II
DEUX DÉPARTS PRESSÉS
La gare: un jardin, des voitures, l’affairement et la nonchalance d’une gare du Midi français. Le train était naturellement en retard.
--Vous me tenez compagnie, décida Ozilie tandis que son chauffeur allait lui prendre son billet...
Et pour rassurer Caussanges, elle ajouta:
--Antonin vous attendra...
--Vous pouvez renvoyer Antonin. Le temps est couvert mais il ne pleuvra pas. Je rentrerai à pied.
--Comme il vous plaira.
Elle prévint aussitôt le chauffeur qu’il pouvait rentrer.
--J’ai déposé dans le compartiment de Mademoiselle le manteau et la valise de Mademoiselle, répondit Antonin.
· · ·
Alors, sur le quai de cette petite station, tandis que des sonnettes tintaient continuellement, Ozilie de Wicheslaw interrogea son compagnon. Ce fut un interrogatoire adroit et discret. Elle apprit ainsi que Caussanges convalescent, se reposait dans ce pays depuis trois semaines. Auparavant il habitait Paris. D’autre part, un héritage inespéré l’avait mis à l’abri du besoin. Il ne savait pas s’il retournerait à Paris. Cependant la campagne l’ennuyait. Il appartenait à l’enseignement...
Ozilie écoutait Caussanges sans l’interrompre. Elle semblait l’approuver. «J’ai tout deviné, sauf l’héritage», se disait-elle. Tout d’un coup:
--Mais quel est votre nom?
--Caussanges. Pierre Caussanges.
Et il se mit à parler de la propriété dont le sort lui avait fait don.
--Où est-elle située?
Il précisa:
--Sur la route de Chamarges, à droite...
--Je vois, dit-elle. Ces terres avec cette maison qui s’étendent du ravin jusqu’au bois...
--Oui, répondit-il, heureux qu’elle eût remarqué son domaine.
Cette nuance, Ozilie, la saisit. Elle reprit:
--La propriété de Mlle Isabelle est voisine.
--En face. Vous connaissez Mlle Isabelle?
--Et vous? demanda-t-elle.
--Moi? Pas du tout. Je sais, comme tout le monde, qu’elle habite chez son oncle. Et si je l’ai aperçue ce n’est que de loin, par hasard, et encore je ne suis pas sûr si c’était elle ou une de ses amies.
--Tiens! On peut donc apercevoir de chez vous ce qui se passe chez Mlle Isabelle?
Pierre Caussanges interdit, tout d’abord, prit le parti de rire:
--Oui, de la terrasse, avoua-t-il. Le matin, en sortant de chez moi, sans chercher à être indiscret, je découvrais toute l’aile gauche de la maison de Mlle Isabelle.
--Mais vous, demanda-t-il avec un empressement chargé d’hésitation, vous connaissez beaucoup Mlle Isabelle?
--Il n’est pas difficile de la connaître un peu mieux que vous, en effet, répliqua-t-elle malicieuse.
Toutefois, Ozilie n’ajouta rien d’autre sur ce sujet, mais estimant que Pierre Caussanges avait fini de parler de lui-même, elle jugea nécessaire de dire quelques mots. Elle s’arrêta près d’un train de marchandises qui encombrait les voies. Un employé passait, entraîné par un lourd chariot de bagages. Une locomotive essoufflée, haletait...
--Des gares comme celle-ci, commença Ozilie, dans des paysages pauvres et poussiéreux, toujours sous la menace d’une révolution, me rappellent jusqu’à l’obsession mon enfance et ma jeunesse.
Ozilie de Wicheslaw parlait d’une voix vive et chantante. Rien ne restait de ce ton saccadé qu’elle avait pris sur la route, tout à l’heure, pour adresser la parole à Caussanges.
--J’ai été élevée en partie à la cour de Kabardie et en dernier lieu à Thorenberg où la cour s’était réfugiée après le coup d’État du premier chambellan. Comme mon nom vous l’indique, je suis d’origine autrichienne par mon père, mais ma mère était née en France, d’une famille française.
