‹ Les enchantements de la forêtChapitre 11 sur 15 · III

III

--Sainte mère de Dieu! monsieur Joseph, quel gibier nous rapportez-vous là? s’écria Scolastique lorsque nous entrâmes dans la cuisine, et qu’à la lueur de sa petite lampe elle distingua le grouillement fauve des trois animaux au fond de ma casquette.

Je répliquai de ma voix la plus cajoleuse: Ce sont des écureuils, Scolastique; n’ayez pas peur, c’est moi qui les élèverai... Seulement, si vous étiez bien gentille, vous nous donneriez un peu de lait chaud.

--Du laid chaud! vraiment, pour ces bêtes-là?... Ça n’a pas de bon sens!... Est-il Dieu possible, monsieur Bastien, vous qui êtes un homme raisonnable, que vous ayez laissé cet enfant rapporter de pareilles vilenies dans sa casquette?... Ce sont des bêtes qui sentent mauvais et qui rongent tout!... Patience, quand monsieur Michel rentrera, il aura tôt fait de les jeter dehors... Des écureuils?... Il ne nous manquait plus que ça!

Le cousin dut intervenir pour calmer l’exaspération de notre grondeuse Scolastique. Malgré ses préventions contre les écureuils, le brave homme pensait sans doute que, lorsqu’on a commis une sottise, il faut avoir le courage d’en subir les conséquences. Je ne sais comment il s’y prit pour amadouer notre servante, mais il finit par obtenir d’elle une tasse de lait. Nous portâmes notre trouvaille dans ma chambre et il me montra comment il fallait procéder pour sustenter ces trois malheureuses bêtes, qui jusque-là n’avaient pris de nourriture qu’au sein de leur mère. Il imbiba de lait une petite éponge, puis avec mille patientes précautions il la présenta successivement à chaque écureuil; ils avaient faim et peu à peu ils se décidèrent à sucer l’éponge; quand ils eurent avalé tant bien que mal le contenu de la tasse, ils se roulèrent en boule au fond de ma casquette et s’endormirent.

--Il ne faudra pas les brusquer, me recommanda le cousin; jusqu’à ce que les dents leur soient poussées, tu seras obligé de les nourrir ainsi au biberon. Cela demandera de la patience et du soin, mais du moment que tu les as enlevés à leurs parents, tu t’es moralement engagé à les faire vivre... Tu as maintenant charge d’âmes, mon garçon, continua-t-il en riant, et tu verras que ce n’est pas une petite affaire!...

Le brave cousin poussa l’héroïsme jusqu’au bout, et de même qu’il avait calmé l’irritation de Scolastique, il amena mon père à autoriser l’introduction des trois écureuils dans la maison.

Le lendemain, notre voisin Radel, le ferblantier, qui avait eu dans le temps un écureuil, me prêta sa cage, que j’installai dans ma chambre. Cette cage était un véritable édifice dont la vue seule m’enchanta. Elle avait deux étages!--La partie inférieure contenait un tambour cylindrique en grillage, qui tournait sur son axe et auquel le moindre effort de l’animal imprimait un mouvement de rotation; une échelle de bois faisait communiquer la roue avec l’étage supérieur, où l’on avait pratiqué une niche en forme de maisonnette, dont le toit s’ouvrait et se fermait à l’aide d’un crochet. Cette niche fut garnie d’étoupes de laine, et j’y déposai mes trois nourrissons.--L’éducation des écureuils devint alors ma grande préoccupation. J’y pensais à toute heure, et je n’osais presque plus quitter le logis, de peur qu’en mon absence il n’arrivât quelque malheur à la nichée. Dès le petit matin, je sautais à bas du lit, j’allais quérir la tasse de lait et l’éponge, et, tirant successivement les écureuils de leur niche, je leur donnais le biberon.

L’aîné, celui qui avait des mouchetures noires sur la tête et sur la queue, et que pour cette raison l’on nomme le charbonnier,--l’aîné était le plus fort, et aussi le plus goulu. Il absorbait sa portion de lait avec une voracité réjouissante, et croissait à vue d’œil. Les deux autres ne goûtaient que médiocrement cet allaitement artificiel, et ne suçaient l’éponge qu’en rechignant; aussi ils restaient malingres, tristes et endormis, ce qui ne laissait pas de me donner des préoccupations que je confiais au cousin.

