Chapitre 1
ÉMILE ZAVIE
LES DIEUX DE LA TRIBU
nrf
PARIS ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, RUE DE GRENELLE, 1929
DU MÊME AUTEUR
PRISONNIERS EN ALLEMAGNE, Préface d’Henry CÉARD de l’Académie Goncourt (Berger-Levrault, 1917).
LA RETRAITE, roman. (Renaissance du Livre, 1918).
D’ARCHANGEL AU GOLFE PERSIQUE, aventures de cinquante Français (Cité des Livres, 1919).
PARIS-MARSEILLE, roman (Renaissance du Livre, 1921).
POUTNICK LE PROSCRIT, roman (Renaissance du Livre, 1922).
SOUS LES MURS DE BAGDAD, roman (Renaissance du Livre, 1923).
LA MAISON DES TROIS FIANCÉES, roman (N. R. F., 1925).
LA COURSE AUX REBELLES, roman (N. R. F., 1928).
LES BEAUX SOIRS DE L’IRAN, roman contemporain en Perse. Préface de M. André BILLY (Édition définitive N. R. F., 1929).
A PARAITRE
CHAABANE, roman (N. R. F.).
CONFESSIONS POSTHUMES DE SIX ÉCRIVAINS CÉLÈBRES ET D’UN AUTRE ÉCRIVAIN, pastiches (Jacques BERNARD, édit.).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT NEUF EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA, AU FILIGRANE DE LA N. R. F., DONT NEUF EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS A à I, ET CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I à C ET SIX CENT QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DIX-SEPT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a à q, SIX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 600, ET TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR NUMÉROTÉS DE 601 à 630, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
EXEMPLAIRE Nº
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1929.
A ANDRÉ BILLY qui a connu LONLAY-LABBAYE et quelques autres...
INTRODUCTION
CONVERSATION AVEC L’AUTEUR
--Je sais tout ce que l’on peut reprocher à ce livre qui commence par une histoire pour rebondir dans une autre, comme cela se rencontre dans la réalité qui est imprévue et point délimitée par les règles d’un code que certains mainteneurs du roman estiment sans doute immuables... Mais leurs soucis importent peu.
Ainsi me parla mon ami Lonlay-Labbaye, journaliste notable, le matin où il déposa sur mon bureau un important manuscrit.
--Pourquoi cette plaidoirie? lui dis-je.
Je tournais d’un doigt épouvanté les pages dactylographiées de son ouvrage, car déjà je songeais: «Tout cela qu’il me faudra lire pour donner ensuite un avis favorable».
--Leurs soucis importent peu, reprit Lonlay-Labbaye. Tu liras ce livre. Et tu le publieras. Pas sous mon nom. Ce serait mon premier. Mais toi qui en as déjà écrit quelques-uns, tu peux le mettre sous ta signature. Il passera inaperçu...
--Merci...
--Il passera inaperçu dans ta production s’il n’est pas réussi ou s’il est hors de portée du public... Mais moi, je ne veux plus en entendre parler.
--Je ne comprends pas.
--C’est pourtant simple. Par contre, tâche de garder le titre que j’ai trouvé.
--Les Dieux de la Tribu?...
--Oui. Il te déplaît?
--Non. Mais je ne saisis pas...
--J’ai lu quelque part dans les vieilles chroniques de voyages, que lorsqu’un sauvage se déplaçait, il emportait avec lui les divinités de sa case, de sa tribu. C’est-à-dire ses façons de voir, de juger, d’interpréter les hommes, les événements et les choses inconnues.
«Nous de même. Chacun suit les règles de sa famille, de son clan...»
--Les commerçants ne veulent pas de protêts, les bourgeois pas de scandale, les militaires pas d’histoires...
--Si tu veux...
--Tout cela n’est pas nouveau. Mais tu l’exposes un peu mieux, je pense, au cours de ton récit?
--Non. Ça ralentirait le train du livre...
--Pas une seule explication? C’est contraire aux principes. Alors, il faut une préface?
--C’est cela. Tu écriras cette préface.
