous cette voûte que le trappeur avait construit sa hutte avec des troncs d'arbres et des branchages. Ainsi placé, il ne pouvait être ni tourné ni lapidé du haut de la montagne; ses derrières étaient complètement à l'abri des attaques et des surprises.
Cette sorte de forteresse n'était pas moins bien défendue du côté qui regardait la plaine. D'abord l'Abbitibbé, large et profond, coulant à une portée de carabine, représentait un premier rempart naturel; puis l'éboulis de rochers que nous avons signalé tout à l'heure se continuait jusqu'au bord du fleuve, formant comme deux murs parallèles séparés par un couloir très étroit qui menait directement à la hutte et dans lequel un homme seul pouvait passer. L'ennemi, s'il se présentait, devait nécessairement traverser d'abord le fleuve, sous le feu du Marcheur; puis, ne pouvant attaquer la hutte par derrière ni par les côtés, prendre le sentier entre les roches.
--Vous ne devez pas voir ma maison d'ici, dit le trappeur en se frottant les mains, et cependant c'est un vrai château fort. Un jour,--il y a bien des années de cela!--j'y soutins un siège en règle.
--Qui dura?...
--Plus d'une semaine, mais les Indiens furent si vertement repoussés qu'ils n'y revinrent plus. Ils ont préféré m'avoir pour ami, et voilà plus de dix ans que je vis en bonne intelligence avec eux. Je fais même, par adoption, partie de la grande tribu des Iroquois-Yakangs.
--Vraiment!... Et quels sont ceux qui vous ont si vivement attaqué aujourd'hui?
--Oh! ceux-là, dit le Marcheur en crispant le poing, je les retrouverai: j'ai un vieux compte à régler avec eux.
--A quelle tribu appartiennent-ils?
--A quelle tribu?... A aucune. Ils font partie d'un clan d'environ deux cents mauvais drôles, ramassés de la lie de toutes les tribus indiennes, de métis de la pire espèce, et même de quelques blancs qui auraient un compte sévère à rendre à la justice de leur pays. Les Peaux-Rouges des tribus les craignent et les haïssent; ils les connaissaient sous le nom d'Enfants perdus.
--Quel motif les poussait à vous attaquer?
--La haine instinctive que tous les brigands ont pour les honnêtes gens, fit le trappeur d'un air convaincu. Outre cela, je crois qu'ils me gardent rancune d'avoir logé une balle dans l'oeil d'un de leurs chefs.
--Vous m'en direz tant! fit Raoul de Valvert en souriant.
--Nous voici au fleuve; il s'agit de le traverser. Ce n'est pas difficile, mais encore faut-il savoir où poser le pied. Je vais passer devant et vous montrer le chemin.
Après avoir franchi l'Abbitibbé, les trois hommes s'engagèrent dans l'étroit sentier menant à la hutte, quand, aux deux tiers du chemin, un rauque grognement s'éleva, menaçant et répercuté par l'échu des rochers.
--Oh! oh! s'écria le marquis, vous avez du monde chez vous, mon compagnon. Voilà un maître ours gris, qui, pendant votre absence, a trouvé bon de s'installer ici: il va falloir en découdre!
Au mot d'ours gris, Thémistocle, heureux de jouer un peu de la massue, voulut s'élancer en avant; mais comme le sentier était trop étroit pour que deux hommes pussent passer de front le brave nègre saisit le Marcheur dans ses mains formidables l'enleva de terre comme un enfant, puis, pirouettant sur les talons et le faisant passer à la hauteur des trois plumes de dindon, il le déposa délicatement à terre derrière lui. Cette manoeuvre terminée, il s'avança, la massue haute, vers le grizzly, qui, assis à la porte de la hutte, remuait le museau et regardait venir les trois hommes d'un air assez indifférent.
--Morbleu! quel poignet! fit le trappeur avec admiration...--Arrêtez!
Mais Thémistocle avançait toujours.
--Arrêtez! arrêtez! morbleu! arrêtez-vous donc! cria le Marcheur en se cramponnant à la queue de bison que le nègre traînait derrière lui... C'est un ours apprivoisé, mon compagnon des mauvais jours et le défenseur de ma propriété.
--Bah! fit le nègre avec un accent si désappointé que le marquis ne put s'empêcher de sourire. Quel dommage!
