IV
LE PAVILLON DES FEMMES
J’avance. Comment découvrir l’avenue du grand duc dans cette obscurité? Une baraque de bois dans un fouillis de broussailles. Est-ce là? Sur le seuil de la porte une femme éclairée par une lumière verte.
Elle fume. Je me renseigne. On me répond d’un accent bref et las.
--Mademoiselle Ozilie? Elle est couchée.
--Je voudrais bien lui parler.
--C’est pressé, interroge posément la dame toujours assise.
--Non, c’est grave.
--Alors, je vous écoute... Ozilie, c’est moi.
Je regarde cette forte femme enveloppée dans un large manteau. Ses cheveux cachent son visage. Mais je ne reconnais point Ozilie...
--J’écoute, reprend-elle. Vous êtes atteint d’une crise de timidité?
--Comment? C’est vous Ozilie?
--Oui, à partir de huit heures du soir, c’est moi. Vous pensez bien que je ne vais pas déranger la vraie pour vous faire plaisir.
--Ne plaisantons pas. Voulez-vous avertir Mademoiselle, je vous prie...
La dame qui fume s’en va en haussant les épaules. Elle a soin de refermer la porte dernière elle. Nuit cette fois-ci de nouveau. J’attends. Si seulement je connaissais le sentier qui mène à la sortie! Silence. Des cris d’oiseaux. Un froissement de feuilles. Un chat qui fuit... Peut-être un chien. Mon petit browning de poche est au cran d’arrêt. Mais que fait-on dans cette maison? Enfin, la porte s’ouvre.
--Bonsoir Mademoiselle.
--Ce n’est pas Mademoiselle. De la part de qui voulez-vous voir Mademoiselle?
Bon! c’est encore la dame à la cigarette.
--De la part du délégué du Prince qu’elle a rencontré à Paris.
--Ah! bien, c’était vous! Pourquoi ne le disiez-vous pas!
--Vous ne m’avez rien demandé.
--Vous parlez tout le temps! Ah! c’est vous le délégué? Alors, je puis vous annoncer tout de suite que Mademoiselle n’est pas là.
--Comment? Elle n’est pas là?
--Elle n’est pas là, à cette heure-ci, pour vous recevoir.
--Écoutez, c’est très sérieux. Faites vite.
--Bon. Venez. Mais je ne veux pas être responsable. Vous m’avez bousculée, violentée et vous êtes entré malgré moi...
J’ai su depuis--cette chose-là et quelques autres--que je m’étais adressé à Trophime, la camerière-secrétaire de Mlle Ozilie, celle-là même qui, quelques heures plus tôt, accompagnait Ozilie dans le parc.
--Venez. On n’attend que vous!
--Que vous arrive-t-il, mon délégué? demande une voix que je reconnais et qui s’échappe de coussins jetés dans cette pièce où l’on vient de me pousser.
Je m’excuse:
--Je suis tellement incognito qu’ils ne me reconnaissent plus.
--Ça ne m’étonne pas!
--Ils sont sur mes talons et ils me donnent la chasse.
--Mon pauvre délégué! Et vous avez pensé à moi?
--Naturellement.
--Je suis toute secouée de vos amabilités polies.
--Secouée? Pourquoi?
--Oui, je suis marquée, touchée si vous préférez... Et pourquoi ne pas vous cacher chez le Prince?
--Ce serait compromettre ceux qui m’emploient.
--Par contre, vous n’hésitez pas à me compromettre, moi!
--Oh! vous, ce n’est pas possible.
--On peut tourner et retourner votre réponse. Est-ce une louange, une impertinence?
--Ne choisissez pas. C’est un hommage à la vérité.
--Conservez vos louanges pour des jours meilleurs, interrompt Ozilie... Non, vraiment, je ne vois pas pourquoi je suis tenue de donner asile à un homme poursuivi, alors que cet homme, à Paris, me réclamait sans ménagement des lettres que son Prince n’exigeait même pas, ou s’il les demandait, c’était avec politesse et sans promptitude.
C’est la première allusion directe d’Ozilie à notre rencontre, à l’objet de notre rencontre à Paris. Enfin! L’essentiel, c’est que je me sente à l’abri. Et nul n’ira imaginer que je me suis retiré dans le quartier des femmes. Il faudrait cependant y demeurer un peu, car le temps presse et la nuit n’est pas finie. Je reprends:
--Ce n’est pas un refus?
--Ce ne peut être qu’un refus, riposte Ozilie, toujours blottie dans ses coussins, pauvrement mise en valeur par une lumière atténuée de voiles verts...