--Tu me rappelles ces romanciers qui ayant composé un roman, publient ensuite le «journal» de ce roman pour étaler devant le public leurs ratures, leurs hésitations, leurs recherches et leurs fiches, pour s’excuser d’avoir, quand même, manqué leur chef-d’œuvre.
--Peut-être...
--Une autre question. En feuilletant ton ouvrage, je vois souvent apparaître ton nom: Lonlay-Labbaye. Est-ce donc une justification du journalisme que tu as voulu présenter?
--Quelle idée! il n’y a pas plus lieu de justifier le journalisme que la diplomatie ou la médecine. Mais d’après toi, le journalisme serait donc attaqué?
--On lui reproche de compter de mauvais journalistes.
--Il y a de mauvais ouvriers partout.
--On lui reproche d’embaucher de détestables écrivains et certains veulent que le journalisme soit une école d’écrivains.
--Comme la diplomatie, sans doute? La vérité c’est qu’il n’y a aucune corrélation forcée entre un journaliste et un écrivain, pas plus qu’entre un médecin, un officier, un diplomate et un écrivain. Le journalisme a autant de rapport avec la littérature qu’avec la diplomatie par exemple. Un journaliste raconte ce qu’il a vu ou entendu ou appris; un diplomate, un soldat, établissent leur rapport, un médecin sa thèse... Ce qui fait que l’on rencontre des gens qui sont écrivains et diplomates, écrivains et marins, écrivains et journalistes. Ce ne sont pas, de droit, ni les meilleurs des écrivains, ni les plus courageux des marins, ni les plus habiles des journalistes, ni les plus sages des diplomates.
«Toutefois, le journalisme comme l’armée, la marine, la médecine ou la diplomatie permet à un romancier de voir beaucoup de choses, d’entendre, d’agir, d’observer.
--Selon toi, les écrivains se recrutent partout...
--Je n’ai voulu écrire ni un pamphlet ni une plaidoirie, reprit Lonlay qui ne m’écoutait pas.
--Quelle sorte d’histoire as-tu donc enfermée là-dedans?
--Une histoire...
Et c’est en vain qu’à partir de ce moment, j’essayai d’interroger mon ami. A toutes mes questions, il opposait cette tranquille froideur britannique, héritage du pays où il fut élevé. En effet, né à Londres de parents parisiens, il a vécu en Angleterre et n’a appris le français qu’assez tard. S’il écrit peut-être dans un style laborieux, il n’en reste pas moins un des plus experts journalistes de ce temps, entendez: un des plus adroits dénicheurs de nouvelles, aimant son métier par goût, l’accomplissant avec probité, ce qui, chez les professionnels, est plus courant qu’on ne le croit généralement.
Cependant, je parvins à deviner, à cause même des silences de Lonlay, que le récit qu’il m’apportait n’était pas autre chose qu’une histoire surprise en marge de ses déplacements mêlée à l’un des reportages qu’il avait accompli, une enquête enfin, avec ces à-côtés de coulisses que l’on ne divulgue jamais, toute une expérience personnelle que l’on n’a pas l’habitude encore de distribuer dans les colonnes des quotidiens.
--Si tu lis, tu verras, conclut-il.
Lonlay-Labbaye ne me confia pas davantage qu’il était l’un des héros de son ouvrage. Mais sur ce point, aucun doute, puisqu’il n’avait pas hésité à se mettre lui-même en scène. Fallait-il voir là une des raisons qui l’empêchaient de signer son premier livre?
Cette histoire d’Ozilie et d’Evgueny que je n’ai pas osé retoucher, tant il me semblait difficile de la mettre au ton coutumier d’un récit de chez nous, à moins de la recommencer entièrement, surprendra sans doute un peu le lecteur français par ses remous psychologiques et aussi par la marche même de son action, tantôt rapide, tantôt fuyante, selon le mouvement déconcertant de la vie réelle, qu’elle semble suivre dans ses détours, ses montées et ses descentes, toutes surprises qui ne sont pas régies par les habituelles traditions d’un genre--le roman--qui a fini par s’emparer de tous les autres.
Du moins j’aurai prévenu le lecteur.
E. Z.