--Que veux-tu? me répondait-il, je te l’avais prédit... Ils auraient été plus heureux si tu les avais laissés dans le trou de hêtre! On ne change pas impunément l’ordre des choses, et tu verras que tu n’en tireras rien de bon.

La prédiction de M. Bastien se réalisa, en partie du moins.--Un matin que j’arrivais avec mon lait et mon éponge, en ouvrant la niche je trouvai les deux écureuils roux immobiles, et déjà tout froids à côté de leur frère le charbonnier, qui seul était resté vivant. Il dressait sa tête inquiète au-dessus des deux petits cadavres et dirigeait vers moi ses yeux noirs déjà vifs. Cette découverte me bouleversa; pour la première fois j’avais une idée nette de ce que pouvait être la mort. J’appelai à mon aide M. Bastien, dont la chambre n’était séparée de la mienne que par un palier. Je n’osais toucher aux deux maigres corps, dont les pattes s’étaient roidies et dont les poils roux s’étaient ébouriffés. Il fallut que le cousin les tirât de la boîte et nous allâmes ensemble les jeter dans la rivière qui coulait au bout de notre pré.

A partir de ce moment, le charbonnier, débarrassé du voisinage de ses deux frères souffreteux, et resté l’unique possesseur de la niche, se développa et devint promptement très vigoureux. Il buvait à lui seul toute la jatte de lait sans le secours de l’éponge, et croissait en gentillesse et en santé. J’étais même choqué de son indifférente gaieté et je lui en voulais un peu de porter si gaillardement le deuil de ses cadets.

--C’est la loi naturelle! soupirait M. Bastien en hochant la tête, les forts grimpent sur le dos des faibles, et finissent par les étouffer. Là où il n’y a de place et de substance que pour un, c’est celui qui est le mieux résistant et le mieux râblé qui prend le dessus; les autres disparaissent... Tu vas voir comme le camarade va profiter!

[Illustration: LE SOTRET.]

Il profitait en effet. Au bout de trois semaines il commençait à grignoter du pain et des noix sèches. Lorsque nous atteignîmes la Sainte-Madeleine, époque où, comme chacun sait, «noix et noisettes sont pleines,» il était devenu grand comme père et mère, et je priai le cousin de m’aider à lui trouver un nom. Il me semblait qu’une fois que j’aurais baptisé l’écureuil, il serait plus complètement à moi.--Je voulais un joli nom, ayant de la physionomie, facile à retenir, peu compliqué, afin qu’il devînt rapidement familier à l’animal, et qu’il s’habituât à répondre à ma voix.

--Appelle-le Sotret, dit M. Bastien, ce nom-là lui ira comme un gant.

Il faut vous dire que nos paysans lorrains nomment Sotret une sorte de lutin habillé de rouge, un esprit familier très alerte et très farceur, qui, selon la tradition, vit dans le voisinage des habitations et joue souvent de malins tours aux ménagères. On prétend qu’on le voit parfois à la brune, dans les vergers, sautant de branche en branche comme un feu follet et faisant cent sortes de grimaces. De là est venue l’épithète de Sotret que les bonnes femmes de chez nous appliquent aussi aux enfants remuants et malicieux.

Je suivis le conseil de M. Bastien et il fut convenu que l’écureuil s’appellerait désormais le Sotret.