--Comme c’est dommage.
Et je commence à réciter de mémoire un petit morceau choisi que j’ai retenu à force de l’avoir étudié pour en découvrir le sens caché, morceau dont elle doit bien se souvenir. Nous ne sommes pas nombreux à l’avoir lu ce texte, mais je m’aperçois tout de suite qu’il intéresse beaucoup Ozilie:
--«Je ne regrette pas cet homme inconsistant dont on ne pourra rien faire. Un Prince, peut-être, mais pas un Roi».
J’élève un peu la voix pour rappeler ce passage:
--«Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me répéter qu’il m’aimait. Moi aussi, à ce moment-là, je croyais l’aimer un peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre...»
Je parle légèrement plus fort pour dire cette autre citation:
--«Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel...»
--Vous savez, je ne suis pas sourde! interrompt Ozilie d’une voix qu’elle voudrait calme.
--... «Sur lequel nul poids de couronne ne doit peser. Quant à moi...»
--Taisez-vous donc!
--Je ne demande qu’à me taire.
--On ne le dirait pas.
--Pourquoi Votre Noblesse n’enferme-t-elle pas un homme qui a tant de mémoire?
Elle me regarde sans faire un mouvement.
--Où voulez-vous que j’enferme cet appareil à récitation?
--Chez vous, pour quelques instants.
--Comment connaissez-vous ces textes--dont je me moque d’ailleurs? C’est donc vous qui avez recueilli la lettre perdue?
--Quelle lettre perdue?
Aussitôt elle se tait. Je n’insiste pas. Je reste sagement sur mon silence.
--Mais, s’écrie Ozilie, où vous placer? Avez-vous dîné? Non? Allez donc dîner avec Trophime Trophimova.
--Trophime?
--C’est ma femme de chambre.
Je me rends bien compte qu’elle se venge un peu en m’envoyant à la table de Trophime. Je le crois du moins. Elle me le laisse supposer un moment, puis:
--Moi, j’ai fini. Le soir, je mange peu. Mais Trophime ne commence jamais et avec elle, ça dure tout le temps.
Ozilie s’est levée. On ne voit que son visage dans un grand manteau de fourrure, visage tendu et décidé. Elle reprend:
--Comment avez-vous eu connaissance des textes que vous récitiez?
--Je ne puis vous répondre.
--Remarquez, dit-elle doucement, que le premier mouvement de surprise passé, cela m’est indifférent. Cette lettre eut son utilité un moment. Elle ne l’a plus aujourd’hui.
--Oui, depuis que vous avez revu le Prince, que vous vous êtes réconciliée avec lui et que vous ne le redoutez plus, sur aucun terrain.
--Expliquez-vous!
--Ne m’interrompez pas... Cette lettre que vous avez perdue était destinée à Mlle Gina, n’est-ce pas? Le Prince devait la lire un jour ou l’autre. En ce temps-là, vous ne désiriez qu’une chose: que le Prince n’ignorât point ce que vous pensiez de lui. A présent, comme je l’ai dit, il y a entre vous et lui non un traité, mais d’autres bases à un arrangement. Vous le supposez, tout au moins. Certes, cette lettre--l’expression est de vous--«vous est indifférente». Ne croyez-vous pas que les opinions que vous portiez sur Evgueny intéresseraient quand même le Prince, aujourd’hui?
--Vous en avez un double de cette lettre? continue Ozilie, sans se fâcher.
--Le cabinet noir de la poste et la photographie sont deux grandes inventions.
--Un mot encore: le Prince a-t-il eu connaissance de cette... lettre?
--Jamais, Votre Noblesse.
--Pourquoi?
--Parce que je suis le seul qui ai vu ces textes écrits à l’encre sympathique--je suis précis--et que je les garde pour moi.
Ozilie reste silencieuse un moment. Elle va jusqu’à la fenêtre, arrange les rideaux, revient vers moi:
--La raison de votre discrétion?
Quelle raison donner? Cette conversation qui dure n’est qu’embûches et périls.
--Je n’entreprendrai jamais rien contre vous.
--Pourquoi? insiste-t-elle.
--C’est mon secret.
--Même si je vous priais de vouloir bien tout de suite vous éloigner de cette baraque de planches où je suis, pour l’instant, domiciliée?
--Je ne reprends pas ce que j’ai dit.
En parlant, je me dirige vers la porte, comme si je voulais sortir et devancer son ordre.
--C’est bien, Monsieur. Non, pas par là. Vous n’avez pas dîné et Trophime vous attend.