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QUATRAINS

Existes-tu, mon frère, mon pareil,
Ou dois-je seul, les paupières baissées,
Dans le désert de ma pure pensée,
Faire tourner mes cieux et mon soleil ?

Mes vingt ans pleurent mes quinze ans ;
Je pleurerai ces pleurs à trente,
Mais lorsque j’en aurai soixante,
Je ne pleurerai plus longtemps.

Pour notre amour j’avais écrit ces vers ;
Tu n’es plus là, tu m’as fui pour un autre ;
D’autres discours remplaceront les nôtres,
Et tous les mots volent dans l’univers.

Durant nos fatales colères,
Ce qui me désarme surtout,
C’est de te voir soudain te taire
Avec un visage si doux.

La neige des douleurs miroite et se consume ;
Sur les cristaux ardents souffle un air plus léger ;
Les matins sont sans ombre et les couchants sans brume ;
Je me penche sur l’eau ; j’y vois un étranger.

L’aurais-je cru, je vois, chancelant, mais docile,
Ta beauté se ternir devant d’autres attraits ;
J’aime ces cils légers ; j’entr’ouvre ces bras frais ;
Le plus fidèle cœur n’est jamais immobile.

Les oiseaux frémissants glissent dans la rosée,
Le soleil dans les bois élève ses rayons,
Et j’aspire l’odeur que la nuit a posée
Sur la campagne bleue et les luisants sillons.

Dans le jardin nouveau renaît chaque printemps
La saveur des lilas et de la terre humide ;
Mais l’amour passager fuit comme les vingt ans
Et le jeune homme seul y rêve les bras vides.

Lorsque a paru cette étoile limpide,
Au bord de l’eau, ton beau front abattu,
Les yeux noyés dans le long soir sans ride,
De quel désir, enfant, soupirais-tu ?

Entré dans les jardins aux lumières du jour,
J’allai, et pour midi j’en avais fait le tour,
Serrant de mes doigts secs sur ma poitrine blanche
Quelques raisins obscurs et quelques vaines branches.

Ainsi le souvenir m’offre ses sombres fleurs ;
Septembre doucement veloute les allées ;
Je poursuis mes regrets et les jardins les leurs ;
Du platane déjà glisse une feuille ailée.

Les peupliers lustrés vont périr branche à branche,
Les raisins duveteux s’écraser au pressoir,
Aux filets des pêcheurs luire les grosses tanches
Et les amants joyeux profiteront des soirs.

Un cœur se perd, un se trouve ;
La paix succède au tourment ;
La vie ainsi qu’une louve
Mange tout également.

Àl’instant du départ, quand le cœur se déploie,
Ne vous croyez pas seuls, vous que j’ai mal aimés ;
Vous ne verrez jamais tant d’amour et de joie
Que dans mes yeux soudain fermés.

Une chanson pure et sanglante
Au loin s’élève entre les fleurs ;
Le soir est lourd, la vie est lente,
J’écris pour ne pas avoir peur.

Image, efface-toi : tes ruses sont trop lourdes ;
L’elfe aux mille trésors fuit dans des lieux secrets ;
Il y rêve, il y chante, à l’abri de tes rets ;
Tes pas sont trop bruyants pour ces cavernes sourdes.

Le fleuve à sa naissance est semblable au ruisseau ;
Longtemps on le confond avec ses sœurs les sources ;
Mais à peine luit-il hors des premiers roseaux,
Le plus aveugle a vu la splendeur de sa course.

Votre sécurité n’est jamais le partage
De qui vient découvrir quelques trésors nouveau ;
Usant de toits en toits le meilleur de son âge,
À peine a-t-il parlé pour l’heure du tombeau.

Trop faible encor pour aimer ce que j’aime,
Je ne sais voir que ce que j’ai perdu,
Je suis blessé, je me blesse moi-même,
Et sombrement je vis et ne vis plus.

En proie au messager de la mort, au désir,
Je suivais en secret les ombres du plaisir
Dans les lourds yeux humains où s’est joué mon drame :
J’y épie aujourd’hui les battements de l’âme.

Muette, la jeunesse passe,
Elle a mesuré le danger
Des confidences : l’âme lasse
Apprend à mieux se protéger.

Ne dévoile jamais tout ce qui pleure en toi ;
Un cœur triste et secret attire seul la chance ;
Poursuis ta longue route entre les bois immenses ;
Parfois on y rencontre un loup, jamais un toit.

Plus ou moins fièrement nous vivons tous blessés ;
Mon regret n’est pas mort, mais je fais le silence ;
Seigneur, puisqu’il faut vivre, à notre cœur percé,
À défaut de la paix donnez la patience.

Nulle perle ne luit sur les lèvres humides
Des magiques boissons que l’enfance entrevoit
De l’amour à la gloire erraient tes yeux avides :
Frère, ne cherche plus ; la vie a fait son choix.

Comme vous mesurez, voluptés de la terre,
Votre rapide lait au passant solitaire
Qui las du jour et déjà las du lendemain
Boit, et d’un pas traînant retourne au grand chemin.

Entre la joie et la douleur
Frémit l’âme encore incertaine ;
La lumière paraît lointaine,
On songe encore au goût des pleurs.

La jeunesse, un pied sur le monde,
Voit les douleurs et les désirs ;
La vie humaine bat et gronde ;
Le cœur blessé ne peut mourir.

Les cœurs qui ne sont pas, dès l’âge de vingt ans,
Éclairés par un Dieu qui les aime et les broie,
Sans doute échappent-ils à de brûlantes joies,
Mais combien n’ont-ils pas évité de tourments !

Quelle obscure tendresse erre sur le visage
Même longtemps après la mort des voluptés
Et fait baisser les yeux du plus pur, du plus sage,
Qui soupire et revoit tout ce qu’il a quitté.

Que tu t’es donc trompée, ô ma tendre jeunesse,
En cherchant ces plaisirs que l’homme n’atteint pas,
Qui fuient avec l’année, avec l’âge, mais laissent
Je ne sais quel parfum si triste sur leurs pas.

Tout n’est pas mort, tout n’est pas triste
Dans ce cœur jeune et déserté,
Au cœur des ombres il subsiste
L’amour de Votre volonté.

Aucune lourde larme au bord de nos paupières
Ne roule dans la nuit si vous ne la voulez ;
Notre âme se découvre en toute sa misère ;
Vous êtes là dans l’ombre, attentif et voilé.

Non plus la volupté, mais simplement la paix ;
La paix de chaque jour que j’ai tant méprisée ;
Et le bonheur obscur de songer : désormais
Ce toit recueillera ma jeunesse brisée.

Je sens à certains instants
Sans savoir d’où vient la flamme
Comme une clarté dans l’âme ;
L’ange chante : il est content.

Ôtemps nouveau que j’ai payé de tant de larmes,
J’ai reconnu ce soir ton premier flamboiement ;
L’air est bleu ; les lilas s’endorment doucement ;
Mon cœur a secoué de lui les mauvais charmes.

Âme, fille du mystère,
Fais ton sort, ne tremble pas
Cueille aux buissons de la terre
Les doux fruits qu’on ne voit pas.

Quel chant devrait jaillir du cœur que Tu visites,
Si, libérant le cœur Tu libérais la voix,
Et délivrais d’un coup de toutes ses limites
Celui qui ne veut vivre et ne vit que par Toi.

Homme, je suis borné aux humaines victoires ;
La fleur d’avril périt sans survivre au printemps ;
Ce n’est que suspendue aux ailes de Ta gloire
Qu’une œuvre peut franchir les frontières du temps.

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