‹ Les douze nouvelles nouvellesChapitre 44 sur 73 · V

V

Ah! par exemple, le second jour, il ne se laissa plus prendre. Déjà, à la première rencontre, il avait presque reconnu sa femme à certaines manières de la princesse. Mais quelle idée aurait eue Mme de Chavannes de jouer ce jeu? D'ailleurs, la princesse lui paraissait plus grande et plus désinvolte. Ce jour-là, il ne douta plus de la comédie, ce qui l'amusa beaucoup. Et comme il voulait amuser sa femme, il tenta de brusquer l'aventure; mais Mme de Chavannes fut encore imprenable. Et pour se défendre mieux, elle lui parla de sa femme. Ici, le mari joua bien son jeu.

--Ah! que me dites-vous là, princesse? Pourquoi me rappeler si mal à propos une femme que j'adore? Vous seule pouvez un instant me la faire oublier.

La fausse princesse devint plus caressante.

--Il est passé, dit-elle, le temps des amours éternelles. Quand on se marie, on marie deux fortunes et non deux coeurs.

--Vous vous trompez, princesse: je me suis marié corps et âme.

Mme de Chavannes était ravie: un peu plus elle se jetait dans les bras de son mari; mais elle voulait jouer son rôle jusqu'au bout.

--J'en suis fâché, monsieur, vous m'avez pris le coeur, et je n'aurai pas la grandeur d'âme de vous renvoyer à votre femme. N'a-t-elle pas eu déjà quatre ou cinq lunes de miel?

Sur ce mot, elle embrassa voluptueusement M. de Chavannes sans pourtant lever son triple voile.

--A demain! lui dit-elle.

Maurice trouvait un vif plaisir à continuer cette aventure. N'était-ce pas étudier sa femme de plus près? Était-il sans inquiétude pour l'avenir avec une si parfaite comédienne, qui avait pu déguiser sa voix, son esprit, ses attitudes?

Il rencontra son ami du Club qui lui parla de l'aventure:

--Eh bien! es-tu heureux?

--Je crois bien! Tu as manqué là une rude bonne fortune.

--Voyons, dis-moi le nom de la dame?

--Je ne te le dirai jamais.

--Ce Maurice! profond comme la mer et muet comme la tombe!

Nous voici au troisième rendez-vous.

La voiture avait suivi le même chemin que la veille; mais une fois au bout du lac, les chevaux s'étaient égarés dans les chemins perdus de la cascade. On s'en revint par l'allée des Acacias; l'amoureuse appuyait doucement sa tête sur l'épaule de Maurice; elle lui avait permis de l'embrasser sous son triple voile. Et quels savoureux embrassements!

--A minuit, lui dit-elle doucement, vous me verrez chez la duchesse de C...; si vous m'aimez, vous me reconnaîtrez sans m'avoir vue, et vous me reconduirez chez moi. Ce sera le dernier mot.

--Le mot de la fin, dit Maurice en pressant Blanche sur son coeur.

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