Jamais nom ne s’adapta mieux au caractère et aux mœurs d’un personnage. Le petit animal était un maître espiègle et il semblait avoir du feu dans les veines. Il ne tenait pas en place. Dès les premières blancheurs de l’aube il descendait de la niche et se mettait à tourner dans la roue avec une vivacité fiévreuse, si bien que j’avais pitié de lui, et trouvant ce manège aussi fastidieux pour lui que pour moi, je finissais par ouvrir la porte de la cage; alors il gambadait follement dans ma chambre, sautant sur la commode, courant le long de la corniche de l’armoire, grimpant aux rideaux. Rien ne pouvait le fixer. A peine l’avait-on aperçu sur le rebord d’une table qu’on voyait tout d’un coup passer un tourbillon noir et fauve; c’était le Sotret qui prenait son élan et d’un bond s’élançait sur la flèche du lit. Sa nourriture consistait principalement en noix et en amandes; mais dès qu’il eut goûté à ces dernières, il leur trouva sans doute une saveur plus délicate, car il rechigna aux noix et ne voulut plus d’autre pitance. Toutes mes économies passèrent chez l’épicier en achat d’amandes à la coque, Scolastique ayant déclaré qu’elle mettrait les nôtres sous clé et que c’était offenser Dieu que de prodiguer à une maligne bête une denrée dont tant de chrétiens faisaient leur dessert. Les fantaisies gourmandes du Sotret me coûtaient gros, mais j’avais du plaisir pour mon argent. Rien d’amusant comme de lui voir croquer une amande: assis sur son train de derrière, sa queue touffue relevée en panache au-dessus de sa tête fine, il se servait de ses pattes de devant comme de deux mains pour porter la dure coquille jusqu’à ses incisives qui faisaient l’office de lime et de tarière. En deux tours, la coquille limée et percée volait en éclats. M. le Sotret, qui était un délicat, enlevait ensuite soigneusement la peau sèche de l’amande et ne commençait à la manger que lorsqu’elle était bien nettoyée. Alors il la dégustait avec des mines friandes, promenant de ci et de là ses yeux noirs fureteurs. Quand il s’était bien régalé et qu’il lui restait encore des provisions, il les épluchait tranquillement, et allait en tapinois les porter dans un coin de mon lit, entre la couverture et le sommier. Il s’était ménagé là une cachette où il se blottissait lui-même dans l’après-midi pour faire la méridienne, et lorsque, étonné de ne le voir nulle part, j’appelais: Sotret! Sotret!--il tirait d’entre les draps sa tête futée à oreilles de souris, me lançait un diabolique regard d’espiègle, puis s’enfouissait de nouveau dans son trou.

Malheureusement, il n’essayait pas seulement ses dents sur les amandes à la coque; sa manie de grignoter s’exerçait sur tous les objets résistants qui tombaient entre ses griffes. Il n’épargnait rien: porte-plumes, encrier, toupies, dos de livres reliés. Les livres surtout l’attiraient. L’odeur de la basane et du papier imprimé l’excitait et redoublait sa frénésie. Un matin, je le surpris faisant de la charpie avec mon Epitome. La perte en soi n’était pas considérable, et j’en aurais ri tout le premier, si la maligne bête n’avait précisément déchiré la page que l’abbé Gerdolle m’avait indiquée pour une version. Je ne pus faire mon devoir et je rapportai une mauvaise note, qui me valut le pain sec et la retenue pour le lendemain.

Bah! qu’étaient-ce que ces légers déboires auprès des compensations que me donnait la gentillesse du Sotret? Je l’avais complètement apprivoisé et nous vivions de pair à compagnon. Il me suivait comme un chien, trottant par derrière, silencieusement, et à pas de voleurs. Il ne connaissait que moi, et lorsque je le portais sur mon épaule, il me mordillait doucement l’oreille en signe d’amitié; mais si quelque étranger voulait le prendre, il s’enfuyait, la queue horizontale, en poussant de sourds grognements gutturaux par lesquels il marquait son effroi et son irritation. Malheur à qui eût tenté de le poursuivre et de l’arracher à son refuge! Le Sotret, dont les dents étaient aiguës comme des aiguilles, l’aurait mordu jusqu’au sang, comme la chose arriva un jour à Scolastique.

Il avait perdu l’habitude de sa cage et n’y prétendait plus rentrer qu’à la nuit tombante. Parfois même il ne se contentait pas de gambader dans l’intérieur de la chambre, il sautait sur le rebord de la fenêtre, s’y promenait d’un air songeur, penchait sa tête pointue, agitait sa queue et dardait des yeux pleins de convoitise vers les allées vertes et les arbres du jardin.--Hélas! ainsi que le disait sentencieusement M. Bastien, la liberté est comme le tabac, quand on en a tâté, on ne peut plus s’en déshabituer et on veut toujours doubler la dose!...

Un jour, en revenant de chez M. le vicaire, je cherche mon camarade l’écureuil et je ne l’aperçois nulle part. Je cours à la cachette où il avait coutume de dormir sous les couvertures, point de Sotret. J’appelle, et ne vois rien venir. Tout à coup, en passant près de la croisée ouverte, je crois ouïr un gloussement significatif qui semble descendre du faîte du toit; je lève la tête, et je découvre enfin, au milieu des feuilles de l’acacia voisin, la queue empanachée de mon vagabond de Sotret.