Elle fut obligée d’arrêter son récit. Un convoi partait avec un grand fracas de vitres, de roues, de sifflets et de fumée...
--J’ai été beaucoup «voyagée», dit-elle encore et j’ai de nombreuses langues eu l’occasion d’apprendre.
Ozilie parfois, s’exprimait lentement, cherchant ses mots, traduisant à mesure en français, semblait-il, ce qu’elle évoquait dans sa langue d’origine, puis elle accélérait de nouveau:
--Je les parle assez couramment, comme le français, c’est-à-dire aussi mal. Non, ne me complimentez pas.
Mais Caussanges ne songeait pas à la complimenter. Il écoutait les confidences. Cette facilité de paroles et d’aveux, il l’excusait, la mettant sur le compte des différences de races et d’éducation. Ozilie poursuivait:
--Je ne retournerai jamais «là-bas.» Je sens bien que c’est impossible. Alors, il faut que la France m’adopte. C’est plus difficile...
«Mais voici mon train qui est composé. Adieu donc, Monsieur. Au plaisir de vous revoir et de lire votre lettre et celle que vous aurez retrouvée...»
Elle salua Caussanges d’un signe de tête et monta dans un compartiment, sans plus se soucier du jeune homme.
Pierre, toutefois, attendit quelques minutes sur les quais, puis ne voyant pas apparaître dans les montants d’une portière le visage d’Ozilie, il gagna la sortie.
· · ·
· · ·
Comme il traversait la salle d’attente, Caussanges subitement se trouva stupide d’avoir quitté Ozilie. Comment pourrait-il, désormais, vivre sans elle?
--C’est le coup de foudre! affirma-t-il.
Puis, il se souvint qu’il avait déjà éprouvé des «coups de foudre» de cette espèce, chaque fois, exactement, qu’il avait découvert une femme aimable ou sympathique. Cela durait un jour, trois jours, même une semaine... Cependant, ce soir, il emportait une sensation brusque d’angoisse, d’isolement et le désir absurde de rester encore auprès de cette personne dont il ne soupçonnait même pas l’existence deux heures plus tôt...
Mais aussi il se devait de renvoyer à Ozilie la lettre qu’il avait recueillie dans un fossé avec un mot pour expliquer comment, par un heureux hasard, il l’avait découverte. Cette lettre il ne pouvait l’expédier que de Chamarges. Et puis après? Là se termineraient toutes leurs relations, Ozilie--quel nom aimable et délicieux!--le remercierait sans doute. Lui dirait-elle d’aller la voir? Ou de lui écrire encore? Ou simplement de continuer les relations commencées? C’était peu probable. Or Caussanges souhaitait de connaître mieux, de connaître davantage Ozilie. Jusqu’ici, il s’était à peine enquis de Mlle Isabelle, sa voisine, très jolie, disait-on. Par M. Chenoncay, l’oncle de la jeune fille, n’arriverait-il pas à entrer en relations avec la nièce et par la nièce, à retrouver Ozilie? Tout cela exigerait du temps, de la patience et pas mal d’habileté. Cependant, n’était-il pas préférable de ne point perdre de vue Ozilie. Rien ne l’en empêchait. Il était libre. Il lui suffirait de faire prévenir le jardinier de sa villa. Un télégramme y pourvoirait. La décision de Caussanges fut fixée, d’un seul coup. Ozilie n’avait-elle pas des principes qu’il approuvait? «Vouloir après réflexion, puis agir vite et ne jamais regretter.»
Il avait réfléchi. Il voulait. Restait l’acte. Entendu: il partirait. Ce sont toujours les irrésolus qui, pour se prouver à eux-mêmes leur force et leur volonté, se décident par coups de tête, avec plus ou moins d’inconséquence.
«Je télégraphierai à Chamarges en cours de route», se dit-il.
Caussanges prit donc un billet pour Paris, puis choisit un wagon non loin de celui qu’occupait Mlle de Wicheslaw...
Quelques minutes plus tard, le train partait...