--Vous voilà chez vous, messieurs, dit le Marcheur en écartant l'ours de la main et franchissant le seuil de la cabane.
L'ameublement de ce réduit était des plus simples. Une demi-douzaine de têtes de bison servaient de sièges; dans l'un des coins, un amas de fougère et de feuilles sèches, couvert de fourrures, faisait l'office du lit; quelques tasses de bois... et c'était tout! Par un contraste bizarre, si les objets de première nécessité faisaient défaut, en revanche les objets de luxe abondaient. Les murs étaient partout constellés de trophées de chasse merveilleux, que, dans nos pays civilisés, on se serait disputés au poids de l'or. Griffes et dents d'ours gris, bois de cerf et de renne servant de support au linge et aux vêtements de rechange du Marcheur, cornes de bison, plumes d'aigle, deux carabines, une demi-douzaine de poires à poudre, un arc indien avec ses flèches, un casse-tête, deux chevelures de Peaux-Rouges; tout cela fixé et groupé sur les murs dans un désordre si complet que parmi toutes ces richesse l'oeil ne voyait qu'un chaos sans nom.
--Nous avons le couvert, dit le Marcheur; il nous faut à présent le vivre. Si vous voulez bien, je vais y pourvoir.
--Vive Dieu! Faites vite: le combat de tantôt m'a mis en appétit.
Le Marcheur plaça vers le seuil de sa hutte trois branches d'arbre formant trépied.
--Voici la broche, dit-il... Allons! maître Martin, apportez-moi le rôti!
L'ours, ainsi interpellé, se dressa sur ses pattes, et, saisissant dans sa gueule un quartier de cerf accroché au mur, l'apporta à son maître.
--Pardieu! fit le marquis en jetant un regard de côté au grizzly, voici la première fois je que je vois un semblable animal en tête-à-tête avec un morceau de venaison sans qu'il fasse avec lui plus ample connaissance.
--Martin est incapable d'une mauvaise action et même d'une mauvaise pensée; il sait que tôt ou tard il aura sa part et il préfère l'attendre. D'ailleurs, quand mon absence se prolonge et que la faim le presse trop vivement, il n'est pas embarrassé de chasser pour son compte, et alors même il a soin de rapporter au logis ce qui lui reste après son repas.
--Un grizzly apprivoisé! Cela ne s'est jamais vu.
--Bah! cela se voit, puisqu'en voilà un devant vous!
--Mais si l'envie lui venait de goûter un peu du trappeur blanc?
--Bah! J'ai pris Martin tout petit. Je l'ai nourri, élevé, je l'ai vu grandir... Ma foi! depuis six ans que nous vivons ensemble, jamais un nuage n'est venu obscurcir notre amitié... Messieurs, le rôti est prêt. A table, reprit le trappeur.
Et comme Raoul jetait un regard autour de lui, cherchant le meuble en question, le Marcheur ajouta:
--Chez moi, les meubles et les assiettes sont remplacés par... une aimable cordialité.
Les trois hommes se mirent à souper en compagnie de Martin, et bientôt le silence de la hutte ne fut plus troublé que par le bruit régulier des mâchoires.
Lorsque le repas fut achevé, la nuit étendait déjà sur la terre son voile parsemé d'étoiles.
La lune se lèvera tard aujourd'hui, dit le Marcheur, et pour la remplacer je n'ai que quelques misérables flambeaux de résine.
--Gardez vos flambeaux, dit Raoul; après le souper, ce qu'il y a de meilleur, c'est le lit.
--Vous parlez de dormir, monsieur le marquis. Couchez-vous et dormez, dit le trappeur en indiquant les peaux de bison. Martin et moi, nous partagerons les quarts de veillée.
Ce conseil fut immédiatement mis à exécution.
Epuisés par les fatigues de la journée, Thémistocle et son maître ne tardèrent pas à s'endormir, et bientôt un silence solennel enveloppa le trappeur, qui, sa carabine entre les genoux, s'était assis à la porte de la hutte et surveillait l'obscurité. Seul l'Abbitibbé, déroulant avec lenteur ses ondes murmurantes, entonnait son hymne à la nuit, auquel se mêlait par intervalles la douce voix de la brise chantant parmi les roseaux de ses bords.