Le plein air paraissait l’avoir grisé; il sautait ou plutôt il volait de branche en branche, se servant de sa queue largement étalée, comme d’une aile; avide de faire connaissance avec le monde nouveau du jardin, il montait toujours plus haut jusqu’aux dernières ramures de l’arbre, grignotant çà et là les gousses mûres de l’acacia et poussant de minute en minute de petits grognements de satisfaction.

En un clin d’œil, je fus dans le jardin, au pied de l’arbre. D’une voix tantôt caressante, tantôt impérative, j’appelais: «Sotret! Sotret!» Point d’affaires; il se moquait de moi, tournant autour des branches, montant, redescendant et toujours mettant malicieusement entre lui et moi le tronc de l’arbre comme un écran, d’où surgissait parfois sa fine tête d’espiègle. J’avais apporté une poignée d’amandes princesses et je les lui montrais dans le creux de ma main pour l’engager à revenir; mais il préférait décidément les fruits sauvages de la liberté aux grasses lippées de la servitude, et en façon de bravade ironique, il laissait tomber du haut de son perchoir les débris des gousses brunes qu’il épluchait à belles dents.

Je ne fis ni une ni deux, j’empoignai l’acacia rugueux à bras le corps et j’y grimpai, résolu à poursuivre le Sotret jusque dans ses derniers retranchements. Lui, se doutant de mes intentions, bondit jusqu’au fin bout des branches flexibles de la cime, et s’y balançant comme dans un hamac, il me darda une nouvelle œillade diabolique, comme pour me dire: «Viens m’y prendre!»

J’avais déjà atteint la naissance des grosses branches et je me trouvais au niveau de la fenêtre sans rideaux de M. Bastien, lorsque, en jetant par hasard un coup d’œil dans l’intérieur de la chambre, je fus brusquement détourné de l’objet de ma poursuite par un curieux spectacle qui absorba toute mon attention.

De la fourche où j’étais juché, le regard plongeait de haut en bas dans la pièce nue et claire, et à travers les vitres soigneusement lavées j’aperçus très distinctement le cousin assis dans son fauteuil de cuir, devant le bureau dont l’entablement supportait un vieux et massif pupitre en bois noir. M. Bastien, tête nue, le front penché et une main en abat-jour sur ses yeux, feuilletait lentement un volume in-octavo dont je distinguais alternativement les pages imprimées et les gravures coloriées. Le cousin avait l’air d’un homme qui est en extase ou qui rêve. Son rêve était tantôt joyeux et tantôt pénible, car parfois il souriait, parfois il essuyait une larme, avant de tourner un feuillet; ou bien, s’arrêtant à considérer une page ou une gravure, il s’animait et parlait tout haut. Quelquefois même il posait précipitamment ses lèvres sur les marges du livre et les baisait violemment. C’était une scène étrange. On aurait dit que le volume était devenu un être vivant, et que le cousin dialoguait avec lui comme avec une grande personne. A épier tout ce manège, j’avais complètement oublié mon écureuil. Le fantasque animal, voyant qu’on ne s’occupait plus de lui, avait changé d’humeur. Sautant de branche en branche, il s’était rapproché lentement; finalement il avait sauté sur mon épaule, et aussi intrigué que moi, il semblait fort affairé à regarder ce qui se passait dans la chambre bleue.

--Voilà donc, pensais-je, pourquoi M. Bastien se claquemure dans sa chambre!... C’est pour lire un livre d’images. Ce volume doit contenir de bien intéressantes histoires, puisqu’elles l’émeuvent au point de le faire pleurer... Les enluminures ont l’air d’être amusantes... Je donnerais bien quelque chose pour les voir de près!...

Tout en ruminant ces choses dans mon cerveau, je me penchais le plus que je pouvais pour mieux distinguer ce qui se passait dans la chambre. Je ne sais si le cousin se douta qu’il était épié ou si quelque bruit du dehors vint le distraire, mais tout à coup il referma le volume, en baisa de nouveau le plat de la reliure avec ferveur, comme on baise une relique, puis brusquement le livre disparut sous le couvercle du pupitre.

Page 1